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le Message et l'Instruction...le Héraut et le Maître

Publié le par Christocentrix

L'Evangile nous donne de distinguer deux aspects essentiels de l'action initiale de Jésus suivant lesquelles Il a choisi, au premier moment, de s'assurer une présence efficace au milieu de son peuple.

Durant ces premiers mois, Jésus diffuse promptement, à travers tout le pays galiléen, un message concis, mais chargé de sens et de portée. C'est une parole de choc. De ce bref message, l'événement évangélique lui-même devait finalement tirer son nom (Mc, 1, 1, 14-15).

Dans la pensée de Jésus, il semble qu'il se soit agi alors avant tout, pour lui, de pratiquer seul une première brèche au centre le plus vif de la conscience de son peuple. C'est à la faveur de cette brèche, par ébranlements successifs, que devait s'introduire ensuite, peu à peu, la plénitude d'une nouvelle et décisive espérance. Noter à ce propos, et pour cette période, les allusions à un « enseignement » habituel dans les synagogues, à l'occasion des assemblées sabbatiques : « Il parcourait toute la Galilée, enseignant (didaskôn) dans leurs synagogues, annonçant (kèrussôn) la bonne nouvelle du royaume... » (Mt., 4,23 ; Mc, 1,39 ; Lc, 4,15). Chemin faisant, Jésus profitait de ces assemblées, semble-t-il, pour déclarer sa « mission », dans le style de ce que Luc nous raconte à propos de l'incident de Nazareth. Le narrateur a dû juger que la circonstance se prêtait bien à faire voir le genre d' « enseignement » pratiqué par Jésus au temps où il était principalement occupé à répandre la « bonne nouvelle » de l'avènement du règne de Dieu à travers la Galilée (Lc, 4,14-15). Après avoir lu Is., 61,1-2, - « L'Esprit du Seigneur est sur moi..., il m'a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres..., proclamer une année de grâce du Seigneur », - Jésus replie le livre, le remet au serviteur, s'assied, et déclare en substance : « Aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Écriture » (Lc, 4,16-21). Il ne faut pas, comme on le fait d'habitude, confondre ce premier « enseignement » synagogal avec celui que Jésus transmettra plus tard à ses disciples en qualité de maître. Pour le moment, il est encore avant tout le héraut qui se présente à son peuple de la part de Dieu, dans le style des prophètes anciens, et qui déclare l'essentiel de sa « mission » en même temps qu'il commence à l'accomplir.

A un certain moment, que nous pouvons situer avec vraisemblance au terme d'une longue course à travers la Galilée, Jésus prit donc l'importante décision de s'adjoindre des « disciples » (Mc, 1, 16-20 ). A la qualité de « prophète » qui lui était déjà reconnue, se trouvait ainsi ajoutée celle de « maître » (didaskalos; Lc, épistatès, six fois). Or, de la part de Jésus, devenir « maître », cela signifiait, en premier lieu, donner une forme nouvelle à sa parole. Mais cela signifiait aussi, dès le principe, accepter une modification proportionnelle dans le rythme et le style de l'action, sans parler de bien d'autres conséquences qui touchaient au style de vie lui-même.

Maître, héraut : ces deux titres se rapportaient, en effet, à des modèles d'action fort différents l'un de l'autre, si différents qu'on ne pouvait guère songer à les fondre ensemble et à les utiliser en même temps. Les récits de Matthieu, de Marc et de Luc ne suggèrent, d'ailleurs, nulle part une fusion de cette sorte. Ce qu'ils supposent partout, au contraire, c'est une alternance. Après une première percée, qui est celle du « message » initial, Jésus s'arrête, s'entoure de « disciples », adopte le comportement social et les usages littéraires du « maître » et, ainsi, s'adonne à ce qu'on appelait alors l' « instruction ».

 Qu'est-ce à dire ? Dans le milieu palestinien de l'époque, donner une « instruction » à des « disciples », de la part d'un « maître » comme Jésus, ce n'est en aucune façon débiter un « discours », à jet continu, comme pouvaient le faire alors les conférenciers et les orateurs du monde gréco-romain. C'est une erreur totale, de notre part, d'imaginer, par exemple, que les paraboles de Jésus, si caractéristiques de son « instruction », ont été simplement « prononcées », à la manière d'un discours, et que les disciples n'ont eu rien de mieux à faire ensuite que de reconstituer après coup les précieux récits à l'aide des lambeaux de souvenirs qu'un débit courant aurait pu accrocher dans leur mémoire.

 En fait, l'instruction suppose d'abord que le maître en a soigneusement, et par avance, arrêté le sujet, le développement et même souvent la formulation précise par devers lui. Lorsque le moment vient de la transmettre, l'instruction possède donc déjà, en règle générale, une forme définie. Le maître s'assied et s'entoure de ses disciples. Normalement, ceux-ci ne sont d'ailleurs pas très nombreux. De sa nature, l'instruction n'est pas destinée à la grande foule. Assurément, la « foule » peut être là, comme nos récits se plaisent souvent à le souligner, en partie sans doute pour marquer la faveur dont le maître jouit auprès d'elle. Mais, même en présence de la « foule », - dont il ne faut d'ailleurs pas exagérer l'importance numérique : il y a « foule » dans de simples maisons (Mc, 3, 32), - il n'est pas moins clair, dans l'ensemble, que c'est l'attention de ses disciples les plus proches, dans le double sens de l'expression, que le maître recherche en premier lieu. A proprement parler, c'est donc à eux qu'il transmet son « instruction ».

Le maître le fait en répétant ses formules, jusqu'à ce qu'elles se soient logées dans l'esprit des disciples. Lorsque cette première mémorisation est acquise, suit, s'il y a lieu, une période d'explication, par interrogations et réponses (ainsi Mc, 4, 13-20 et par.). Le maître s'assure ainsi que son instruction a été, non seulement retenue, mais comprise. Bref, l'instruction est un véritable « enseignement (didaskein), dans le goût de l'époque et du milieu, et, s'il a été convenablement reçu, cet enseignement conduit à une certaine « intelligence » et à un certain « savoir » (eidénai, ginôskein).

Par tous les traits de sa physionomie, l'instruction pratiquée par Jésus se distingue donc nettement d'un type de discours qui n'aurait visé en premier lieu que la persuasion. En conséquence, pour comprendre que les paraboles, ou les petites instructions rassemblées dans le Sermon sur la montagne, nous soient parvenues dans l'état que nous leur connaissons, il n'est aucunement nécessaire de supposer que les premiers auditeurs de Jésus aient été gratifiés d'une mémoire miraculeuse, ni non plus que la tradition évangélique ait exécuté après coup des prodiges de reconstitution du passé. Il suffit que Jésus ait été un « maître » admirablement doué dans son genre : ce qu'il fut ; et il suffit que ses auditeurs les plus fidèles aient été, en réalité, des « disciples »: ce qu'ils furent également.

Mais quelle différence, alors, quand on compare l'instruction et le message ! Celui-ci touchait des auditeurs de rencontre ; celle-là s'adresse avant tout à des disciples qui suivent le maître partout où il va. Le message prévoyait, de la part de Jésus, des déplacements constants et rapides. L'instruction, au contraire, sans le fixer sur place comme un maître d'école, l'oblige cependant à ralentir, dans une mesure importante, le rythme de son action.

Devenu « maître », et reconnu comme tel, Jésus demeure donc relativement mobile. Pour être son « disciple », il faut être prêt à le « suivre », au sens premier et propre de ce terme. Mais il y a loin de cette mobilité relative à l'itinérance accélérée du « prophète », héraut de la « bonne nouvelle ». En fait, il semble bien, d'ailleurs, qu'après une période d'instruction plus intensive, durant laquelle il prit un soin spécial de ses disciples, et notamment des Douze, Jésus ne laissa pas de revenir, en diverses circonstances, à son activité essentielle des débuts de l'événement évangélique. Selon toutes apparences, ainsi fit-il, en particulier, durant la première « mission » des disciples eux-mêmes (Mt., 11, 1 ; comp. Lc, 8, 1).

Les différences, toutefois, ne doivent pas être exagérées. Car l'instruction, subordonnée au message, lui était en même temps coordonnée, comme on le voit, spécialement, dans les paraboles du royaume. La brèche que le message avait pratiquée d'un coup dans l'espérance du peuple de Galilée, l'instruction devait en quelque sorte l'élargir, lentement, patiemment, pour livrer passage, à la fin, à la plénitude de la « bonne nouvelle ». Bien qu'aucun texte ne nous permette d'en juger sur pièces, telle fut, semble t-il, l'intention de Jésus lorsqu'à la fin de sa première course galiléenne, il s'entoura de « disciples » et donna à sa parole la forme de l' « instruction ». La pensée du « maître » est ici inscrite dans les faits, et leur indication nous suffit.

Introduit à la manière du héraut dans la conscience d'auditeurs de rencontre, le « message » (kèrugma) avait ses limites, que Jésus moins que personne ne pouvait se dissimuler. Dans l'ordre de l'action, le « message » appelait un complément, et, dès lors, ce complément devait être d'un autre style. Ce fut cette « instruction » (didakhè) que les disciples reçurent directement du Maître et c'est aussi ce rapport de Maître à disciple, qui se renouvelle sans cesse pour tous les disciples de tous les temps, qui fera la matière des prochains messages.

 

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christocentrix 24/04/2010 19:57



Si, après cela, on songe à l'ordonnance générale de son action et, donc, au style de sa présence au milieu des siens, on dira que Jésus voulut être d'abord et avant tout le « héraut » de la
« bonne nouvelle » du « royaume de Dieu ». Son « instruction » en qualité de « maître » occupa, dès lors, malgré son étendue, une position subordonnée au « message ». Pour celui-ci, l'action de
Jésus s'est inspirée, quoique très librement, il va sans dire, du modèle offert par les prophètes anciens : par ceux-là surtout qui s'étaient présentés au peuple comme les hérauts, ou les
messagers, de Yahvé.


Quant à l'instruction, elle s'est principalement appuyée, semble-t-il, sur le modèle des sages d'autrefois, déjà en partie renouvelé, du reste, sous l'influence plus récente de l'idéal des «
scribes ». Ceux-ci mettaient volontiers leur honneur dans la conservation et l'exploitation de ce précieux trésor de l'héritage d'Israël qu'était devenue l' « Ecriture »: de là leur nom de «
scribes », et de là également, pour une part, le style particulier de leur « sagesse » ". C'est autour de ce courant qu'il convient sans doute de situer l' « instruction » de Jésus. Ce serait, de
toute manière, un paradoxe d'aligner celle-ci, plus ou moins implicitement, sur les orientations et les usages distinctifs de la tradition pharisienne.


Au-delà de ces considérations, Jésus aura sa façon propre, unique, divine, de former ses disciples...mais nous verrons celà dans un autre message....



christocentrix 24/04/2010 19:50



Le héraut (kèrux) avait un style d'action parfaitement distinctif, et il avait aussi, en conséquence, un style de vie découlant, en partie, des nécessités de cette action même. Les symboles
de sa fonction étaient la voix et le pied. ( Isaïe, 40,3, « Une voix crie : Préparez dans le désert... »; 52,7, « Qu'ils sont beaux sur les collines les pieds du porteur de bonnes nouvelles, qui
annonce la paix, qui apporte le bonheur, qui annonce le salut, qui dit à Sion : Ton Dieu règne ». Ce dernier texte est cité partiellement, Rom., 10,15, à propos, justement, de la « mission » de
l'apôtre, messager de l'évangile. On notera, en outre, ce rappel explicite du même symbole, au sujet de la participation des chrétiens à la diffusion de l'évangile : « Ayez pour sandales la
promptitude à répandre la bonne nouvelle de la paix » (Eph., 6,15).


Le héraut est une « voix » au service de celui qui l'a envoyé : c'est l'essence de sa fonction. Il doit posséder une voix claire et forte : il crie plus encore qu'il ne parle. Il n'est pas
l'homme des longs discours : il est l'homme de l'annonce et de la proclamation. Son honneur est d'être trouvé fidèle. Le héraut est alerte, mobile : la route est le lieu et l'instrument propres
de son « service, »(diakonia). Pour cette raison, le héraut est normalement un homme encore jeune. L'une des principales qualités de son service est la promptitude. A n'importe quel moment, il
doit être prêt à partir. Pour cela, dès qu'il reçoit l'appel, il doit être disposé à tout quitter : maison, père, mère, frères, soeurs, femme, enfants. En ce sens, il doit être libre, en vue d'un
accomplissement expéditif de sa mission. (C'est évidemment en regard de ce modèle social du héraut qu'il faut comprendre, pour une part, les recommandations de Jésus à ses « disciples »,
lorsqu'il les « envoie » pour la première fois porter la « bonne nouvelle », de ville en ville, de village en village et de maison en maison (Mc, 6,7-13 ; Mt., 10, 1-16; Le, 9,1-6; 10,1-16).
C'est un contresens de voir là, en premier lieu, des exigences permanentes de « pauvreté ». Ce sont d'abord des conditions de service dans un certain style d'action défini par le modèle du
héraut). La simplicité du costume s'offre ici comme un autre symbole de la fonction et du genre de vie qui l'accompagne. Un certain dépouillement est la condition normale de la vie du héraut. A
tous égards, sa gloire est de pouvoir dire qu'il est allé jusqu'au bout de sa « course » (dromos). ( « La vie à mes yeux ne vaut pas la peine qu'on en parle, pourvu que j'achève ma
course, ton dromon mou, et que j'accomplisse la mission, tèn diakonian (littéralement : le service), que j'ai reçue du Seigneur Jésus de rendre témoignage à la bonne nouvelle, to euaggélion, de
la grâce (bienveillance, faveur, amour) de Dieu », Act., 20, 24 ; aussi 13,25, « Au moment de terminer sa course, ton dromon », en parlant de Jean-Baptiste, que Paul se représente sous les traits
du messager et du héraut ; 2 Tim., 4,7, « J'ai combattu le bon combat, j'ai achevé ma course, ton dromon »).


Pour quelque temps, au début de son action publique, Jésus s'est donc délibérément appuyé sur le modèle ancien du prophète, héraut de Yahvé. Tout près de lui, Jean le Baptiste avait d'ailleurs,
le premier, donné l'exemple d'un renouvellement semblable de la prophétie ancienne : « L'an quinze du principat de Tibère César, ... la parole de Dieu fut adressée à Jean, fils de Zacharie, dans
le désert » (Lc, 3, 1-2)....



christocentrix 24/04/2010 19:48



J'ai déjà parlé de ces choses. C'est un véritable plaisir pour moi de les reprendre et de les apprécier dans toute la force et l'authenticité de leurs origines. J'aime aussi le partager
c'est pourquoi j'y reviens une fois de plus.


A vrai dire, lorsque nous parlons aujourd'hui du « message » de Jésus, ou du « message évangélique », nous noyons le plus souvent le « message » dans la masse de l' « instruction ». Pour autant,
c'est le prophète que Jésus voulut être d'abord qui va se perdre sous les traits plus familiers du maître. Il s'agit donc dans les textes de l'Evangile, de retrouver le fil, de discerner dans un
mélange indistinct de modèles, de gestes, de démarches, d'attitudes, d'actions et des paroles du Maître. Comme on dit, quand on aime on ne se lasse pas....


Il faut reconnaître sans hésitation que nos récits évangéliques font, littérairement, une place beaucoup plus grande à l'instruction qu'au message. Entre bien d'autres exemples, qu'on songe ici
au Sermon sur la montagne et aux paraboles : toutes choses qui appartiennent au genre littéraire de l'instruction. Mais, en fait, rien de plus naturel que cet équilibre littéraire, puisque le
message longuement répété ne constituait cependant pas un véritable discours, ni encore moins une suite de discours plus ou moins apparentés entre eux par leur forme et leur objet. Tel que Jésus
l'avait inséré dans son action, il revenait au message de demeurer bref. L'instruction, au contraire, appelait la variété et le développement. Néanmoins, nous devons éviter soigneusement de nous
laisser prendre aux apparences. Car, en réalité, c'est le message qui, malgré le peu d'espace littéraire qu'il occupe, donne son sens premier et dernier à l'instruction, comme c'est lui d'abord
qui diffuse dans l'ensemble de l'événement évangélique sa qualité fondamentale de « bonne nouvelle ».