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la Fleur de l'Age (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

Le poète Hafiz écrivait « D'un côté le temps de la jeunesse, de l'autre, les jardins fleuris ». Et Barrès le corrigeait par ce trait : «Non, tout ensemble ». Je voudrais que ce nouveau livre, LA FLEUR DE L'AGE, que je lâche, « bateau frêle comme un papillon de Mai » sur la flache noire et froide de notre eau d'Europe, résumât l'essentiel d'une jeunesse qui eut l'avantage de faire ses découvertes (l'amour, l'aventure, l'adoration) parmi les beaux jardins civilisés qui composent notre Occident. Je ne crois pas être intempestif, anachronique. Je pense que je vole au secours de la présence trop oubliée de certains biens qui nous appartiennent, à nous autres, Européens, à nous, surtout, Français. Les Français voyagent peu ; ils voyagent mal ; mais ce sont les seuls voyageurs qui voient. Je n'ai pas imaginé, quand je courais, en compagnie de mon ami Guillaume Francœur, les capitales et les points de vue sublimes dont nous sommes tributaires, que nous satisfaisions un but égoïste et luxueux. Comme les religieux se chargent de prier pour les débauchés ou les incroyants, nous étions chargés de voir, d'apprendre, d'aimer, pour ceux qui, volontairement ou non, avaient des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre le spectacle et la symphonie d'un continent qui est le leur.

Sans doute, on ne trouvera rien ici de politique ou de social, qui méritait cependant de la vigilance et de l'attention. Ce n'est pas ma partie. Mais les quelques observateurs, trop rares, des caducités ou des réveils de l'Europe, laissaient échapper, appelés par leurs grands soucis, une certaine couleur et une certaine grâce qui ne me paraissaient pas négligeables. Eh quoi? me dira-t-on, vous respiriez des parfums et vous rassembliez des nuances au moment que grondait le terrible orage ? Je rappelle aux ignorants que « l'Orage » de Giorgione est un tableau votif sur l'autel de la Sérénité, que les « Conséquences de la guerre » de Rubens sont ces îles, argent et bleu, que détermine un souffle passé à rebrousse-plumes sur le col d'un fabuleux ramier, que Watteau peignit ses « Délassements de la guerre » et ses « Fêtes Galantes » non pas, comme on le croit toujours, en plein calme de la Régence mais aux pires moments de la vieillesse du grand Roi, au temps de Malplaquet, pendant l'invasion, la défaite, l'ennui, quand le Roi vendait sa vaisselle, quand le vin gelait dans les carafes et quand les paysans mangeaient l'herbe des chemins.

Pourquoi ne pas voir les choses comme elles se passent et dans l'ordre où elles se succèdent ? Poussin, Lorrain, ont peint les midis et les couchants repus et glorieux de Louis XIV. Watteau a traduit fidèlement le crépuscule forcément exquis de ce grand règne. Il prépare le bosquet de roses où, quand descendra le soir inévitable, le rossignol Mozart chantera.

Je ne sais ce qui se prépare pour l'Europe et qui succédera à la nuit pathétique que nous traversons, où ne chante aucun rossignol. Il me semble, qu'inévitablement ce ne peut être qu'un nouveau jour. En l'attendant, à défaut de musique, je témoigne pour les couleurs et les jardins qui subsistent dans l'ombre tombée. Il est utile, il est prudent que ceux qui « ont quelques printemps, déjà, de moins que moi » connaissent le visage éternel bien qu'obscurci de ce qu'ils défendent et qui leur appartient.

Aussi bien, Athènes, Venise, Paris, ma France, ce petit livre maladroit ne dresse-t-il pas le plus récent état de votre beauté ?

Les nouveaux «Etonnements de Guillaume Francœur » que je propose avec ce livre, n'auront, je m'en excuse, rien d'amer. Il appartenait à ce jeune homme sans parti pris, d'apprendre de la vie et de ses voyages que par exemple, les femmes de province sortent la nuit, que Venise n'est pas mourante ni pourrie, que les dieux de la Grèce ne sont pas morts, que la France de juin 1940 que recouvrait une hémorragie de fuyards embaumait quand même la rose, que par la vertu du malheur des prisonniers, nous savons, désormais, que lorsque l'on est loin des yeux, on n'a jamais été plus près du coeur.

Je n'y peux rien. A la veille de la catastrophe, la « Grâce humaine » opposait la transparence de nos enfants et leur sourire aux forces aveugles et désespérées auxquelles nos meilleurs intellectuels collaboraient. Au lendemain de la défaite et parmi nos ruines, je demande une place au soleil pour la beauté du monde et notre plus désintéressée faculté d'enthousiasme.

Je me refusais à un art de dénigrement morose qui accompagnait sinistrement notre glissement vers le pire. Je me refuse à un art d'anticipation trop facilement optimiste et utopique. Je suis voué par ma qualité française à un art de présence, de témoignage, de portrait. Mais je me réserve d'être jusqu'au bout le témoin de la clarté, de la bonté et de l'espoir justifié par des preuves. Le roi de France Louis VII disait : « Nous autres, nous n'avons que trois choses : le pain, le vin et le sourire ». Je voudrais maintenir jusque dans l'ombre, sur notre visage français, le seul des trois dons qui nous reste et qui dépend de nous.

Vous trouvez ma peinture trop légère, mon Europe trop jolie ? mes héros trop protégés ? Une fois de plus je me tourne vers Barrès et je le laisse répondre : « Les jeunes alouettes gauloises s'élèvent avec ardeur dans les airs et planent au-dessus de ce qu'elles voient de brillant ».


Introduction d'André Fraigneau à son livre "La Fleur de l'Age" , paru en 1941. 

 

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