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Atlas du monachisme

Publié le par Christocentrix

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«Tu nous as fait pour toi, Seigneur, et notre coeur est sans repos jusqu'à ce qu'il repose en toi », confesse saint Augustin (Confessions, I, 1), exprimant avec simplicité l'expérience la plus intime de l'humanité tout au long de l'histoire. Le Créateur, qui compose l'être humain à son image et ressemblance, dépose amoureusement dans son coeur la nostalgie de l'origine, l'inquiétude dans la quête de sa vérité, l'espoir d'une rencontre éclairante et définitive. L'homme est le grand pèlerin, le grand chercheur, capable de parcourir inlassablement les chemins de la vie afin de trouver cette étincelle primordiale d'amour divin. Conscient du fait que son être d'argile enveloppe et cache quelque chose de plus grand et de plus définitif, il cherche, de mille façons, à purifier en lui le terrestre et découvrir le divin. Comme elle est belle l'histoire de ce peuple immense qui, de diverses manières et tout au long des siècles, s'est efforcé de découvrir au plus intime de lui-même ce qui le reliait à son Créateur ! Dans les déserts de leur âme, combien d'inconnus, dont les vertus ont fleuri dans le secret, ont lutté avec fermeté et constance pour connaître et aimer Dieu, en rejetant et en abandonnant tout ce qui pouvait retarder cette rencontre.

Certes, aimer c'est apprendre à marcher dans ce monde merveilleux, le comprendre, le respecter, l'aimer, et tenter de l'améliorer. C'est ce que nous enseignent les saints de toutes les religions, convaincus que tout ce qui est sorti des mains du Créateur est essentiellement bon. Ils ont aimé la nature et la vie, toute vie, reconnaissant que, tout comme la civilisation nous donne la mesure du pouvoir de l'homme, la nature nous donne celle du pouvoir de Dieu.

«Vous ne serez pas ainsi », annonce le Christ à ses disciples comme norme de conduite individuelle et communautaire. Pour suivre le Maître il faut renaître afin de vivre dans le monde sans être influencé par lui. Tel est l'immense paradoxe chrétien, le piège ou défi toujours présent dans la vie de l'Église : être dans le monde sans être mondain, sans se laisser entraîner dans le danger permanent des mondanités. C'est contre cette tentation que se sont dressé les Pères du désert, contre elle qu'ont toujours lutté les moines. Ils ont montré de bien des manières la nécessité d'être des évangélisateurs sans tomber dans la médiocrité des valeurs d'ici-bas.

Lorsque les moines désirent avec le Christ que la volonté du Père se réalise sur terre, comme au ciel et dans le Christ, toutes choses, si petites et ordinaires soient-elles, deviennent saintes et grandioses. Alors, l'amour de Dieu s'ouvre et fleurit dans sa création et dans ses créatures. Alors, nos vies sont transformées. Cette transformation est une épiphanie et un avènement de Dieu dans le monde.

C'est dans cette perspective que l'on peut cerner quelques-uns des objectifs et des pensées religieuses que poursuivaient les grands représentants de cette surprenante et émouvante histoire du monachisme.

1- Mourir au monde. Cet objectif a toujours été essentiel dans la vie et dans l'ascèse du désert et il impliquait la mort du corps comme celle de l'esprit. Pour les ascètes, il fallait que le corps cesse de réagir « normalement » aux besoins de la chair et ses pulsions, en surmontant la soif, la faim, la fatigue et le sommeil. « Je tue mon corps car il me tue », répond Dorothée à Palladius lorsqu'il lui demande le sens de l'ascèse. Et s'il tuait son corps c'était pour s'en forger un autre, en vue d'atteindre cet état que les textes ascétiques appellent « apatheia ».

2. Le moine est un autre Christ. À travers la vie et les paroles des Pères et des moines qui leur succédèrent, transparaît leur conviction d'imiter le Christ dans sa vie et sa Passion, et leur certitude que c'est dans une vie de sacrifice et de renoncement que cette identification se réalisera le mieux.

3. Tendre vers le retour définitif du Seigneur. Vivre dans l'attente de son retour, du jour de sa parousie, fait partie de l'essence du christianisme, et plus encore de la vie monastique. Ceux qui rendaient visite aux Pères du désert constataient qu'ils n'éprouvaient aucun attachement, aucun intérêt, aucune préoccupation pour le vêtement ou la nourriture, mais qu'ils vivaient uniquement dans l'attente du retour du Seigneur. Les anciens interprétaient leur propre vie comme un moment du grand combat eschatologique déjà présent, et chacun se considérait comme personnellement engagé dans ce combat et formant partie de la force victorieuse du Christ.

4. Le combat eschatologique entre le bien et le mal, entre le Christ et le Malin, le père du mensonge, le prince de ce monde. Les Pères avaient une conscience très claire du fait que le diable était leur grand ennemi, qu'il était toujours présent et disposé à les empêcher de mener une vie pure et honnête. Ils considéraient la vie spirituelle comme une guerre invisible, triomphalement inaugurée par le Christ dans la solitude, et se sentaient appelés à la poursuivre avec lui et comme lui. Ils étaient pleinement conscients de la coexistence de deux cités : celle du bien et celle du mal, la cité des anges et celle des démons, et ils avaient la conviction que toute la réalité était imprégnée de ces esprits. La tradition monachique, surtout l'orientale, a développé abondamment la doctrine de la « vie angélique ».

5. À l'origine de la vie dans le désert il y a l'appel à l'imitation du Christ, de la façon la plus explicite et la plus radicale, dans son renoncement et surtout dans sa Passion. Isidore de Scète se mortifiait sans répit, en disant : « Je n'ai aucune excuse: le fils de Dieu est venu ici pour nous. » Poemen, revenu à lui après une extase, dit : « Ma pensée était avec la sainte Mère de Dieu, Marie qui pleurait auprès de la croix du Sauveur, et moi aussi je devrais toujours pleurer ainsi. »

6. Les uns fuyaient les hommes par amour de Dieu et les autres les accueillaient pour ce même motif. L'hospitalité devint une caractéristique de la vie monachique. Les moines évitaient le contact avec les gens, s'enfonçaient dans le désert, entouraient de murs leur cellule, tout en maintenant et privilégiant l'hospitalité. Ils étaient capables de rompre les us et coutumes traditionnels afin que leurs visiteurs se sentent bien accueillis et à l'aise. C'était le Christ qu'ils recevaient et à lui qu'ils rendaient hommage. Les moines parvenaient à transformer en une véritable fête l'arrivée d'un hôte.

Il existe une autre marque de la vie monachique, en particulier, à partir du Vème siècle, c'est la beauté qui se dégage de l'atmosphère et de l'ordre de leur existence, et surtout de la liturgie. Dans ce cadre s'inscrit naturellement le thème de la culture, qui va de la faculté de donner un sens à tout ce qu'on vit jusqu'à l'entretien des espaces de mémoire et de beauté, même sublime. Telles sont les caractéristiques qui distinguent les moines quelles que soient leurs origines, jusqu'à nos jours. Elles ont marqué leurs vies personnelles et le charisme de leurs divers ordres. Les moines ont contribué d'une manière décisive à l'évangélisation de l'Europe, ils ont joué un rôle essentiel dans la sauvegarde de la culture classique, dans le défrichement des sols et l'expansion des cultures, des oeuvres qui demeurent comme un témoignage éloquent d'une action qui a toujours uni prière et travail.

En fait, la relation entre le moine et le monde n'est pas toujours à sens unique. Ce n'est pas seulement le monde et les chrétiens qui bénéficient des prières de l'ascèse des contemplatifs. Ceux-ci ont besoin à leur tour de savoir en quoi consiste le monde s'ils veulent compléter leur propre vision de la vie humaine, et ils ont besoin d'agir aussi dans ce monde et de s'engager dans les causes qui favorisent l'instauration d'une humanité meilleure. Le vrai sens des voeux est un engagement au service des autres, d'un souci passionné de la vérité et du prochain.

Un atlas historique (*) du monachisme illustre bien le double paradoxe chrétien : d'un côté « l'appartenance au monde sans en être l'esclave » est le propre des moines qui le vivent le plus pleinement ; l'autre aspect du paradoxe montre que le monachisme a transformé le monde, son environnement naturel et culturel. Sans ces siècles de monachisme, le monde dans lequel nous vivons serait très différent.

(*) Atlas essentiellement consacré au monachisme chrétien occidental et oriental, mais quelques chapitres étudient le monachisme non-chrétien. Edité chez Lethielleux en 2002. Ouvrage collectif avec des textes traduits de diverses langues.

 

 

 

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Dom Augustin Guillerand

Publié le par Christocentrix

 Augustin (Maxime) Guillerand

Augustin (Maxime) Guillerand, né en 1877, à Reugny de Dompierre. Vers l'âge de 10 ans il entre au petit séminaire de Pignelin, puis au Grand séminaire de Nevers (1894). Il est ordonné prêtre en 1900. Il n'a alors que 23 ans. Après deux années (1901-1903) comme vicaire à Corbigny, il passe à l'Institution Saint-Cyr en octobre 1903,  où il aura charge d'enseignement et de préfet des "grands". En 1905 il est nommé curé de Ruages (Nièvre) puis en 1912, à Limon, près de Saint-Benin d'Azy, toujours dans la Nièvre.  Bien qu'il commence alors à percevoir un attrait pour la vie solitaire et la méditation, et qu'il entretienne déjà des relations avec la Chartreuse, il répond avec générosité aux sollicitations des séminaristes, attirés par son charisme d'éducateur et de directeur d'âme.  Son attrait pour la Chartreuse s'affirme et son évêque, qui souhaite retarder son départ finira par l'autoriser. Maxime Guillerand est admis au noviciat de la Chartreuse de Valsainte (Suisse). C'est à ce moment là, qu'avec la chape noire du novice cartusien il reçoit le nom d'Augustin. Il fait sa profession définitive en 1921 et en 1923 exercera la charge de "vicaire" de cette chartreuse. En 1929 il rejoint la Chartreuse de Montrieux (près de Toulon) que l'Ordre vient de réoccuper, avec charge de Maître des Novices,  pour une courte période. Il est ensuite nommé "Vicaire" des moniales chartreuses de San Francesco (Italie) et assure la direction spirituelle de cette communauté jusqu'en 1935. A cette date, il est nommé Prieur de la Chartreuse de Vedana (Italie) avec aussi pour charge les visites canoniques des chartreuses de la province d'Italie... jusqu'à l'entrée en guerre de l'Italie qui obligera tous les chartreux français à regagner la France. L'été 1940, Dom Augustin est à la Chartreuse de Sélignac quant il reçoit l'ordre de rejoindre "La Grande Chartreuse" (qui venait tout juste d'être réoccupée par les religieux).  au seuil de l'abîme de DieuDepuis la fin de 1941 et durant les années qui suivirent, sa santé déclinera... jusqu'au 12 avril 1945 date à laquelle Dom Augustin Guillerand s'éteignit. Auparavant, nous savons qu'il brûla nombre de ses papiers, notes et sermons. Non point tous... car un de ses neveux lui avait demandé de lui conserver quelques uns de ses écrits, entre autres,  les élévations sur l'Evangile de Saint-Jean... qui sera plus tard connu sous le titre de "Au seuil de l'abîme de Dieu".

Ces écrits, authentiques témoignages de solitude, de silence, de face à face avec Dieu, ont tout d'abord parus de manière anonyme sous le terme "un Chartreux" (comme il est de règle dans son Ordre) puis plus tard sous le nom de Dom Augustin Guillerand. Parus d'abord sous forme d'opuscules anonymes dès 1948 et durant les années 50/60 aux éditions des Bénédictines de Priscilla, ils furent ensuite réunis en volumes et réédités par les Bénédictines de Priscilla, à Rome, de 1964 à 1967.

 

-Les titres de ces opuscules des années 50/60 sont : "Silence cartusien", "Voix cartusienne", "Harmonie cartusienne", "hauteurs sereines", "Contemplations mariales", "Liturgie d'âme", "Face à Dieu) ..... Dès 1961, une édition de "Au seuil de l'Abime de Dieu, élévations sur l'Evangile de Saint-Jean" (portant l'imprimatur et l'imprimi potest) parait sous le nom de Dom Augustin Guillerand aux éditions Bénédictines de Priscilla de Rome... qui feront aussi paraître "Vivantes clartés; méditations cartusiennes" en 1964.

 

Puis 2 volumes réunis sous le titre de "EcritsEcrits-Spirituels-Guillerand.jpg Spirituels" paraissent en plusieurs éditions de 1964 à 1967, regroupant un traité sur l'oraison "la Prière, Face à Dieu" et "Au seuil de l'Abîme de Dieu, Elévations sur l'Evangile de Jean", dans le même volume. L'autre volume regroupe des "Sermons", des "Méditations", et "Liturgie d'Ame" ( toujours aux éditions Benedettine di Priscilla, Roma, 1966/67). Toutes ces éditions sont aujourd'hui épuisées mais il est possible de les trouver chez des bouquinistes ou par internet.

 

-En 1971 et 1976, "Silence cartusien" est réédité par Desclée de Brouwer et paraitra en format "poche" dans la collection "Foi Vivante". Ce titre sera aussi réédité par la Corrérie de la Grande Chartreuse, en 1988.

-Une édition "format de poche" de "Au seuil de l'Abîme de Dieu " (une partie des "Ecrits Spirituels" parus en 1966/67), sera reprise et tirée en 1985 sous le titre "Maître, où demeurez-vous" aux éditions des Ateliers Henry Labat, et diffusée à la Corrérie de la Grande Chartreuse.(encore disponible pour un prix modique).

 

-Plus récemment, les éditions "Parole & Silence" ont entrepris la réédition d'écrits de Dom Augustin Guillerand : Face à Dieu (1999), Voix Cartusienne - Sermons et Méditations (2001), Vivantes Clartés (2002). Au Seuil de l'abîme de Dieu (2009).

 

Signalons enfin deux titres consacrés à ce grand spirituel :  Un maître spirituel pour notre temps : Dom Augustin Guillerand, prieur chartreux, 1877-1945" par André Ravier, paru aux éditions Desclée de Brouwer en 1965 (réédité en 1986) et "Le regard intérieur : Dom Augustin Guillerand..." par André Gozier (édit.Mame, 1991 et 1995). 

 

 

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                                                                                                         *** 

 

Note : Il existe un petit ouvrage intitulé "Amour et Silence" (écrit lui aussi par "un Chartreux"), édité d'abord aux éditions du "Seuil" en 1951, puis réédité au "Livre de Vie" . Ce titre -toujours disponible- n'est pas de Dom Augustin Guillerand. Le véritable inspirateur de "Amour et Silence" est Dom Gérard Ramakaers, maître des novices à la Valsainte. Jean-Baptiste Porion a mis par écrit ces conférences (1922-1925) après y être entré lui-même en 1921.

 

 

 

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Le Livre de l'ami et de l'Aimé (Raymond Lulle)

Publié le par Christocentrix

livre de l'AiméClassique de la littérature mystique, le Livre de l'ami et de l'Aimé s'inscrit dans la veine du Cantique des Cantiques. Il constitue une partie du roman Blaquerne. Son auteur, Raymond Lulle (1233-1315) était membre du Tiers Ordre franciscain.

 

 Réminisence éclatante des Pères grecs où l'anthropomorphose divine entraine en retour la théomorphose humaine,  il nous plonge dans l'abime trinitaire, dans cet Amour cosmogonique où toutes les créatures sont appelées à boire le vin de la Vie et à recevoir le baiser de la divine haleine.

 

En voici quelques extraits :

 

"L"ami et l'Aimé se rencontrèrent, et furent témoins de leur rencontre les salutations, les étreintes, les baisers et les larmes. Et l'Aimé s'enquit de l'ami, et l'ami se troubla en présence de son Aimé."

 

 "Dis, fou, qui connaît mieux l'amour, celui qui en a le plaisir ou celui qui en a les peines et les douleurs ? Il répondit et dit que l'un sans l'autre n'en peut avoir connaissance."

 

"Il n'est rien en l'Aimé qui ne donne à l'ami anxiété et tribulation, et il n'est rien en l'ami en quoi l'Aimé ne trouve plaisir et seigneurie; c'est pourquoi l'amour de l'Aimé est action, et l'amour de l'ami languissement et passion."

 

"L'aimé s'absenta de son ami, et l'ami cherchait son Aimé avec la mémoire et l'entendement pour pouvoir l'aimer. L'ami trouva son Aimé ; il lui demanda où il avait été. Il répondit :" dans l'absence de ton souvenir et dans l'ignorance de ton intelligence".

 

"L'ami rencontra un écuyer qui allait pensif et était maigre, pâle et pauvrement vêtu ; et il salua l'ami lui disant : « Que Dieu te guide dans la recherche de ton Aimé. » Et l'ami lui demanda à quoi il l'avait reconnu. Et l'écuyer lui dit que les secrets d'amour se révèlent entr'eux, et c'est ainsi que les amants se reconnaissent les uns les autres."

 

"Les noblesses, les perfections et les bienfaits de l'Aimé sont les trésors et les richesses de l'ami ; et le trésor de l'Aimé ce sont les pensées et les désirs et les tourments et les pleurs et les angoisses que l'ami supporte pour honorer et aimer son Aimé."

 

"Si toi, fou, tu dis la vérité, tu seras blessé, bafoué, blâmé, tourmenté et tué parmi les hommes. Il répondit : de ces paroles il s'ensuit que si je disais des mensonges je serai loué, aimé, servi, honoré parmi les hommes et séparé des amants de mon Aimé."

 

"Grands osts et grandes compagnies d'esprits amoureux se sont assemblés, et ils portent l'étendard d'amour où sont la figure et le signe de leur Aimé, et ils n'admettent en leur compagnie aucun homme qui soit sans amour, afin que leur Aimé n'en soit pas déshonoré."

 

"L'Amour se donnait à qui lui plaisait, et comme il se donnait à peu d'hommes, et n'énamourait pas fortement les amoureux ainsi qu'il en avait la liberté, l'ami se plaignait de l'Amour et l'accusait devant l'Aimé. Mais l'Amour s'excusait, disant qu'il n'était pas contre la libre volonté, car il désirait grand mérite et grande gloire pour ses amants."

 

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l'Evangile médité par les Pères (Daniel Bourguet)

Publié le par Christocentrix

évangile médité par les pères-JeanAprès Matthieu, Marc, Luc, parait le tome 4 consacré à l'Évangile de Jean. La communion est le maître mot de ces ouvrages. Communion avec la Parole du Père, du Christ, des apôtres. Communion avec la Fraternité des Veilleurs qui chaque soir médite un texte d'évangile et chaque matin en lit un commentaire puisé dans l'immense trésor des Pères de l'Église. Communion avec l'Église universelle, avec les Pères de l'Église des huit premiers siècles du christianisme. L'auteur élargit ses sources aux siècles suivants, intégrant ainsi des auteurs de toutes les époques, catholiques, orthodoxes et protestants.

Un ouvrage destiné à laisser la Parole éveiller et susciter au lecteur sa propre méditation et sa propre prière, comme un modeste enrichissement de celles de nos Pères, frères et soeurs dans la foi. L'auteur (Daniel Bourguet) est pasteur de l'Église réformée de France. Il a exercé divers ministères en paroisse et dans l'enseignement théologique. Ermite, il est aussi le Prieur de la Fraternité des Veilleurs. La collection Veillez et Priez des éditions Olivétan (http://www.editions-olivetan.com/detailcat-1326000426-1326000219-1.html) est liée à la Fraternité Spirituelle des Veilleurs (http://fr.wikipedia.org/wiki/Fraternit%C3%A9_spirituelle_des_Veilleurs) qui a été fondée en 1923 par Wilfred et Théodore Monod. Elle a pour but d'aider chacun dans sa vie de prière personnelle et dans ses engagements dans l'Église et le monde.

 

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Divo Barsotti, un maître spirituel

Publié le par Christocentrix

Divo Barsotti est né à Palaia ( province de Pise) le 25 Avril 1914. Il a été prêtre dans l'Eglise catholique romaine, théologien, fondateur de la Communauté des Fils de Dieu, mystique renommé et maître spirituel. Quelques années après son ordination sacerdotale, il a commencé à Florence ses activités de prédicateur et d’écrivain. Aujourd’hui il est bien connu comme auteur mystique et de spiritualité, sa production littéraire étant remarquable: plus de 150 titres dont plusieurs traduits en langues étrangères comme le russe et le japonais. Au moins 25 traduits et publiés en français.

(voir éditions Téqui : http://www.librairietequi.com/CT-89-Collection-Divo-Barsotti.aspx)

Divo Barsotti a vu naître autour de lui une communauté qui le reconnaît comme son fondateur, « La Communauté des Fils de Dieu ». C’est une famille religieuse comprenant des laïcs consacrés qui vivent dans le monde aussi bien que des religieux qui vivent dans de petites maisons de vie commune. Au total elle compte à ce jour environ deux mille personnes. (http://www.figlididio.it/francese/index.htm).

Le but de la spiritualité de l’abbé Barsotti est d’initier chaque chrétien à vivre la radicalité baptismale avec les moyens propres de la grande tradition monastique. Très proche depuis sa jeunesse à la sensibilité du christianisme oriental, Divo Barsotti a fait connaître en Italie les grandes figures de la sainteté russe à partir de St. Serge de Radonège, St. Seraphim de Sarov, St. Silouane du Mont Athos.

Le père Divo a enseigné pendant des années à la Faculté Théologique de Florence et a gagné plusieurs prix littéraires comme écrivain religieux. Il a prêché dans tous les continents et il figure parmi les dix plus éminentes personnalités religieuses du XXème siècle. Divo Barsotti est mort à 92 ans, le 15 février 2006 dans son ermitage de San Sergio à Settignano, sur les hauteurs de Florence.

Parmi les nombreux titres traduits, plusieurs concernent des méditations et commentaires des livres de l'Ancien  et du Nouveau Testament. 

Citons encore : "Vie mystique et mystère liturgique" (Cerf, "lex orandi",1953), "Ecrits Spirituels de saint Silouane, extraits" (édit. Abbaye de Bellefontaine), "La révélation de l'Amour" ( édit. Téqui, 1994), que-je-voie-ton-visage Barsotti"Que je voie ton visage" (Téqui, collect. Maîtres de vie spirituelle, 1987).

Ce dernier titre est une retraite prêchée aux communautés de vie contemplative dans le monde. "Vie contemplative" laisse prévoir que l'enseignement donné est très élévé; "dans le monde" témoigne que cet enseignement n'est pas réservé aux monastères, mais demeure accessible en tout état de vie, moyennant l'option radicale évoquée plus haut. ("Il dispose des ascensions dans son coeur" avait chanté le psalmiste ; puis saint Paul avait précisé de "foi en foi", et saint Grégoire de Nysse "de dépassement en dépassement". Dans ces Méditations  (Celui qui aime, Celui qui m'aime, Celui qui est aimé, Celui qui est l'aimé, etc...) réunies sous ce dernier titre, Divo Barsotti nous décrit et nous propose cette ascension austère et merveilleuse.

 

 

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J'habiterai en eux

Publié le par Christocentrix

..."Dieu est absolument incompatible avec toute autre chose que lui-même. C'est un feu qui dévore tout ce qui n'est pas lui. Il demeure inaccessible à la chair et au sang. C'est une présomption insupportable pour une créature de vouloir aimer Dieu en lui-même. Pour voir ou pour aimer Dieu, il faut être Dieu déjà, soit par nature, soit par une adoption réelle, qui scelle en notre âme une aptitude à la divinité. Cette participation à la nature divine, c'est la grâce, plus précieuse que l'univers entier. « Moi, le Seigneur, je suis ton Dieu, ton Sauveur. Voici que tu as pris de l'honneur à mes yeux et de la gloire. Moi, je t'ai aimé.... Ne crains pas. Je suis avec toi » . Pour Dieu, il n'y a que Dieu qui compte. Si nous commençons à prendre du prix à ses yeux, c'est que nous sommes de lui. Voilà pourquoi la grâce nous est une nouvelle naissance, introduisant une vie toute neuve. « En vérité, en vérité, je te le dis, affirmait Jésus à Nicodème, nul, s'il ne naît d'en haut, ne peut voir le Royaume de Dieu... Ce qui est né de la chair est chair; ce qui est né de l'Esprit est esprit... Et personne n'est monté au Ciel, si ce n'est celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme qui est dans le ciel... ».

Pauvres hommes, tout à coup investis par l'Esprit, enfermés dans une mystérieuse gestation qui les travaille, les répare, les restaure de fond en comble, leur infuse un sang mystique. L'éternité s'écoule en ces âmes et s'y déploie en de vastes régions qu'elles-mêmes ne se connaissaient pas et avec une énergie miraculeuse. Le Royaume de Dieu est encore semblable au levain qu'une diligente ménagère enfouit en trois mesures de farine jusqu'à ce que tout ait fermenté : la grâce divine est un ferment qui accapare toute la pâte et la soulève, pénètre les facultés, les féconde, les exhausse à une vie surnaturelle qui est la vie même de Dieu. Car en ces trois mesures, les Pères reconnaissaient volontiers l'âme humaine, image naturelle de la sainte Trinité.

Image, oui. Mais image naturellement obscure, image encore défigurée par la tare du péché. Miroir vivant, mais plongé dans les ténèbres de l'ignorance. Ah! que se lève le matin éternel et que surgisse dans sa force le soleil de justice! Pour soutenir l'éclat d'une telle splendeur, le misérable miroir créé devra se purifier de toute poussière terrestre : « Il est nécessaire, dit Ruysbroeck, que l'esprit soit toujours semblable à Dieu par le moyen de la grâce et des vertus, ou qu'il en soit dissemblable par le fait du péché mortel. Car si l'homme est fait à la ressemblance de Dieu, cela veut dire qu'il est fait pour sa grâce, puisque la grâce est une lumière déiforme qui nous pénètre de ses rayons et nous rend semblables à Dieu. Sans cette lumière qui nous donne la ressemblance, nous ne pouvons pas nous unir à Dieu surnaturellement. Bien que l'image qui est en nous et l'unité naturelle avec Dieu ne puissent se perdre, si nous perdons la ressemblance divine qui vient par la grâce, nous serons damnés. Ainsi donc, dès que Dieu trouve en nous une disposition à recevoir sa grâce, il est porté par sa gratuite bonté à nous vivifier, à nous rendre semblables à lui... Il imprime en nous son image et ressemblance s'épanchant lui-même avec ses dons. Il nous délivre de nos péchés, nous affranchit et nous rend semblables à lui. Puis sous cette même action divine qui efface nos péchés et nous donne ressemblance et liberté dans la charité, l'esprit s'immerge lui-même en amour de fruition. Alors se fait sans intermédiaire et surnaturellement, une rencontre et union, où réside notre plus haute béatitude ».

L'esprit constitue dans l'univers un ordre original. Il a la faculté, tout en demeurant le même en substance, de devenir autre chose, de s'assimiler à un objet extérieur à lui, d'exister, au-delà de son existence physique, d'une existence autre qui lui fait éprouver comme sienne, s'approprier, une nature différente de lui, sans en violer la diversité. L'esprit devient l'autre en tant qu'autre. Tout est à lui. Il est capable de tout refléter en sa transparence, avec une si totale intensité que sa perfection spécifique d'esprit est d'être identifié absolument à l'objet connu, comme dévoré par lui. Cette assimilation est donc une véritable présence de l'objet au centre de l'intelligence connaissante. Nous disons volontiers d'une chose que nous avons comprise - comprehendere, prise avec nous, chez nous --- je l'ai tout à fait présente à l'esprit. Non plus une juxtaposition de deux natures essentiellement diverses, mais une compénétration mutuelle dans l'ordre propre de l'activité de l'esprit, une intime fusion, l'écoulement de celui qui est connu et aimé en l'esprit de celui qui connaît et qui aime. Le propre de l'esprit étant de pouvoir s'abandonner pour se livrer à autre chose que soi, de pouvoir projeter sa vie dans un autre être en qui il s'épanouit lui-même et dont il adopte le dynamisme et la nature, il réalise ainsi avec son objet une unité spéciale, unité proprement spirituelle, plus grande que l'union de l'âme et du corps, l'identité absolue dans l'ordre intentionnel.

Mais ici le privilège consiste en ce que Dieu, objet de connaissance, est en même temps cause première, racine ontologique du sujet connaissant. Comme tel il existe déjà en l'âme par sa présence d'immensité, créatrice et conservatrice de tout. Mais cette immensité nous rattache à Dieu, bien qu'au plus intime de nous-mêmes, d'une manière seulement extérieure à lui : elle nous fait graviter dans son universelle attraction. Tout ce qui est à nous est d'abord à Dieu : l'immensité de Dieu par rapport à nous n'est rien autre que cette servitude qui nous oblige naturellement à lui et que ce titre de propriété divine sur tout ce que nous sommes. Mais, si grand philosophe que l'on soit, cette présence d'immensité ne nous apprend rien des secrets de la vie divine.

Et Jésus disait : « Je ne vous appelle plus des serviteurs parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître; mais je vous ai appelés amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j'ai entendu de mon Père ».

Cependant la grâce, si on ne la considère que comme un effet brut et créé, ne nous apporte aucune présence de Dieu autre que l'immensité, consécutive à la causalité. Mais, considérée dans sa tendance essentielle, dans son effort irrésistible, dans sa divine impétuosité, la grâce force les portes d'airain et brise les verrous de fer qui gardaient les secrets de Dieu. Parce qu'elle est pour Dieu, elle débouche joyeusement en Dieu, elle nous installe au sein même de la Trinité : et c'est là son effet propre, cette pénétration jusqu'au centre de Dieu, cette amitié qui introduit l'âme à l'intime de Dieu comme chez elle, cette aptitude à sonder Dieu même qui nous donnent comme nôtres les trois Personnes divines, au point que nous en jouissons parce qu'elles sont à nous et que nous disposons de leur vie. Leur vie est notre vie. Notre fréquentation est avec elles toute entière constituée dans les cieux. Notre âme d'homme est une fontaine d'amour qui jaillit dans le coeur de Dieu. « Or le dernier jour, le plus solennel de la fête, Jésus se tenait debout et il s'écria : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi! Qu'il boive! Celui qui croit en moi, des fleuves d'eau vive s'écouleront de son sein ». Et saint Jean ajoute : « Il a dit cela de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui ».

Tout à l'heure Dieu nous touchait de partout dans un contact dominateur qui, en épuisant notre être, préservait Dieu de nous et l'isolait en sa gloire. Dès que la grâce est infusée, voici que Dieu s'ouvre à nous et qu'il nous fait confidence de lui-même. L'esprit illuminé devine avec émerveillement au fond des eaux profondes de sa vie celui de qui il tient tout, ce toujours présent qu'il ignorait, ce Dieu jusque-là immense et distant qui, non content de lui accorder consistance et action, s'offre encore à lui comme objet de jouissance, comme pain de vie surnaturelle, pour l'assimiler à lui et le faire devenir Dieu même, participant de la nature divine. C'est bien une connaissance et par conséquent avec Dieu un contact et une pénétration d'ordre intentionnel, mais ici l'objet divin n'est plus connu comme séparé, mais comme présent, nouvellement présent en ami au centre de l'âme qu'il vivifie. Car pour qu'on puisse jouir d'un objet, il le faut déjà posséder. Cette connaissance de Dieu comme non distant et comme possédé et la jouissance que nous en propose la grâce, sont donc un nouveau mode de présence divine greffé sur la présence d'immensité. Dieu essentiellement présent mais caché se révèle soudain à nos yeux. Nous pouvons désormais le contempler, ou plutôt le savourer obscurément, discerner au toucher pour ainsi dire les linéaments de sa vivante réalité; et lui-même nous donne la fruition de sa face qui crée. Dieu, disions-nous, est trop grand, trop loin, trop élevé au-dessus des cieux; mais non! Dieu est là! Sa grandeur est une présence qui nous imprègne. Son éloignement est une sublimité qui nous gouverne. Sa prodigieuse élévation est une profondeur d'amour. Et ce Dieu, au centre de l'âme, s'offre à l'expérience amoureuse du croyant. En vérité ce lieu de notre âme est terrible! C'est bien ici la maison de Dieu et la porte du ciel. Certainement le Seigneur habite ce lieu, il y verse sa gloire et nous ne le savions pas.

Quel sens inouï prennent donc les promesses d'Isaïe : « Je te donnerai les trésors cachés et la clef des secrets scellés, pour que tu saches que je suis le Seigneur et que je t'appelle par ton nom ». Et ce mot d'une précision resplendissante : Assimilavi te! Je t'ai assimilé, je te porte en moi, tu vis de ma vie, je suis l'âme de ton âme, je t'ai renouvelé en moi, tu es en moi et de moi, comme un enfant porté par sa mère. « Celui qui était assis sur le trône dit : voici, je fais toutes choses nouvelles. Et il ajoute : crois, car ces paroles sont sûres et véritables. Puis il me dit : c'est fait, je suis l'alpha et l'omega, le commencement et la fin. A celui qui a soif, je donnerai gratuitement de la source de l'eau de la vie. Celui qui vaincra possédera, ces choses : je serai son Dieu et il sera mon fils ».

« Celui qui vaincra possédera ces choses ». C'est sous cet éclairage qu'il faut juger les exigences de la prière et la patience des saints. Quelles qu'elles soient, les tribulations de ce monde sont hors de proportion avec la gloire à venir qui sera révélée en nous et qui vaut bien de soutenir ici-bas un combat spirituel plus brutal que toutes les batailles d'hommes. Ce Royaume de Dieu au-dedans de nous est pour les violents. On peut toujours s'approcher plus près de Dieu « à pas d'amour », pénétrer toujours plus avant le secret de sa face ardente, nous cacher toujours plus profond en sa lumière, comme les cigales dans le soleil.

« Dominus vobiscum! » Dieu renaît en nous de sa vie propre. La parole du prêtre comme celle de l'Ange à la sainte Vierge, est une annonciation en même temps qu'une invite, une assurance de présence mystique mais réelle, comme à Nazareth ce fut la promesse d'une incarnation inouïe et miraculeuse. Le corps mystique du Christ se conçoit aussi par le Fiat de l'amour, et la vertu du Saint-Esprit le couvre de son ombre. « Vous êtes, vous, le temple du Dieu vivant, selon ce que Dieu lui-même a dit : j'habiterai en eux et je marcherai au milieu d'eux et je serai leur Dieu et ils seront mon peuple... Puisque nous avons de telles promesses, poursuivait l'Apôtre, purifions-nous de toute souillure de la chair et de l'esprit, et consommons notre sanctification dans la crainte de Dieu ».

Dieu accomplit ses promesses en rendant à l'âme juste d'incessantes visitations. Il y renouvelle l'avènement de sa sublime génération et le riche écoulement de son amour infini. La génération divine, qui se termine à la Personne du Verbe, se termine dans le temps à la mission de ce même Verbe dans une âme en grâce. La procession, qui constitue l'Esprit-Saint dans sa personnalité éternelle, a un terme temporel dans la sanctification des âmes. En sorte qu'une âme en état de grâce connaît Dieu par son Verbe et l'aime par son Esprit. A chaque instant nouveau, Dieu naît en elle et de cette naissance s'écoule le Saint-Esprit avec tous ses dons. L'âme est plongée, submergée dans le fleuve de la vie divine. Elle s'y évade elle-même en une sagesse et un amour qui n'ont plus rien de terrestre : elle habite Dieu, elle en jouit, elle le savoure, elle s'en nourrit avec délices. En cette intimité familiale avec Dieu et parmi ces mystérieux échanges de la vie divine entre les Trois Personnes, l'âme éprouve une étroite union au Verbe incarné, elle se sent obscurément, mais avec réalité, la fille bien-aimée du Père, le temple du Saint-Esprit. Merveilleuse filiation, mystiques épousailles, dédicace totale de l'âme à l'Esprit-Saint, qui exhaussent le chrétien à la vertigineuse altitude de la Trinité.

De telles délices sont essentiellement imperceptibles à une sensibilité naturelle. Elles sont elles-mêmes dans la vie de la foi. Elles peuvent coexister dans le même coeur avec la désolation et l'angoisse. Et qu'ai-je besoin d'un Dieu à ma taille, avec lequel je serais naturellement de plain-pied, un Dieu à mon niveau, aussi infirme que moi? Dieu est pure lumière et c'est précisément pour cela qu'il aveugle nos yeux. « Nous prêchons une sagesse de Dieu, mystérieuse et cachée, que Dieu avant les siècles avait destinée pour notre glorification. Cette sagesse, nul des princes de ce siècle ne l'a connue... Ce sont des choses que l'oeil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues, et qui ne sont pas montées au coeur de l'homme, des choses que Dieu a préparées pour ceux qui l'aiment. C'est à nous que Dieu les a révélées par son Esprit, car l'Esprit pénètre tout, même les profondeurs de Dieu. Car qui d'entre les hommes connaît ce qui se passe dans l'homme si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui? De même, personne ne connaît ce qui est en Dieu, si ce n'est l'Esprit de Dieu. Pour nous, nous avons reçu, non l'esprit du monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu, afin que nous connaissions les choses que Dieu nous a données par sa grâce ». Une telle connaissance, incomplète et obscure, n'est qu'une maigre et provisoire suppléance à la nourriture purement spirituelle qui rassasie les Anges et dont nous avons faim. Cette âme famélique supporte un grand labeur d'amour qui augmente sa faim, tout en lui donnant un appât plus concret du grand banquet de la patrie. Consolation, paix, joie, richesses, beauté, tout ce qui fait naître l'allégresse, apparaissent en Dieu sans mesure, devant les yeux illuminés du coeur croyant. 

Ce goût de Dieu fait désirer la mort, pour voir. « Celui qui ne désire pas mourir n'est pas chrétien », dit Bossuet.

Il faudrait pouvoir mesurer Dieu pour évaluer la perfection d'une âme qui a su disposer en son coeur de telles ascensions. Il convient d'interroger ici le témoignage de ceux qui ont ces expériences. « L'âme, dit Ruysbroeck, est perdue a soi-même en une absence de modes et en une ténèbre où tous les esprits contemplatifs sont engloutis fruitivement, incapables de jamais se retrouver eux-mêmes selon le mode de créatures. C'est dans l'abîme de cette ténèbre où l'esprit aimant est mort à lui-même que commencent la révélation de Dieu et la vie, éternellement... Toute la richesse qui est en Dieu par nature, nous la possédons en lui par amour, et Dieu la possède en nous par le moyen de l'Amour immense qui est l'Esprit-Saint, car en cet amour on goûte tout ce que l'on peut souhaiter ». De même que Dieu n'est ni sagesse, ni vérité, ni bonté, ni ceci, ni cela, mais qu'il identifie absolument toutes perfections en sa simplicité éminente et infiniment souveraine, ainsi le saint n'est ni magnanime, ni humble, ni doux, ni fort, ni juste, ni miséricordieux : il est tout cela mais dans une manière à lui, une manière divine, infiniment libre, imprévue et paradoxale. Toutes les vertus chrétiennes se jouent en son âme et se fondent exquisement en charité... Ce que l'on devine, c'est qu'une telle âme, ainsi absorbée du monde, extasiée au sein même de la Trinité, est possédée par Dieu, au point qu'elle est oublieuse de tout le reste et d'elle-même, plus retranchée de tout l'univers qu'un mort, un cadavre habité par une immense lumière. L'impétuosité de la grâce ressemblerait en elle à une capricieuse impulsivité si elle n'était une obéissance effrénée à l'Esprit, et qui ne peut être jugée par personne. Ezéchiel en eut l'effarante vision : « Chacun de ces êtres allait, face en avant, où les poussait l'Esprit. Et ils ne se retournaient pas en marchant. Leur aspect était comme le feu des charbons ardents. C'était comme l'aspect des lampes. Et il y avait une vision qui circulait au milieu d'eux, une splendeur de feu, et de ce feu sortait la foudre. Et ces êtres allaient et venaient comme la foudre éclatante ».

Il n'est pas inutile de remarquer que cette doctrine est au rebours de tout panthéisme. Dieu n'est pas fabriqué par l'âme qu'il habite. Il n'est pas le résultat d'une religiosité naturelle. Si intelligent, si raffiné, si compréhensif que l'on soit, si favorisé que l'on puisse être des dons de l'esprit et du coeur, si généreuse noblesse que l'on ait, jamais de tels privilèges n'introduiront de droit en la présence et en l'amitié de Dieu, si Dieu ne fait pas la première avance à cette âme, ne lui ouvre pas d'abord le chemin vers lui, en accordant son pardon et sa grâce. En toutes circonstances, c'est lui, Dieu, qui aime le premier et qui donne accès à ses familiarités. A tous les moments, la présence de Dieu dans l'âme garde le caractère d'une rencontre libre de la part de Dieu. Sans injustice à notre égard, Dieu eût pu se clore en sa joie et c'est plutôt de l'effroi qu'on ressentirait de le voir condescendre avec tant d'amour à notre misère. Il n'y a jamais absorption de deux essences en une. Au ciel, l'intelligence béatifiée s'épanouira immédiatement dans le Verbe et l'Esprit-Saint sera le fruit de notre béatitude. La substance de Dieu n'en demeurera pas moins infiniment distincte et séparée de toute créature, entitativement intouchée. Elle sera révélée aux bienheureux sans qu'elle en subisse la plus fugitive vicissitude. Cela est facile à comprendre. Même dans l'ordre sensible, de voir un arbre, cela ne change rien à l'arbre, mais il est très réel qu'on le voit. Les Bienheureux verront Dieu tel qu'il est et cette vision les transformera sans anéantir leur nature : elle la complétera au contraire merveilleusement. Mais ce que Dieu était au commencement, il le demeurera dans les siècles des siècles. Il sera la joie de ses élus, sans que sa béatitude infinie en soit amoindrie ou augmentée. Océan de paix, de lumière et de bonheur, ô radieuse et toujours tranquille Trinité!

Nous connaîtrons Dieu à plein, comme il se connaît. Nous serons semblables à lui. Comme dans la simplicité de son acte, il est identiquement sujet connaissant et objet connu, dans une absolue transparence à lui-même, ainsi il sera à la fois objet de notre vision et lumière qui nous fera voir. Il sera encore, aux racines de notre être, cause totale de notre nature intellectuelle et de son opération. L'image aura fleuri en réalité. Dieu sera tout en tous. Ce doux pays sera rempli de la connaissance du Seigneur comme le fond des mers par les eaux qui le couvrent. L'Église consommera son unité : «deux natures en un seul esprit », et, comme la reine Esther, ayant passé par ordre tous les seuils, elle contemplera le Roi en sa beauté....

                                                                  

                                                                 R.-M. BRUCKBERGER

                                                          (extrait de "Rejoindre Dieu", 1939)

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Paroles de Chartreux

Publié le par Christocentrix

chartreux_amour_silence.jpg

 

En 1951, paraissait sous le titre Amour et Silence (éditions du Seuil) un recueil de quelques Sermons capitulaires et une Introduction à la vie intérieure, écrit sous l'anonyme : "un Chartreux". Ce titre existe toujours en format de poche, ("livre de Vie", édit. Seuil). (Une édition de poche "Collection du Laurier" de 1994, sans les "Sermons capitulaires" et ne reprenant que "Introduction à la vie intérieure" est par ailleurs parue sous ce titre...).

 

Dans l'édition (Seuil) la plus récente d'"Amour et Silence" (comme dans celle de 1951), il est mentionné ceci : "le petit livre que voici est écrit par un Chartreux dont le nom ne nous est pas révélé. Il comprend une "Introduction à la vie intérieure" ainsi que dix sermons prononcés entre 1940 et 1943, par l'auteur à l'intention des moines de son abbaye....

 

Dans la présentation d'un autre titre: -coles-du-silence.jpgEcoles de Silence,  par "un Chartreux", (édité en 2001 par les éditions Parole et Silence) il est indiqué ceci : "l'auteur d'Amour et Silence, mort en 1987, donna les sermons qui sont ici présentés (dans Ecoles de Silence) à l'époque où il était vicaire de la Chartreuse de la Valsainte (Suisse), il y a soixante ans....". Il s'agirait donc du même auteur.

 

Après renseignement donné par un lecteur de ce blog, le véritable inspirateur d'"Amour et Silence " est Dom Gérard Ramakaers, maître des novices à la Valsainte. 

Jean-Baptiste Porion a mis par écrit ces conférences (1922-1925) après y être entré en 1921.

 

 

On peut aussi lire les écrits de Dom Augustin Guillerand, d'abord parus de manière anonyme ("un Chartreux") comme il est de règle dans son Ordre) puis sous le nom de Dom Augustin Guillerand. Parus d'abord sous forme d'opuscules anonymes en 1958 et 1959, ils furent ensuite réunis en volumes et furent édités par les Bénédictines de Priscilla à Rome dans les années 60 .

-Une édition (en français) de Au seuil de l'Abime de Dieu, élévations sur l'Evangile de Saint-Jean portant l'imprimatur et l'imprimi potest de 1961 parait sous  le nom d'Augustin Guillerand (éditions Bénédictines de Priscilla, Rome).

-Puis deux volumes réunis sous le titre de "Ecrits Spirituels" parurent en français, en 1966 et 1967, regroupant un traité sur l'oraison - la Prière,  Face à Dieu, et reprenant aussi Au seuil de l'Abîme de Dieu, Elévations sur l'Evangile de Jean, dans le volume 1. Le volume 2 regroupant des Sermons, des Méditations, et Liturgie d'Ame (édit. Benedettine di Priscilla, Roma, 1966/67). Cette édition (Bénédictines de Priscilla) est épuisée et quasiment introuvable.

-Une édition "format de poche" de "Au seuil de l'Abîme de Dieu " (partie du volume paru en  1966), est aussi tirée en 1985 sous le titre "Maître, où demeurez-vous"  - éditions des Ateliers Henry Labat, et diffusée à la Corrérie de la Grande Chartreuse.

-Plus récemment, les éditions "Parole & Silence" ont entrepris la réédition des écrits de Dom Augustin Guillerand : Face à Dieu (1999), Voix Cartusienne - Sermons et Méditations (2001), Vivantes Clartés (2002). Au Seuil de l'abîme de Dieu (2009).

 

Par ailleurs, l'éditeur "Parole et Silence" réédite par ailleurs plusieurs anciens écrits de chartreux, comme ceux de Denys le Chartreux, (Vers la Ressemblance, Chroniques de l'Extase )... Guigues le Chartreux, (L'Echelle du Paradis)... Ludolphe le Chartreux (Au commencement était le Verbe). etc...

Voir enfin sur ce blog l'article sur Dom Augustin Guillerand : http://christocentrix.over-blog.fr/article-24925254.html   

et un extrait sur le Prologue de Jean : http://christocentrix.over-blog.fr/article-24989966.html

 

 

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le combat de Jacob (suite)

Publié le par Christocentrix

....à Béthel, le Dieu de ses pères lui avait dit: « Je ne t'abandonnerai pas », et il ne l'avait jamais abandonné. C'est pourquoi, ce soir-là, dans la frayeur et dans l'angoisse, Jacob ne fut tenté de consulter ni les traces laissées sur le sable, ni les augures ni les présages, ni le conseiller subtil, mais seulement celui-là - et celui-là seul - qui avait tenu sa parole envers lui, et qui l'avait gardée tout au long des périls et des voyages de sa jeunesse, le Dieu qui s'était manifesté à lui quand il fuyait devant son frère. Il se tournerait à nouveau vers lui et lui dirait: « Dieu de mon père, Seigneur qui m'a dit: "Je te ferai du bien", je suis trop faible pour toutes les faveurs dont tu as comblé ton serviteur : sauve-moi de la main de mon frère Ésaü qui s'avance contre moi et s'apprête à frapper » (Gn 32, 10). Et ce cri, Jacob le poussait de toutes ses forces, sans respect humain, vers celui qui attend et que l'on attend, vers celui dont on espère la venue et qui est presque toujours absent, vers celui qui, indéfiniment, incessamment, vient, et n'arrive que par moments, vers ce dieu passager, ce dieu transitoire, ce dieu qui disparaît, vers celui qui attend de nous l'attente, et nous l'enseigne, qui espère de nous l'espérance, et nous l'apprend. Ce qui était en cause pour Jacob, ce soir, c'était assurément le fruit de son constant labeur, mais bien au-delà des efforts et de leurs fruits, au-delà des femmes et des enfants, au-delà des troupeaux et des richesses, il s'agissait de savoir si l'oeuvre de Jacob gardait aux yeux du Tout-Puissant la valeur qu'il lui avait donnée lorsqu'il lui avait été dit: « Je suis avec toi, je te garderai partout. » Jacob se préparait à supplier, car c'est là langage d'homme devant Dieu. Mais il entendait aussi compter avec Dieu, compter sur Dieu.


Jacob cherchait la lumière que ne dispense aucune lampe. Il avait cru l'entrevoir autrefois, le soir, près des puits, lorsqu'il voyait le monde s'obscurcir autour des conteurs, et cette obscurité même s'exhaler comme un signe auquel son esprit avait autant de part que ses yeux. Mais ce qu'il entendait contempler, en cet instant de sa vie, ce n'était plus le signe, mais la lueur elle-même.

Jacob s'était retiré à l'abri de rochers plats semés de chênes rabougris qui dominaient de quelques coudées l'étendue des deux vallées. L'ombre se déchirait par endroits pour laisser place à des brumes éparses. Ces formes entassaient leurs volutes, se superposaient au paysage, dérobant même à ses yeux la vision de la nuit. Il sentait revenir en lui l'ancienne terreur qui avait dominé sa vie - la terreur de ces volontés liguées contre la sienne qui, d'étape en étape, s'étaient conjuguées pour courber sous leur joug un destin simple et clair : l'arbitraire de Rébecca, la haine d'Ésaü, la méfiance d'Isaac, la rapacité de Laban, la duplicité de Léa ne formaient en cet instant que la chaîne unique d'une irréversible histoire, celle du complot ourdi contre lui, et dont chaque phase de sa vie, à l'exception de la vision de Béthel et de la vision de Rachel, ne formait que les chaînons.

Mais ce que Jacob entrevoyait dépassait de beaucoup les épreuves et les déceptions de son passé. Au-delà de cette nuit noire, dans la grisaille des jours à venir, Jacob entrevoyait une à une, cruellement mêlées et cruellement distinctes, ses souffrances futures : le massacre perpétré par ses fils à Sichem, la mort déchirante de Rachel à Ephrata, alors qu'elle mettait au monde Benjamin, l'inceste de Ruben, la mort d'Isaac à Mambré, l'enlèvement de Joseph à Dotan, puis la famine, puis l'exil en Égypte, qui ne finirait qu'à sa mort. Ainsi, pas un lieu de cette terre à lui promise, pas une étape de ces pacages qui n'ait été marquée à l'avance par la désolation, le crime ou la mort. En quelle vie avait-il mérité cela?


Celui qui ne connaît pas l'épouvante ne sait pas le peu de chose qu'est la peur. Confusément, Jacob entrevit tout cela à la fois, non seulement comme une menace, mais comme une certitude, et il se crut rejeté par l'Éternel. Sa hantise - voir oubliée la promesse - prit corps, prit possession de lui sans partage. Il s'y abandonna dans la désespérance : la menace d'Ésaü, pourtant imminente et réelle, se dissolvait en présence des menaces conjuguées de l'avenir et du destin. 

Mais, à l'instant même où Jacob se sentit immergé dans sa détresse, alors même que Dieu paraissait l'abandonner sans recours, Jacob ne sut rien faire d'autre que se tourner vers le Puissant qui demeurait son rempart. II tira de son manteau une petite harpe dont il fit résonner les cordes avec un doigt. Les notes étaient douces et graves, espacées, apaisantes. Ce fut comme une respiration. Jacob chantait d'une voix sourde, cassée par l'humidité du fleuve, la prière de sa confiance éperdue : c'était le chant du doute.

Mon âme est collée à la poussière  Donne-moi la vie selon ta parole  Tu es le confident de mes craintes Dans mon angoisse je crie vers toi... Mais ma force et mon chant c'est Yahvé  II ouvrira ses portes de justice au serviteur qu'il a rejeté    car il exauce à jamais sa Promesse

Les notes sur la harpe se firent plus aiguës et se précipitèrent. Jacob en frappait le bois avec la jointure de ses phalanges.

Rappelle à ton serviteur la parole dont tu fis mon espoir...     J'irai au-devant de ta face .....

Mais cette fois la prière de Jacob exigeait une autre présence que celle des sons du nebel. Elle appelait les accents inimitables du silence.

L'âme de Jacob émergeait lentement de l'abîme, elle implorait, elle réclamait, elle exigeait la Présence au moment de sa pire détresse. Rien n'apparaît en lui, ni autour de lui ne change ; mais déjà Il est avec lui et sa présence n'est semblable à nulle autre. Elle n'éveille ni remous ni passion, elle ne s'impose pas à ses sens, et cependant son coeur la reconnaît à ceci qu'il devient brûlant au-dedans de lui : son coeur se fait transparent sans qu'on puisse le voir. Nul ne peut alors s'absenter de lui ; il suffit qu'il soit là pour que l'on soit avec lui ; il suffit d'être là pour être à lui.

Jacob luttait encore contre l'évidence : une présence si familière, si apaisante, pouvait-elle être celle du Dieu redoutable que précède le tonnerre, et dont nous ne pouvons souhaiter la venue sans la craindre ? Il sentait que Dieu n'était pas le prisonnier du lieu où il acceptait d'être, du temps auquel il acceptait de venir, qu'il n'était présence que s'il le voulait, que s'il se voulait présent. Et surtout - en cela consistait la présence - Jacob confusément découvrait que Dieu n'avait jamais été absent. Il n'y avait pas eu à Béthel un songe, puis rien après, rien depuis, rien ensuite, rien pendant vingt années, mais partout et toujours, la présence plus ou moins évidente, plus ou moins sensible, plus ou moins certaine, de ce Dieu qui est chez lui partout et toujours. Et cette présence ne peut nous être accordée sans nous être donnée. Elle procède, même continue et continuée, de l'absence même qui la génère. Dieu est présent au long de toute notre vie, et cependant, ne se manifeste qu'à l'étape. Il demeure en nous comme sous une tente ; nous ne l'apercevons qu'à contre-jour, prêt à demeurer, prêt au départ. Dieu chemine avec nous et nous achemine, attentif au terme de notre route, prêt à s'éteindre comme une lampe lorsque vient le jour ; car il advient autant qu'il vient, attentif à nous abandonner notre part dans la démarche, à donner sa part à notre marche.

Les hommes croient que Dieu est absent alors que nous le disposons à venir, alors que nos recherches lui sont précieuses autant que nos découvertes, nos tentatives autant que nos réussites, nos errances, nos erreurs peut-être, autant que nos certitudes. Jacob tenait de Dieu la compréhension de ces choses. Il savait que Yahvé, son poursuivant, était venu cette nuit là pour lui seul en ce gué tumultueux du Yabbok, sous l'abri clairsemé de ces chênes rabougris, parmi ces rochers arrondis, et que sa venue rendrait ce lieu saint à jamais. Il comprenait que cet événement nocturne s'inscrivait dans la longue fidélité d'une présence discrète et quotidienne. Il comprenait que ce n'était pas son cri, mais son angoisse qui avait pu convoquer ce visiteur mandaté par sa seule miséricorde. Et, de cette visite au Yabbok, Jacob éprouvait comme une paix diffuse, qui s'enracinait en chaque parcelle de son corps, en chaque racine de sa liberté.

C'est alors que s'imposa à lui la Présence souveraine, venue de nulle part, libérale et irrésistible à la fois. Il se sentit disponible et ardent ; c'est à cela qu'il reconnut l'imminence de la bénédiction. Ce qui montait en son esprit était comme la fermentation du raisin, un mouvement irrésistible et multiple ; cela venait de lui-même, mais c'était plus intérieur à lui que lui-même : c'était Dieu.

Jacob tenta de s'abandonner à l'ivresse qui le submergeait soudain. Il avait compté sans la distance et sans le vertige. Ce Dieu proche, soudain, l'effraya.


Qui suis-je, songeait Jacob, pour recevoir la visite d'une lumière si sombre que nous ne pouvons la regarder en face. Ne suis-je pas comme hier le jeune homme chétif qui fuyait Bersabée, l'homme timide qu'asservissait la volonté de Laban dans les steppes d'Élam ? Ne suis-je pas en cet instant même l'homme qui craint Ésaü et sa troupe?

Abraham était au-dessus des hommes ; Isaac avait gardé toute sa vie l'empreinte du Dieu qui avait demandé et épargné sa vie. En vérité, je suis trop faible pour la faveur que Dieu me témoigne (Gn 32, 11) : que peut un berger, un pâtre qui ne trouve nulle part le repos ? La réponse parvint à Jacob, comme toujours, avant que s'achève la question, et il la pressentait déjà : nul avant lui ne s'était fait le poursuivant de Dieu ; nul n'avait, avant lui, demandé à porter le fardeau de l'élection divine. Nul n'avait recherché Dieu avec tant d'obstination et d'exigence. Nul n'avait voulu Dieu comme Dieu l'avait voulu ; il n'était aujourd'hui choisi que pour avoir d'abord choisi lui-même ; il n'était exaucé que pour avoir été importun, pour avoir enfreint la règle qui veut que tout vienne de Dieu. Abraham avait reçu la promesse, Isaac l'avait transmise, Jacob en avait revendiqué le fardeau. Il avait recherché ce fardeau comme d'autres se mettent en quête des richesses les plus précieuses. Il avait découvert le premier que le royaume des cieux souffre violence. Jacob avait été le pèlerin du plus haut désir, et savait pourtant qu'« il n'était devant le Seigneur qu'un voyageur, un passant comme tous ses pères» (Ps 39, 13). Dieu l'avait choisi de l'avoir choisi.

Alors qu'allait s'accomplir la rencontre, Jacob doutait encore, doutait davantage. Car nul ne saurait vouloir devant Dieu, source de notre volonté même. Sa soif d'être choisi, sa soif de Dieu ne seraient-elles pas retenues contre lui ? N'avait-il pas transgressé les interdits confus qui délimitent l'homme et au-delà desquelles l'homme ne peut que se perdre ?

Du jeu qu'il joue, Dieu n'est-il pas le seul à poser les règles, et, à ce jeu, le fraudeur divin ne gagne-t-il pas toujours? Il est le tout-puissant, souverain maître de la partie comme de la règle, du jeu comme de l'enjeu. Et c'est face à un tel partenaire que Jacob avait osé faire lui-même son jeu : il avait voulu l'aînesse et la bénédiction, il avait voulu le songe et voulu la rencontre. Il avait voulu Dieu comme Dieu l'avait voulu. Peut-être connaissait-il mieux que d'autres son partenaire caché.

Car ce joueur que nous ne voyons jamais nous voit toujours, et s'il lit dans notre jeu, il a une manière bien à lui de redistribuer les cartes : il n'en garde aucune pour lui-même et nous les rend toutes. Depuis Luz, Jacob devinait les règles de cette relance divine : l'on arrive un soir, sans bagage et sans espérance, l'on s'abandonne à un sommeil de plomb et l'on est prêt à demander à la terre de s'entrouvrir et de vous engloutir : ce sont les cieux qui s'ouvrent. Et celui qui vous parle n'est ni un homme ni un ange, mais Yahvé qui se tient devant vous et l'atteste avec cette terrible simplicité qui n'appartient qu'à lui : « Je suis Yahvé, le Dieu d'Abraham, ton ancêtre, et celui d'Isaac. »

Dieu, en vérité, parie sur l'homme, mais ne se joue pas de lui : il met toute son impatience à le sauver.

Ces lumières n'ôtaient pas Jacob à sa nuit. Pourquoi subsisterait-il devant celui qui seul subsiste ? Et comment vouloir devant celui qui, avec telle puissance, nous mène ? Pourquoi ne pas s'abîmer dans sa nuit obscure, et y demeurer, enclos, prisonnier, privé de ses puissances, de ses choix, perdu dans la substance immense mais aussi, en cette immersion, protégé du monde, retranché de l'univers, souverain en Dieu et confondu avec lui. Voyageur imparfait, Jacob n'échappait ni à la chaleur ni au froid, et ne s'était pas privé de le dire à Laban lorsque celui-ci vint lui couper la route aux monts de Galaad : « Comme je gardais tes troupeaux, j'étais dévoré le jour par la chaleur, la nuit par le froid, et le sommeil fuyait mes yeux. » Il gardait ainsi le droit de dire tu à Dieu, comme celui de lui dire je : Jacob subsistait devant l'Éternel, et il le savait.

Mais il était en proie à la seule tentation qui vaille, la tentation de Dieu. Ah ! ne plus lui parler, ne plus l'interpeller, ne plus le supplier, mais se réfugier à l'ombre de ses ailes. Se tenir au pied du Mont d'où descend toute gloire ; écouter et consentir, ne plus vouloir à jamais ; ne plus décider et ne plus régir ; fuir les embûches et les déceptions du monde. Là serait le seul repos qui vaille.

Garde-moi comme la prunelle de l'oeil...        Cache-moi à l'ombre de tes ailes.....

Jacob subissait la tentation de Dieu, la tentation du refuge, la tentation qui ôte à Dieu la joie d'avoir en l'homme une créature, un vivant qui va et qui voit, un être qui vit et qui veut et qui n'adore pas en Lui sa force, mais sa puissance de bénédiction. C'est pourquoi Jacob connut le vertige.

Jacob ne pouvait nommer l'abîme qui s'ouvrait en lui, mais il pouvait le sentir. C'était fait de l'immensité des forces qui affluaient vers lui et de sa faiblesse à les accueillir comme à les contenir. C'était l'effet du courant divin qui, par sa seule présence déviait le cours de ses propres courants : « Tu m'emportes, à cheval sur le vent, et nul ne peut résister, tu me dissous dans la tempête, tu es le nuage et l'orage » (Jb 30, 22).

Comme un fétu en proie au souffle, Jacob tourbillonnait (Ps 83, 14) : là où il n'est plus de traces, plus de limites, plus de repères. Les signes qu'il croyait distinguer encore, voici tout à coup que l'Autre les effaçait ; les idées, les images dont il était pourvu, dès que se tendaient les liens du combat, voici qu'ils ne valaient plus. L'itinéraire est tracé, mais soudain, toute trace d'itinéraire s'évanouit. Yahvé nous attire vers sa lumière et nous plonge dans notre nuit. Il nous attrait vers la certitude, et voici le doute. Il nous offre son appui et c'est aussitôt le vertige. Toutes les forces de Jacob étaient conjuguées pour conjurer ce vide. Mais, en ce voyage de l'âme, la seule chance de salut est dans l'anéantissement du voyageur, en cette passivité au-delà de laquelle se décèle une activité venue d'ailleurs : et la seule chance de victoire est dans cette reddition totale et préalable - tant il est vrai que les règles du combat divin sont tout autres que celles de nos luttes : Dieu combat pour être vaincu, mais la défaite de l'homme est la condition de sa victoire. L'abandon doit être le premier mouvement de notre nature face à Celui qui l'a fondée. Mais la nature n'accepte pas sans lutte que notre coeur se rebelle contre nous, que notre foncière dépendance se manifeste devant Celui qui fonde notre liberté même. Et ces ultimes défenses résistent parfois longtemps à la présence de Dieu comme au désir de sa rencontre.

La réponse était là et palpitait en lui : cette vie devant moi n'est que néant, l'homme n'est vraiment qu'un souffle ; rien ni personne ne subsiste devant le Seigneur, et les mérites sont devant lui comme s'ils n'étaient pas. Mais Lui subsiste à jamais.

Avant que les montagnes fussent nées, enfantés la terre et le monde, de toujours à toujours il est Dieu. Drapé de lumière comme d'un manteau, il déploie les cieux comme une tente, où il abrite sa justice. L'homme est comme l'herbe, fanée avant la fin du jour, il ne peut demeurer et vivre devant celui dont les chérubins cachent la face : les nations, à son aspect, s'écoulent comme la cire (Ps 68, 3; 90, 2; 103, 15 ; 104, 2).

Sur le point de succomber, Jacob se souvint de cette parole qui n'avait été adressée qu'à lui: « Je suis avec toi pour te garder partout » : alors, il osa lever les yeux vers les hauteurs d'où lui viendrait le secours, et le secours lui vint de Yahvé (Ps 121, 1). Il comprit que celui-ci était avec lui pour le garder au sein même du tourbillon qu'avait engendré sa présence, que Yahvé ne l'abandonnerait pas, car il était son Pasteur. Cette découverte d'un Dieu qui suit et poursuit les hommes tout au long de leur présence en ce monde fut bien celle de Jacob lui-même et de lui seul. Par deux fois, aux approches de la mort, il rappela ce lien unique qui s'était établi entre lui et l'éternité alors que son âme vacillait entre l'adhésion et la crainte. Il se souvint alors de ce moment où son esprit avait reçu la force de le conduire : Passerais-je un ravin de ténèbres je ne crains aucun mal car tu es près de moi....(Ps 23, 4.)

Bénissant Joseph, c'est à ce moment même qu'il faisait écho : Que le Dieu qui fut mon pasteur depuis que j'existe jusqu'à ce jour... Que le Dieu dans la voie duquel ont marché mes pères Abraham et Isaac bénisse ces enfants.(Gn 48-15)

Et, sur le point d'expirer, en ce chant redoutable où chaque lignée d'Israël trouve la source de ses bénédictions et de ses malédictions, Jacob place la descendance de Joseph sous l'empire du Puissant de Jacob - le dieu de Luz, l'auteur du songe - mais il le nomme le Berger, la Pierre d'Israël.


Ainsi s'était élaborée au Yabbok, sous le souffle de Dieu lui-même, une nouvelle théologie des noms divins, dont Jacob le premier avait eu à porter le poids, mais dont il avait su, le premier aussi, accueillir la clarté.


Parvenu en ce point où la lumière intérieure suffit à tout, Jacob ne songeait plus qu'à demeurer en ce lieu : l'Éternel y posséderait ses tentes, et Jacob le servirait. La lumière qu'il portait en lui ne pouvait se dissiper avec le jour. Jacob ne pourrait cheminer dans un monde devenu pour lui comme une nuit. Et c'est pourquoi la parole que Jacob ne pouvait supporter était celle-ci : « Laisse-moi partir, car le jour approche, laisse-moi partir car voici l'aurore. » Jacob ne se demandait pas pourquoi l'Invisible ne pouvait souffrir le jour ; il ne se demandait pas comment Dieu pouvait inverser le sens de la supplication. Mais il ne possédait aucune recette pour vivre dans les ténèbres d'un jour plus épais que nos nuits. Et il répondit : « Je ne te laisserai pas aller. » Retenir, retenir, telle était en cet instant la hantise de son esprit, de son corps douloureux marqué par les pierres qu'il étreignait - comme pour mieux retenir le Dieu redoutable et miséricordieux qui était devenu son Seigneur.

Jacob était venu au Yabbok pour faire appel devant le Tout-Puissant de la menace d'Ésaü, pour voir confirmée la promesse qui était son héritage, et pour rencontrer Dieu. Il avait rencontré Dieu, son élection avait été confirmée, Ésaü ne le préoccupait plus guère. Mais il s'accrochait à Dieu comme à la seule clarté, rendant ainsi, sans même le pressentir, le seul hommage dû à la gloire de la lumière.

Jacob était passé de la supplication à la présence - sans transition. Mais la présence le conduisait à une nouvelle supplication. Il ne tenait plus à l'univers, et tenait moins encore à lui-même. En quel abîme verserait-il s'il en venait à ne plus retenir Dieu ? C'est pourquoi Jacob ne lâche pas son adversaire : il ne peut tenir en équilibre que par lui : il ne peut lâcher Dieu qu'en échange de Dieu.

Jacob entrevit une issue : une bénédiction, une bénédiction souveraine ne pourrait-elle se substituer à la présence, ne la rattacherait-elle pas dans la nuit du monde à ce Dieu qui était venu et qui voulait partir, au Dieu nomade qu'il s'était choisi ?

L'hôte se retirait, mais non sa présence.........

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le combat de Jacob (début)

Publié le par Christocentrix

......Le destin d'Isaac fut rectiligne. Celui de Jacob, toujours traversé, toujours transversal, toujours diagonal. Toujours en quête, toujours en fuite, il quitte la maison paternelle pour la servitude ; il fuit ensuite la servitude pour s'exposer au suprême danger de la capture. Il n'y échappe que pour errer de refuge en refuge, jusqu'en Egypte, territoire des morts, où il meurt. Pâture, voyage, pèlerinage, ce fut tout un pour Jacob, sauf Dieu, seul point fixe.


Comment Jacob aurait-il pu marcher droit : c'est de biais que s'imposèrent à lui les principaux événements de sa vie. C'est par un biais qu'il avait pu rétablir son aînesse méconnue par une sage femme inexperte dans les mystères de la gémelléité ; c'est par un biais qu'avait été arrachée à Isaac la bénédiction due à l'aîné véritable ; de biais encore qu'il avait obtenu Rachel après avoir été contraint d'accepter le don superflu de Léa, la fille aînée. Était-ce la faute de Jacob s'il rencontrait ainsi l'aînesse sur son chemin : cadet auquel on imposait l'aînée, aîné en vérité à qui l'on refusait la cadette. Et c'est de biais que Jacob avait obtenu le salaire de quatorze années de labeur : après l'avoir vainement demandé au maître du troupeau, il l'avait obtenu du troupeau lui-même.
Jacob avait vécu, et survécu, mais d'une vie oblique ; et ce soir toute l'amertume de sa condition fondait sur lui. Sur la place d'un marché du nord, un voyant lui avait dit un jour : on ne t'appellera plus le délaissé, mais le choisi, l'élu de Dieu (Is 62, 4). D'une bourrade brutale, Jacob l'avait jeté à terre, en lui criant : « Mieux vaut pauvreté que mensonge et misère que dérision! » (Pr 15, 16).

Jacob ne se pardonnait pas de n'être jamais parvenu à décider pour lui-même, à décider par lui-même. Il n'avait pas décidé de quitter les siens, mais la menace d'Ésaü avait suffi à lui imposer ce choix. La maison de son père, il ne l'avait quittée que contraint et forcé, sous la puissante menace du meurtre. Il n'avait pas décidé d'entrer en servage auprès de Laban, mais celui-ci avait su l'y contraindre, sous la puissante menace de la famine. Il n'avait pas décidé d'épouser Léa, mais il avait dû y consentir pour ne pas perdre Rachel, sous la puissante menace de l'amour. Et lorsqu'après vingt ans de travaux et d'efforts, Jacob jugea qu'il était en mesure de s'établir, Laban l'avait poursuivi comme un adolescent fugueur, s'arrogeant le droit de fouiller ses bagages et de perquisitionner ses tentes.

En réalité, la vie de Jacob n'avait été qu'une bousculade de causes et d'effets dans laquelle n'avait été absente que la maîtrise de l'événement. C'est pourquoi, sur la fin de sa vie, et au grand scandale de Joseph, son fils, Jacob n'avait pu que répondre, au Pharaon qui l'interrogeait sur son expérience : Courtes et mauvaises furent les années de ma vie errante (Gn 47, 9). Ses destinées n'avaient laissé, à côté de lui, et en dehors de lui, que des traces semblables à celles que font sur le sable les pas d'un étranger qui s'éloigne.

Et ce qui étreignait Jacob, au terme de vingt années d'efforts, ce n'était pas le contraste entre ses mérites et ses récompenses, entre ses efforts et leurs fruits, ce n'était pas la conscience de la solitude liée à la vie pastorale, mais le sentiment véhément d'avoir été oublié après avoir été choisi, le sens aigu de sa déréliction. Personne n'aurait pu écrire de Jacob sans le méconnaître entièrement : « Sa faiblesse tient à un défaut de recueillement spirituel qui l'empêche de penser d'avance toute sa douleur » (Kierkegaard, Crainte et tremblement). Jacob pensait sa douleur tout entière et la pensait aussitôt, et cette douleur tenait en ceci que les promesses de Dieu lui paraissaient avoir été rendues vaines dans sa destinée d'homme.

Il ne l'acceptait pas. Jacob n'avait rien accepté et n'avait jamais renoncé : ni à son droit d'aînesse, ni au choix de Rachel, ni au salaire de Laban, ni à l'élection de Dieu. Il n'était ni révolté, ni résigné, mais il avait toujours deviné que Dieu n'appréciait guère celui qui succombe, moins encore celui qui accepte de succomber. Jacob vivait l'oubli de Dieu comme une sentence frappant de stérilité l'entreprise même de sa vie. Il éprouvait, au coeur de son existence, la crainte d'avoir en vain tracé son sillon, d'avoir planté et enraciné en vain, d'être à l'écart de toute moisson, d'errer sur la terre sans accomplir un dessein assuré, tel un homme auquel nulle promesse n'aurait été faite. Quinze siècles à l'avance, Jacob prophétisait l'un des poèmes les plus désespérés de l'Ecriture : Malheur à moi, je suis devenu comme un moissonneur en été, comme un grappilleur aux vendanges : plus une grappe à manger, plus une figue précoce que je désire.(Mi 7, 1.)

Car s'il appartient à l'homme de s'incliner devant l'inévitable, il n'est rien d'impossible au Dieu qui le guidait sans le contraindre, le veillait sans l'entraver, le conduisait sans le soumettre. Mais le temps était venu de lui demander comment, de lui demander pourquoi.


Jacob souhaitait cette entrevue mais il la redoutait, comme un homme qui connaît ses faiblesses et craint de les savoir percées à jour. Il espérait le secours mais il appréhendait le jugement. Il savait que Dieu était sa voie, mais il ignorait qu'il était sa force. Loin des « me voici » d'Abraham, il ne répondait à l'appel de la Puissance que par l'appel de sa faiblesse.

En ce point du destin de Jacob, l'Écriture nous tend un piège. Si l'exégèse permet de retourner à la signification la plus immédiate et la plus vraie, celle-là même que recèle et révèle l'idiome, elle limite et fausse parfois l'interprétation, coupant les ailes à l'analogie, interceptant le paradoxe et la métaphore qui sont pourtant les voies royales du sens. Il est aisé d'identifier Abraham à la foi et d'attribuer à Jacob la ruse : l'un et l'autre usèrent des armes de la ruse ; l'un et l'autre combattirent sous les drapeaux de la foi.

Le signe distinctif de Jacob n'était pas la ruse, mais la fraude ; il la pratiqua ingénument, continûment, ouvertement : sa foi lui avait révélé qu'il était l'aîné selon la promesse, le premier conçu, le premier entrevu dans le projet divin et qu'il devait rétablir ce rang et s'en prévaloir. Car la fraude possède une dimension plus vaste que la ruse. Elle porte avec elle une approche originale du réel. La fraude détourne, contourne, extourne, la fraude se fait latérale, elle se veut sinuante, insinuante, persévérante. Elle rallonge les délais, amplifie les volumes, modifie les pesées : la fraude n'est rien d'autre qu'une forme ingénieuse et exemplaire de la patience - chaque fois du moins que les contraintes de la force majeure viennent la légitimer ; la fraude est la réponse de l'intelligence à la force.

La fronde de David, arme ingénue des pâtres et des enfants, pourrait en être l'emblème : quoi de plus frauduleux que la fronde, quoi de plus inégal et de plus injuste, en un sens, que cet objet qui donne la victoire à la faiblesse et à la pauvreté sur la force et la richesse, compagnes habituelles du succès, et du mérite, l'un et l'autre déçus dans leur légitime attente : David, dit la chronique, prit son bâton en main, il se choisit dans le torrent cinq pierres bien lisses et les mit dans son sac de berger, puis, la fronde à la main, marcha vers le Philistin (1 S 17, 40). Et David fut vainqueur, car il marchait au nom de Yahvé. Ainsi s'écrivent les lettres de noblesse de la fraude.

Mais surtout, la fraude est le fait du Tout-Puissant lui-même, contraint de masquer sa transcendance pour agir parmi les hommes. Dieu pourrait assurément se porter en toute circonstance sur quelque Sinaï et faire périr ceux qui murmurent. Mais il s'interdit à lui-même d'agir de la sorte.

Celui dont l'amour est éternel n'est pas seulement doux et humble de coeur : il l'est au point d'être tout à fait incapable de ne l'être pas ou de ne l'être que par instants. « Dieu, qui a été mon Pasteur depuis le commencement de ma vie» (Gn 48, 15), confie Jacob à son fils Joseph sur son lit de mort ; un pâtre parle avec autorité lorsqu'il attribue ainsi le beau nom de Pasteur. C'est pourquoi le Dieu de Jacob ne trône pas parmi les attributs de la gloire humaine. Il met sa gloire à n'être que lui-même, lui qui est tout, et à cheminer, invisible, au pas de son troupeau d'hommes, sauvant ceux qui trébuchent, arrachant aux fauves ceux qui en sont déchirés : « Dieu est mon berger, dira le chantre au psaume 23, et je ne manque de rien »; le chant final de Jacob s'accordait à l'avance aux accents du psaume.

Mais ce Dieu qui chemine - ce Dieu nomade - ne se résigne pas à seulement marcher au pas des hommes : il leur adresse la parole, leur confirme sa promesse, entame avec eux un échange incessant. Et il veut aussi les attirer vers lui, les inviter au partage et à la rencontre. Comment pourrait-il agir en ces circonstances comme un homme alors qu'il ne veut pas tromper les hommes, ou comme un dieu, alors qu'il n'est pas un dieu, mais Dieu Lui-même? Le mode d'agir de Dieu est particulier parce que personne n'est substituable à Dieu. Qui est semblable à Lui ? Ce mode d'agir dément toute attente et passe outre aux règles. Dieu ne règne pas ; il n'est pas un Roi, et nous ne sommes pas ses sujets. Mais il ne s'identifie pas à la créature, sauf au temps souverainement fixé par lui de sa visite au soleil levant (Lc 1, 78). En dehors du Christ, nulle divinité ne peut s'adresser à nous d'homme à homme. Ainsi l'action divine qui n'a en vue que la joie de l'homme ne peut procéder sur le mode de l'homme. Dieu nous parle à travers notre humanité et nous parle d'elle, mais ne nous parle pas comme elle. Lorsque nous le rencontrons, nous savons dès le commencement qu'il est un Autre, car plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes, plus présent à nous et à notre esprit que notre esprit à nous-mêmes. Précisément parce qu'il est notre source et notre fin, Dieu s'interdit d'agir sans respecter ce que nous sommes et sans assumer le fait que nous sommes. Cette double fraude n'est rien d'autre que le mode d'agir de Dieu : il ne nous écrase ni de sa présence, qui est pourtant infinie, ni de sa proximité, qui est infinie elle aussi. Aussi a-t-il choisi de nous aborder de biais, et d'être faible devant les hommes pour ne forcer en rien le ressort qui les anime. Combien d'êtres n'ont pas su qu'ils avaient rencontré Dieu pour l'avoir attendu tel qu'il n'était pas : dans l'appareil écrasant de la puissance ou dans le mouvement de la complaisance ?

Jacob savait d'instinct ce que des siècles nous ont trop mal enseigné : pour lui, Dieu était présence, ou n'était plus présent ; il était évidence ou n'était plus évident. On ne le rencontrait jamais face à face, mais on ne l'apercevait jamais en ployant l'échine. L'on pouvait savoir tout à coup qu'il était là, sans savoir où, savoir ce qu'il voulait sans savoir pourquoi, savoir où il vous envoyait sans savoir comment, savoir ce qu'il promettait, sans savoir quand.

Ainsi le Tout-Puissant enveloppe ses oeuvres dans un halo de fraude parce qu'il doit s'envelopper lui-même dans sa propre transcendance. Ainsi franchit-il avec aisance les bornes qu'il pose à ses créatures : la race de Caïn devient mère des forgerons et des urbanistes, en dépit de la malédiction ; en dépit de la bénédiction, Abraham s'entend demander la vie du fils que Sara lui a enfanté dans sa vieillesse, mais plus encore l'anéantissement de la promesse scellée par Dieu lui-même. Malédictions et bénédictions semblent se jouer les unes des autres et nul ne s'étonne d'entendre Rébecca, bénie entre les femmes par Eliézer aux lointains du Paddan, inverser les apparences en substituant dans l'aînesse le fils sorti second de son sein et répondre aux objections de Jacob : Je prends sur moi la malédiction !

Mais, par la bénédiction d'Isaac, Jacob s'était vu promettre des odeurs de champs fertiles et il demeurait le berger des steppes arides (Gn 27, 27). L'Éternel lui avait promis de gras terroirs, et il ne se déplaçait qu'au long des chemins et au gré des vents. Dieu lui avait dit qu'il le ramènerait en Canaan, et voilà qu'entre Aram et Edom il traversait le pays qui lui était dédié comme une bande qui redoute l'embuscade, comme une troupe qui se prépare au guet-apens. La seule terre qu'il ait jamais possédée, Jacob l'avait lui-même arrachée aux Amorites, par la seule promesse de son arc et de son glaive (Gn 48, 22). II est vrai que ses ancêtres reposaient en terre promise, à Hébron, mais cette terre n'était-elle donc promise qu'aux morts ?

Et lorsque le Seigneur avait dirigé son existence, il n'avait jamais sollicité son avis, fût-ce le temps d'un songe. Il s'était borné à arracher son consentement par les moyens, dont il disposait : l'autorité de Rébecca, la menace d'Esaü, les pressions de Laban ; telles avaient été les étapes de sa liberté. Jacob n'avait eu le sentiment de prendre l'initiative que dans une circonstance dérisoire : le temps de préparer pour son frère un brouet roux. Et cependant, Jacob, dans son amertume, ne perdait pas de vue la face lumineuse de l'action divine, cette pitié inépuisable qui avait cheminé de Bersabée à Luz, lui insufflant l'espoir, relevant son courage, le gardant de tout mal. De ce voyage, où les pierres seules lui avaient prêté assistance, Jacob gardait le souvenir ébloui de cette sollicitude venue à la rencontre de sa solitude.

Et même les biais divins les plus étranges n'étaient pas à ses yeux dépourvus de justifications. Au long de la semaine qui suivit ses noces, il avait dû attendre Rachel: mais ses vraies noces, retardées et secrètes, furent celles qui les réunirent l'un à l'autre. Six années Rachel fut stérile, mais, la septième année, elle enfanta Joseph, le fils de son coeur. Vingt ans, il avait attendu son salaire, mais il s'était ensuite payé au centuple, et le Dieu de ses pères n'avait guère désavoué ses prélèvements élargis par l'attente. Aujourd'hui, la crainte était dans son coeur, et la peur dans son camp : mais qui pouvait deviner le dénouement que donnerait, par un biais, à une situation qui le terrifiait, son Dieu fraudeur ?

Jacob savait mesurer sa faiblesse - c'était un aspect de sa force. Il était faible vis-à-vis des villes royales, telles Sichem et Béthel, qui lui concédaient à prix d'or des pâtures précaires et des champs provisoires ; et plus faible encore vis-à-vis des empires dans les remous desquels glissaient ses caravanes, imperceptibles signes d'une race à venir, d'une race promise qui n'existait pas encore. Mais il avait été plus faible encore vis-à-vis de ceux qui s'armaient contre lui de bienfaits réels ou imaginaires : faible vis-à-vis de Rébecca, de Laban, de Léa.

Jacob n'avait jamais été fort que de cette force empruntée, venue d'ailleurs, qui, aux moments décisifs, remplissait son esprit et rejoignait son vouloir ; de cette force insinuée, insidieuse, de cette force oblique qui tout à coup lui était prêtée par la force souveraine : alors il quittait la maison paternelle, alors il couchait à la bonne ou à la mauvaise étoile ; alors il soustrayait son camp aux domaines de Laban, sans laisser même soupçonner sa fuite (Gn 31, 21). Alors, un soir, au gué du fleuve, il retrouvait la force d'affronter son frère jumeau, son ennemi.

Tandis que les bords de l'horizon filtraient encore une lueur grise, d'une voix assourdie, monocorde, Jacob récita l'hymne chanté dans les choeurs au temps de sa jeunesse en fuite - le chant de la flèche :  Dieu de mes pères, Sois attentif au cri de mes lèvres ; car mes ennemis s'avancent contre moi. Pourquoi fuirais-je dans les montagnes. Ils m'entourent les armes à la main.Comme les taureaux de Bashan ils m'environnent. Nul refuge, hors ta justice. Voici qu'ils ajustent la flèche à la corde pour frapper dans l'ombre un coeur droit. Mais, Seigneur, tu es mon bouclier, Ton oeil exercé distingue le méchant et lorsque tu ajustes tes traits contre les ténèbres, nulle retraite pour celui que tu atteins.

Dieu était présent, il en était maintenant persuadé, à cette mauvaise rencontre. Dieu lui-même, au détour de la route, à la tête des chemins, au confluent des fleuves avait choisi d'être avec lui, en face de lui, avait choisi de le guetter et de l'attendre. Et ce Dieu qui avait tissé la trame de sa vie comme on ourdit une intrigue, qui avait disposé les fils et les avait tirés de loin, ce Dieu tisserand serait là ce soir, partial et souverain à la fois comme un adversaire à vaincre et à convaincre, mais plus encore comme un allié, un inspirateur qu'il faudrait entendre et dont il faudrait se faire entendre........


                                                                                (suite dans le prochain article)
 

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Heidegger et Jean-Baptiste Porion

Publié le par Christocentrix

"Heidegger se présente dans son livre Holzwege comme un historien de la philosophie occidentale, dont il enregistre l'échec, des présocratiques à nos jours. Il s'occupe du fameux passage de Nietzsche sur la mort de Dieu. L'assertion que Dieu est mort ne signifie pas chez Nietzsche la certitude d'un athéisme banal: c'est la constatation angoissée d'un fait qui domine notre histoire et qui la conclut. La conclusion est ce que Nietzsche appelle le nihilisme. Occident se dit en allemand Abendland: terre du soir; c'est le pays où meurent les dieux. Depuis l'origine, ils montent au ciel comme des astres de flamme pour décliner et s'éteindre à intervalles de plus en plus rapprochés; le reste est un détail: cet événement colossal et monotone est le seul qui vaille la peine d'être retenu. L'Occident est le pays où les dieux meurent: pourquoi?
Parmi les affinités qui le relient à Hölderlin, se trouve peut-être ce sentiment que les dieux sont pudiques. C'est aussi une affinité avec les contemplatifs de l'Orient:
Le réel est un vase sacré: Qui le touche, le gâte -, qui le saisit, le perd.
Quoi qu'il en soit, il voit dans l'avarice et l'avidité de l'homme occidental la faute initiale qui fait périr ses dieux. Elle est déjà présente pour lui dans le vocabulaire de Platon, qui confond l'être avec l'étant. L'Européen veut saisir ses dieux, se les approprier, les concevoir et les avoir, au lieu de laisser être l'Être (cette expression est de lui!).

La trajectoire devient à chaque siècle plus courte et plus basse: aujourd'hui, ils ne montent même plus au ciel, ils s'éteignent après quelques années de vol au niveau cosmique ou politique. La civilisation technique marque le dernier degré de notre erreur: les dieux avortent, nous entrons dans la nuit."

 

extrait de "Heidegger et les mystiques" par Jean-Baptiste PORION. Editions Ad Solem, 2006.

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