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les Hussards et Fraigneau

Publié le par Christocentrix

Ces "cartes-préfaces" de 1956 sont celles qui accompagnent la parution de "l'Amour vagabond"...Elles sont signées Blondin, Déon, Laurent, Nimier.

"André Fraigneau est entré dans notre vie à la manière d'un diable. Il a jailli d'une botte et nous avons reconnu aussitôt, pour ne plus le quitter, ce visage affûté au scalpel. Peu d'auteurs avaient écrit à leur ressemblance avec autant de bonheur. Ce fut un privilège étonnant que de pouvoir déjeuner de plain-pied avec le héros des romans que nous aimions. Nous avons continué longtemps.

L'époque était aux restrictions de tous ordres et surtout mentales. Nous avions le cceur et l'esprit à jeun. Avant de nous apprendre à écrire, Fraigneau nous apprit à lire, à discerner, à ouvrir l'oeil. Il intercéda pour nous auprès des ouvrages des hommes, nous rendit attentifs aux paysages et, au sens propre, nous présenta à ses amis, qui s'appelaient Cocteau, Barrès, Louis II de Bavière, Stendhal, Pascal, Julien l'Apostat - je veux dire qu'il nous révéla les cantons de nous-mêmes qui pouvaient se satisfaire de leur commerce. J'ai toujours pensé que l'on vivait à plusieurs, a-t-il déclaré dans la préface de Fortune virile. Il y a là plus qu'une maxime d'amitié; la mise en oeuvre d'un chantier amical, où les expériences de chacun retentissent l'une sur l'autre, se nourrissent mutuellement, se prolongent. Fraigneau nous apporta le chiffre de la vie que nous vivions, du film que nous regardions, de la rue que nous traversions. Par lui, la naissance d'un enfant ou la mort d'un père, les êtres qui passaient, les choses, les minutes, se trouvaient qualifiés d'un seul coup jusqu'au fond de l'âme. Il nous apprit à faire notre bagage.
J'ai lu dix livres d'André Fraigneau. Voici le onzième. Il vient longtemps après les autres. L'héroine, Cynthia, en est une jeune femme dont la maturité est sans doute plus accusée que chez ses personnages précédents. Pour ceux-ci, le grand problème consistait jusqu'alors à entrer dans le monde, comme pour Guillaume Francoeur, ou à en sortir, comme pour les héros des merveilleux mémoires apocryphes. Il s'agit maintenant de s'y maintenir. Sous les péripéties d'un roman d'aventures sentimental et picaresque, l'Amour vagabond retient entre les lignes un mode d'emploi de l'existence qui incite à la gentillesse sans cesser d'être une invitation à la grandeur.
Durant tout le temps que Fraigneau avait pratiquement cessé d'écrire, il me semblait que la nuit tombât plus vite. ]e crois maintenant que les jours vont rallonger." ANTOINE BLONDIN.

 


"Dans Fortune virile, André Fraigneau raconte comment, à dix-huit ans, une nuit en rentrant du bal, il ouvrit pour la première fois le Rouge et le Noir. A genoux devant son lit, en escarpins et tenue de soirée, il ne se détacha de sa lecture qu'à l'apparition du petit jour. La rencontre avec Stendhal était une grande rencontre. ]e voudrais dire que ma rencontre avec un roman de Fraigneau fut du même ordre. L'époque voulait seulement qu'au lieu d'escarpins et d'un habit, je portasse la bure militaire, les bandes molletières et les lourds godillots à clous. Dans les villes de garnison, les soldats n'ont à tuer que les heures de quartier libre. A la devanture d'un libraire, je fus happé par un titre : Camp volant.

Je dévorai ce roman, debout sur le trottoir de six à neuf jusqu'à l'impérieux appel du clairon. je venais de me découvrir un frère d'armes, un ami en la personne d'un héros au nom éminemment romanesque : Guillaume Francoeur. Ce héros, je l'accompagnai ensuite partout : en Italie, en Grèce, dans les rues de Montpellier et de Perpignan, sur les routes de l'exode où ses aventures avaient la grâce de s'appeler : Etonnements. Il m'apprenait ces mots-clés qui vous ouvrent certaines portes et vous permettent d'en fermer d'autres. Sans en avoir aucune des ennuyeuses apparences, Guillaume était, cependant, un moraliste. Mais un moraliste discret : il n'enseignait pas, il avait choisi de vivre selon son goût et son humeur. Son impertinence, son habileté à saisir la balle au bond, sa passion fébrile pour la Beauté me réconciliaient avec mes compatriotes dont la fréquentation grégaire et forcée me portait sur les nerfs. Ajouterai-je qu'il n'était pas besoin d'être grand clerc pour y deviner l'apparence de l'auteur ?    
Dans l'Irrésistible, Camp Volant et la Fleur de l'Age, on ne connaissait à Francoeur que des cousines. C'est qu'il gardait en réserve pour l'Amour vagabond, une soeur : Cynthia. Cynthia qui retrouve les itinéraires de son aîné, ajoute aux charmes de son esprit de décision et de la spontanéité, un corps qui est le lieu de rencontre de toutes les tentations. Pour moi, les deux points culminants de ses fuites échevelées restent le moment où le beau Thierry lui dédie un rêve érotique et celui où Cynthia dévoile ses seins, de beaux fruits mûrs, déjà un peu lourds, dignes d'un bonheur tranquille. A ces traits, on reconnaît de Guillaume à Cynthia, les seuls héros romanesques dignes de ce nom parce que le goût de leur chair est encore sur nos lèvres, des années après que nous les ayons quittés."    MICHEL DEON

 

 


"Fraigneau est un menu. Le menu non d'une génération, mais de deux, sûrement de trois s'il y a une tradition secrète. Jeune jusqu'à l'extinction de la jeunesse, il est instinct dans la mesure où l'instinct, c'est ce qui s'apprend.

]e me rappelle un temps où un jeune éditeur assailli de jeunes auteurs avait confié à Fraigneau le soin d'être son Zadig. Fraigneau désignait un manuscrit d'une main trop remuée, réduisant les idées générales d'un frétillement des doigts. Il disait :  - C'est tout ce que nous aimons !
On m'apprit qu'après avoir aimé Blondin et Déon, il avait aimé mes premières lignes. Aujourd'hui encore j'en suis ému. Fraigneau, le jour où j'appris qu'il s'intéressait sinon à moi, du moins à ce que j'écrivais, était l'écrivain qui foudroie. Deux écrivains depuis 1919 ont foudroyé, c'est Cocteau et Fraigneau. Mais Cocteau a pris ingénument les moeurs de la foudre et sa rapidité, alors que Fraigneau en a deviné la lenteur et les hésitations. Si Fraigneau avait demandé à ce jeune éditeur d'oublier mes premières lignes, j'aurais oublié cet échec pour le seul souvenir de cette nouvelle de la Grâce Humaine où un garçon dans un train voyage avec un jeune homme prisonnier de deux gendarmes et détourne un rayon qui lui blesse les yeux. Ce qui est proprement admirable c'est que nous ne savons jamais de quoi est coupable le délinquant au regard blessé. Fraigneau est de ces écrivains polis qui ne se vantent jamais de concourir au succès du progrès et de la justice parce que cela va de soi, et qu'il est assez bien élevé pour ne jamais évoquer ce qui va de soi - le laissant aller de soi - mais que de ses adjectifs le moindre implique non seulement qu'une civilisation a eu lieu, mais que cette civilisation continue - dans le secret des coeurs. Fraigneau conte par coeur et calcule de tête."   JACQUES LAURENT.



"Homme à mettre un index sur sa narine et à s'écrier : " Sublime ! ", André Fraigneau nous a donné des leçons d'admiration. La Grèce qu'il a déshabillée de ses statues, Venise sans lagune, Barrès sans tambour ni trompettes, mil neuf cent vingt-cinq qu'il a presque inventé, les peintres, la musique, ses amis, il n'a pas cessé pour sa part d'entretenir l'univers en état de noblesse et de drôlerie. Aussi sera-t-il étonné, aujourd'hui, de nous entendre dire que nous l'admirons. Il pensera tout d'un coup que son centenaire est venu bien vite.

Ce centenaire fera des jaloux. Il est trop alerte, trop jeune, trop brillant et, dernier défaut, le plus grave, le plus insolent, trop modeste. La discrétion est en effet le seul péché littéraire qui ne soit pas pardonné. Elle fait pressentir quelque entente avec les puissances de l'avenir, elle indique une sérénité suspecte, au milieu de l'universelle goinfrerie des romanciers et des poètes.
Nous ne parlons d'ailleurs pas, il faut le reconnaître, d'un agneau. La moquerie lui est aussi naturelle que la platitude à d'autres. Tout un jeu de fléchettes à la main, un œil fixé sur la beauté mobile des siècles, l'autre sur l'ennui (pour le punir), coiffé d'une casquette, les pieds dans des espadrilles de danseur, sous les pieds : la terre si l'on veut ou une planète similaire, voici donc André Fraigneau."      ROGER NIMIER.

 

 

 

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Christocentrix 06/10/2009 19:09


Les articles concernant Fraigneau s'étant multipliés, je les regroupe dans une nouvelle "catégorie" André Fraigneau (comme je l'ai fait pour Abel Bonnard). Sauf quelques articles qui resteront dans
la catégorie "la Grèce me fait mal". Avis donc aux amateurs...