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Chevalerie sans frontières

Publié le par Christocentrix

Futuwah. Traité de chevalerie soufie . (Albin-Michel, "Spiritualités vivantes").
L'art chevaleresque soufi est un traité sur la futuwah, c'est-à-dire l'ensemble des traditions, coutumes et pratiques qui constituaient le code de la vie chevaleresque musulmane au Moyen Âge. Il s'agit ici de la chevalerie entendue au sens spirituel et éthique, et non son seul aspect militaire, lequel est traité plutôt dans les "manuels du parfait cavalier" ou dans les écrits concernant l'art de la guerre.
Comme en Occident médiéval, l'initiation guerrière avait des rapports étroits avec l'initiation proprement rituelle et l'initiation des métiers. Mais en Islam, il n'y pas d'organisation officielle de ces institutions initiatiques qu'on puisse comparer aux institutions occidentales telles que les ordres monastiques ascético-guerriers, chevaleresques ou les guildes professionnelles.
L'art chevaleresque soufi est la traduction commentée d'un texte arabe dû à un auteur d'origine persane du Xè-XIè siècle (Abû Abd al-Rahman ibn al-Husayn al-Sulamî ).

sur le sujet voir aussi :


Morteza Sarrâf
et Henry Corbin.
Traités des compagnons-chevaliers (Resâ’il Javânmardân)
Recueil de sept Fotowatnâmeh, accompagné d’une introduction analytique. 110+328 pages, 1973. (2è édition 1991). (voir "bibliothèque Iranienne" - mais épuisé chez l'éditeur).

De l'Amitié
.par Tawhîdî (édit. Sindbad/Actes Sud, 2006)
Il s'agit d'un florilège sur l'amitié, à la manière de l'adab (culture de l'honnête homme), qui traverse plusieurs genres littéraires et plusieurs époques.
Transmetteur à la fois d'un savoir livresque et d'une tradition orale, l'auteur recense des propos tenus depuis l'Antiquité jusqu'à son temps : aphorismes, textes philosophiques, échanges de lettres, vers célèbres... Et il y mêle son propre jugement en relatant des débats savants auxquels il a lui-même participé.
Le concept de l'amitié (al-sadâqa) lui est prétexte à évoquer - des questions éthiques qui restent actuelles, et à développer un idéal de la vie en société et de la gestion de la cité.

En raison de la redondance inévitable dans ce genre de compilation, cette édition à l'usage du grand public ne propose que des extraits choisis selon deux critères : la pertinence du contenu et la diversité de la forme.
Abû Hayyân al-Tawhîdî est né à Bagdad en 932/310, mort en 1036/414. Lettré de l'époque abbasside, il étudie le droit, les sciences religieuses, l'art de la rhétorique et de la poésie, la philosophie. Alsadâqa wa-l-sadîq (L'amitié et l'ami) compte parmi ses principaux écrits.




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l'Entretien avec Motovilov

Publié le par Christocentrix

Au fond d'une forêt russe, un jour de ciel gris où la neige tourbillonne en gros flocons, un moine et un homme, assis, se font face.
À la question posée par Nicolas Motovilov : « Quel est le but de la vie chrétienne ? », le
père Séraphim répond qu'il ne se réduit pas à une simple soumission à la loi morale, comme vivre selon les commandements de Dieu, aller à l'église, etc., choses certes nécessaires, ne serait-ce que pour empêcher le monde de sombrer dans l'anarchie.
Ce but a une exigence beaucoup plus profonde, qui touche à la racine de l'être et au sens de sa destinée. Il s'agit de la transformation ou transfiguration de la personne par les énergies vivifiantes de l'Esprit divin....

...
L'entretien va rebondir lorsque Motovilov demande sur quels critères se fonder pour avoir la certitude d'être réellement dans l'Esprit Saint. Le visage du saint alors s'auréole de lumière, une douce tiédeur envahit le disciple, gagné tout à coup par une paix et un bonheur ineffables.
Que s'est-il passé ? En guise de réponse, saint Séraphim ne se lance pas dans des considérations théologiques ou des arguments intellectuels, mais, après avoir imploré le Seigneur, il montre très concrètement comment l'acquisition des dons de l'Esprit Saint - qui était au centre de la première partie du discours - peut opérer la transformation d'un être pécheur en un être plein de lumière, un être d'une lumière à peine soutenable, un être empli de silence, de paix, de douceur, dont le corps dégage de la chaleur malgré la neige et des parfums d'une suavité sans pareille.
Revient ici l'idée que la vie chrétienne ne se résume pas à une série de préceptes moraux, mais aboutit à une transformation ontologique de la personne, promise à une transfiguration future dont les prémices irradient sur le visage des saints peints sur les icônes, comme sur le visage de l'interlocuteur du moine Séraphim.

Les charismes de l'esprit Saint furent prodigués à l'humble moine de Sarov avec munificence. Aux charismes physiques, tels que le visage lumineux, le parfum suave, la tiédeur du corps en plein hiver, s'ajoutent, entre autres, ceux de guérison, de clairvoyance, de prophétie et de paix....Le don ultime est celui de la joie...voilà la réponse, la seule réponse à la culture moderne sécularisée, aux philosophes de l'absurde ou du nihilisme, du mal de vivre ou du désespoir. Cette jubilation éclatait lorsque saint Séraphim accueillait chaque visiteur par ces mots : "Ma joie, le Christ est ressuscité !" . C'est-à-dire : en chacun de nous réside une force de résurrection. Le reste est silence....
Cette voie d'approche du divin où la totalité de la personne, corps, âme et esprit, est sollicitée, est analogue à la voie ouverte par l'art liturgique, où les sens psychiques, intellectuels et corporels sont également mobilisés : lumière et chaleur des cierges, odeur de l'encens, vision des icônes vivantes que sont les fidèles, ouïe de la parole lue ou chantée et manducation de celle-ci sous les espèces du pain et du vin....

Il ajouta entre autres " Avec une force moins grande que dans le peuple de Dieu, la présence de l'Esprit Saint se manifesta aussi parmi les païens igorants du Dieu véritable : jusqu'en leurs rangs, Dieu trouva des hommes et des femmes selon son élection. Telles furent par exemple les vierges sibylles, douées du don de prophétie. Elles gardaient leur virginité pour un Dieu inconnu, tout-puissant Créateur et Ordonnateur de l'Univers, comme le reconnaissaient eux-mêmes les païens.

De même les philosophes païens - bien qu'errants dans leur recherche de la Vérité, à travers les profondes ténèbres de la non-connaissance de Dieu - pouvaient, parce que cette recherche Lui est agréable, demeurer dans une certaine mesure en communion avec l'Esprit Saint. Dieu aime tellement la vérité qu'Il proclame par l'Esprit Saint : L'Esprit de Vérité (Istina) brille en s'élevant de la terre et la Vérité descend des cieux. (Ps. 85/84, 12)."

 
Saint Séraphim (Prokhor Mochnine) est né à Koursk en 1759, il est mort à Sarov en 1833. Il a été canonisé en 1903.
Ce livre "Entretien avec Motovilov" relate l'entretien qu'il eut avec saint Séraphim. Il se termine ainsi "J'ai vu de mes propres yeux le rayonnement ineffable dont il était la source. Je peux le certifier sous la foi du serment". (Nicolas Motovilov, nov. 1831).
On peut se procurer cet "entretien", soit aux éditions Bellefontaine soit aux éditions Arfuyen.

 

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André Fraigneau et l'histoire de France

Publié le par Christocentrix

 

-Politique-   Il ressort d'une lecture "intelligente" de l'histoire de France ce même principe "rigoureux" des courbes que j'ai trouvé ailleurs. La France catholique créée de toute pièce par ses rois décrit une courbe parfaitement harmonieuse jusqu'en 1756 où le principe de renversement des alliances crée ou plutôt met à jour une scission entre une part de la France et une autre. Cette part qui s'élève à l'extérieur au grand jour définitivement en 1756 avait commencé à passer la tête à plusieurs reprises. C'est l'état d'esprit que nous ne qualifierons de protestant que parce que le protestantisme lui a donné sa forme initiale dans l'abstraction et dans l'âme pure avant de descendre à travers les autres branches de la connaissance. En 1756 (malgré les efforts réitérés de la France : révocation de l'édit de Nantes, guerres religieuses, etc.) ce nouvel état d'esprit a trouvé rempart temporel dans l'Allemagne naissante avec les rois de Prusse. Depuis, ce nouvel état d'esprit commence une courbe ascendante qu'aucun effort contraire ne saurait briser. Jamais les choses n'ont été écrasées que sous leur propre poids.

Aucun désastre n'arrête cet esprit puisqu'il est en pleine vigueur, aidé naturellement par la caducité des autres aussi implacable que sa verdeur. La paix signée et faite par un protestant aussi absolu que le présient américain Wilson est le point de la courbe comparable aux derniers succès de la France de Louis XIV (destruction de l'Autriche, préservation du principe des nationalités).

Il n'y a donc d'illogique que ce réflexe de la France de 1914, réflexe inexplicable, sorte d'heredo monstrueuse puisqu'elle aboutit à ce qui eût eu lieu s'il y avait eu défaite.

Le mot de Jacques Bainville poussé depuis 1756: « Vive ma mort » est vrai. Un peuple a crié « Vive ma mort » et par un réflexe quand cette mort lui a été présentée, qu'il avait tout fait pour appeler, il la refuse ! Tout besoin initial doit être comblé. Toute courbe doit s'accomplir. Ce peuple veut sa mort, savoir la fin de la première courbe. On ne saurait rien reconstruire avant qu'il l'ait obtenu. Il faut que la France meure.

« Périsse la France plutôt que l'idéal démocratique » cette boutade est plus vraie que le vrai. Les deux propositions sont inséparables : la démocratie (sens large) est encore en vigueur parce que la France n'est pas morte ; la France s'est choisi la démocratie comme on choisit le moyen de se supprimer.

En 1914, le revolver préparé n'est pas parti, légèrement dévié, il a fracassé le plafond (paix de 1918), c'est ce plafond qui nous tombant dessus donnera la mort retardée mais, depuis 1756, désirée.

Plafond : par l'esprit ou le moule social, enfin par la périphérie et non plus directement comme en 14 (France-Allemagne-guerre). Surréalisme-communisme. Talleyrand et Murat.


Texte d'André Fraigneau, 1926...extrait des Carnets 1922-1926 (Papiers oubliés dans l'habit) édit. du Rocher, 2001.

 

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Michel Vieuchange : Smara...

Publié le par Christocentrix

Michel Vieuchange:  Smara: carnets de route, 1930. 


Arthur Rimbaud (celui du Harrar) avait un frère et nous l'avions oublié ! Michel Vieuchange, dont les carnets furent publiés en 1932, soit deux ans après sa mort survenue à l'issue d'un voyage insensé au coeur des solitudes mauritaniennes, est en effet de ces poètes de l'errance dont le dernier mot et l'accomplissement ultime obéissent à la seule injonction du désert.
Et pourtant Smara, récit parfaitement météorique, avait été salué à sa sortie par quelques admirateurs considérables : Paul Claudel, Louis Massignon, Émile Benveniste - et le jeune Théodore Monod.

Paul Bowles, préfacier de l'édition anglaise de l'ouvrage, aimait à dire que sa lecture l'avait marqué pour la vie : « Smara : pèlerinage monstrueux au rovaume de Nulle Part ! Voilà plus d'un demi-siècle que j'ai lu ce livre, et j'ai encore exactement en mémoire les péripéties de cette partie d'échecs qui se joue sous nos yeux entre Vieuchange et son destin. »

Jamais en notre langue le désert n'avait été raconté, célébré avec cette âpreté, cette violence  et cette poésie.


Ce livre conte l'histoire d'un visage. De sa métamorphose. On voudrait presque dire : de sa transfiguration. On voit d'abord un jeune homme en costume croisé, noeud papillon, coiffure à l'aviateur. Image impeccable du garçon de bonne famille promis à ce qu'il est convenu d'appeler un bel avenir. Seul le regard étrangement fixe, perdu au-delà de quelque improbable horizon, avoue l'attachement secret, têtu, au monde du rêve. Parmi les autres photos qui illustrent le petit volume, deux coupent le souffle. Sur la première, un ange en blanche djellaba - menton caressé par une barbe naissante, front auréolé d'une mousse de boucles d'or. Sur la seconde, un démon sublime, un pirate de noir vêtu, amaigri, ravagé par l'incendie intérieur, dardant obliquement sur le monde une prunelle de charbon. Ces trois images à elles seules pourraient conter le destin de Michel Vieuchange, qui choisit de brûler sa vie au feu du plus vaste brasier terrestre : celui du  désert.








Son frère Jean, de dix-huit mois plus jeune et qui assura l'édition de ces feuillets arrachés à la flamme, raconte dans une longue introduction l'histoire de l'intraitable Michel au prénom d'archange. Une enfance provinciale (Michel Vieuchange est né le 26 août 1904 à Nevers), une éducation religieuse, des études littéraires à Paris à partir de 1922 (il admire les poètes grecs - et le feu héraclitéen brûle déjà en lui), quelques essais poétiques qui révèlent d'emblée un esprit de haute envolée, un voyage en Grèce à l'issue duquel il compose un récit âprement exalté, Hipparète - et déjà le désenchantement : l'écriture ne saurait guérir ni seulement soigner de la frustration centrale qui la ronge cette âme en peine d'accomplissements inouïs et qui rêve d'une geste où l'esprit lui-même se trouverait sublimé par la pure action. Son ami Émile Benveniste lui a fait découvrir l'oeuvre de Rimbaud, celle de Nietzsche, mais très vite ni la littérature ni l'art ne seront à la mesure de son attente....


extrait de la préface de Paul Claudel :

"La pauvreté n'a jamais cessé d'avoir des amants ardents et fidèles, depuis que Notre-Seigneur, avant de mourir sur la croix, l'a léguée à son disciple préféré afin qu'il la reçût avec révérence in suâ. Et, depuis, les Pères du désert jour et nuit se sont relevés à ses portes; François s'est fait son chevalier; Don Quichotte a arboré ses couleurs, et plus tard, nous nous en souvenons! les hommes de toutes les nations lui ont trouvé tant d'attrait qu'ils se sont enrôlés par millions sous ses enseignes, et qu'à leurs familles, à leur métier, à leur vie même, ils ont préféré le privilège de manger son pain amer et de dormir dans la boue à ses côtés. Aujourd'hui même ne dirait-on pas que toutes les ressources de la science, de la diplomatie et de l'économie politique n'ont abouti qu'à reculer jusqu'aux limites de la planète celles de son Royaume?, Beaucoup parmi ses élus pour la trouver n'ont pas eu besoin de la chercher : ils n'ont eu qu'à l'attendre sans bouger de leur maison et de leur patrie. Mais pour d'autres, que de travaux et que d'efforts! C'est vraiment cette perle de l'évangile pour qui le spéculateur judicieux n'hésite pas à se défaire de tout ce qu'il a....
Mais jamais amant n'a couru au rendez-vous accordé par sa maîtresse d'un coeur plus impétueux et plus abandonné que ce jeune homme, dont j'ai reçu mission de présenter au public le journal de découverte et d'agonie, n'a désiré cet endroit sur la carte au milieu de solitudes inhumaines où d'imperceptibles italiques forment les deux syllabes : Smara. Rien ne lui coûte, la fatigue, le danger, la faim, la soif, la nourriture grossière, l'eau pourrie, la vermine, les sables et les feux de l'Enfer. Il donne tout son argent, il se confie tout seul à quelques brigands dont la langue même lui est inconnue. Il passe des heures roulé dans un ballot, lié par les quatre membres comme une bête qu'on sacrifie. Une première tentative échoue; il recommence et réussit. Ce n'était pas payer trop cher le droit d'errer pendant deux heures dans ce village fait de quelques tas de pierres amassées par les nomades et déjà évacué par eux. Ce n'était pas trop cher, car celle-là qu'il désirait a été fidèle au rendez-vous. Il n'a pas plus tôt gravi la selle de son chameau comme un trône de torture, il n'a pas plus tôt dirigé vers le Nord les naseaux de cet animal douloureux, qu'il a reconnu sur sa bouche ce baiser glacé et au fond de ses entrailles ce frisson dévastateur. La route qu'il a faite dans la contraction de l'espérance, il la refait dans celle de l'agonie. Mais l'intelligence et l'attention restent éveillées dans ce corps indomptable, vidé par la dysenterie et secoué par l'affreux galop d'une bête elle-même à moitié morte : jusqu'au dernier moment la boussole, la montre, le crayon relèvent tous les détails et tous les fléchissements à travers le vide de l'inestimable itinéraire; le regard pur et acéré perce, domine les êtres obscurs qui l'entourent. Il arrive enfin, il tombe expirant entre les bras de son frère, un avion emporte jusqu'à la couche suprême ce triomphateur épuisé. Lui seul comprend ce qu'il a fait, il a rempli sa destinée, il a fourni d'un seul coup ce qu'on attendait de lui, le plus pur de son sang, la moelle de son intelligence et de sa volonté. Il ne pouvait pas faire plus. Le moment est venu pour lui d'ouvrir la bouche et de recevoir son Dieu. Au vainqueur je donnerai un caillou blanc. Celle qu'il a tant désirée, il l'a étreinte à la fin et il sait que ses promesses ne sont pas menteuses. Celui qui m'écoute ne sera pas confondu; ceux qui opèrent en moi ne font point de faute; celui-là qui m'élucide aura la vie éternelle."

                                                                                                           Paul Claudel , 9 juin 1932

 


extrait du témoignage de son frêre qui récupéra Michel mourant:

"Quand le lundi soir, de nouveau, je me présente au bureau de renseignements de Tiznit, le lieutenant du poste coupe court à mes explications en m'annonçant que mon frère est là. Et il m'entraîne à travers un dédale de murailles rouges et de cours brûlées de soleil. Rien ne retient plus ma joie. J'entends bien que Michel est à l'infirmerie avec un peu de dysenterie, mais l'inquiétude ne peut m'atteindre.
Combien cette joie rendit plus tragique la rencontre. Image de Michel qui, brutalement me déchire, m'anéantit, tarit même les larmes. Je sens une crainte terrible m'envahir et pourtant je ne peux pas ne pas me sentir heureux.
Toute la nuit, je veillai Michel. Dialogue entrecoupé de trop courts instants de sommeil. Il me dit les kilomètres parcourus, les heures fiévreuses de Smara...
Au matin atterrissait à Tiznit l'avion qui devait nous transporter à Agadir.
Quel secret combat se livra en Michel dans le bruit formidable de l'avion; pendant les longues heures d'attente dans la carlingue, à Agadir, sous le hangar; pendant la douloureuse montée vers la kasba, scandée de haltes, le corps tout entier étourdi par les cahots de la camionnette? Quel secret combat pendant les premiers soins, pendant la première nuit dans la pauvre chambre de l'hôpital, pendant la première journée?
Epuisé par le transport, il ne pouvait me parler longuement. Quant à moi, je ne songeais à rien qu'à le veiller, seul jusqu'au moment où le dévouement de l'infirmière vint m'assister.
La seconde nuit, Michel m'ayant appelé me parla comme jamais il ne m'avait parlé.
Dans sa bouche, comme de telles paroles sont neuves. J'entends qu'il faut abandonner le plan sur lequel nous avons vécu jusque-là. Avec simplicité, il donne son adhésion totale au catholicisme - comme Claudel », me dit-il. Et il fait venir l'aumônier.
Après un pareil retournement et bien que Michel ne cessât de souffrir, bien que le dénouement demeurât suspendu, il se fit une grande paix en lui: sans cesser de lutter contre la maladie, il envisage la mort avec sérénité et même avec joie.
Dans la soirée du 29 novembre, Michel me dictait encore le texte d'un télégramme à nos  parents - le dernier. Mon frère mourait dans la matinée du 30, après une courte agonie."    Jean Vieuchange. (1932)

 


      

Smara, ville de nos illusions...


Nous marchons vers toi comme des ravisseurs. / Nous marchons vers toi aussi comme des pénitents. / Et nous dirons à l'ami ou à celle qui nous interpellera sur le chemin : Je ne vous connais pas. / Nous marchons vers ce qui jusqu'au bords / Remplira l'aube, / Qui la rendra si purifiée. / Toutes les sources ensuite seront belles. / Et il nous sera permis de boire. / Et le bruit des sources ouvertes germera dans le silence. / Les chairs, les cœurs malades, retrouveront le jour suave. / Nous sortirons armés / Comme ceux qui ne craignent pas le mépris ni le sourire / Vers les lieux où lutte l'homme, pour l'accomplissement de notre tâche


Michel Vieuchange

 

                   

                 Michel Vieuchange:  Smara: carnets de route. Éditions Phébus, Paris, 1990.



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