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Digénis Akritas

Publié le par Christocentrix

L’Akrite. L’épopée byzantine de Digénis Akritas, éditions Anacharsis, Toulouse, 2002.
version grecque traduite et présentée par Paolo Odorico, directeur d'études à l'EHESS.
Version slave traduite et présentée par Jean-Pierre Arrigon, professeur à l'université d'Arras. Traduction et présentation du Chant d'Armouris par Homère-Alexandre Théologitis, chercheur à l'EHESS.
L'épopée de Digénis Akritas
occupe, pour la civilisation byzantine, un peu la même place que l'Iliade pour la Grèce antique. On y assiste aux exploits d'un héros à la stature herculéenne, fils d'un émir arabe de Syrie et d'une noble byzantine, le long du fleuve Euphrate, dont on dit qu'il prend sa source au Paradis. Digénis  « celui qui est né de deux races»  y affronte fauves, brigands, dragons et amazones, enlève sa belle, qui lui vouera un amour inconditionnel. Au terme d'une vie de luttes et de cavalcades effrénées, il devient « l'Akrite, l'homme de la frontière », à la fois le gardien et le symbole vivant du monde des confins. Composé en grec sans doute au XIIè siècle, imprégné des souvenirs devenus légendaires des combats multiséculaires entre Byzance et L'Islam, le Digénis, chant de l'honneur guerrier, est aussi un poème de la vie fulgurante, aux accents tragiques.

C'est cette dimension à la fois merveilleuse et profondément humaine qui lui valut son succès et qui conduisit, au XIVè siècle, à l'élaboration d'une version slave, inspirée des récits et contes oraux tel le Chant d'Armouris - qui circulaient d'un bout à l'autre de l'Empire byzantin, du Danube aux confins anatoliens. La traduction de l'épopée, respectueuse du rythme et de la rugosité du langage populaire, nous dévoile la saveur d'une Byzance où tempête le souffle de la vie, loin des archétypes qui la veulent figée dans la préciosité.


précisions :
L'épopée de Digénis Akritas (en grec Διγενής Ακρίτας / Digenếs Akrítas) est un poème épique qui émergea sans doute au début du XIIe siècle au sein de l'Empire byzantin. Le poème présente le parcours d'un héros aux confins orientaux de l'Empire, à la frontière du monde arabe, sur les rivages de l'Euphrate. Digénis, présenté comme un homme à la stature imposante, serait issu d'une noble byzantine et d'un émir de Syrie. Il lutte contre des animaux, des créatures fantastiques, des amazones, etc.

Le contenu, la forme et la langue du poème, qui est en grec vulgaire (ou démotique), suggèrent qu'il a été mis par écrit sous le règne d'Alexis Ier Comnène, sans doute dans les premières décennies du XIIe siècle. Cependant, l'action décrite prétend se dérouler bien plus tôt (peut-être au Xe siècle) : par exemple, les ennemis des Byzantins sur les frontières orientales ne sont pas les Turcs, comme c'est le cas depuis les années 1050, mais les Arabes, contre lesquels Byzance a lutté pendant des siècles. D'ailleurs, le poème écrit que nous possédons réunit peut-être des chants antérieurs, dits « acritiques », dont l'antériorité est discutée, et datant peut-être du début du XIe siècle.
On en a conservé six manuscrits répartis en trois recensions plus ou moins «populaires» ou «savantes», et qui représentent toutes des remaniements importants du texte original, aujourd'hui perdu. La langue est toujours le grec démotique, mais avec des incursions plus ou moins poussées de la langue savante. La version sans doute la plus ancienne (version E, ou de l’Escorial, traduite dans cet ouvrage) comprend un peu moins de 2000 vers. La version la plus « savante » (version G, celle de Grottaferrata), en comprend plus de 3000. Les quatre autres manuscrits appartiennent à une même recension, plus tardive, dite version Z. Des traductions slaves (en Russie), turques, arméniennes sont connues au moins partiellement — signe de la popularité du personnage. Les incursions arabes (fréquentes dans le monde byzantin entre le VIIe siècle et le Xe siècle, sont le contexte de la première partie de l'histoire. L'histoire familiale du héros semble en effet se dérouler dans un climat de conflit. La réconciliation des deux peuples à travers le mariage des personnages principaux et le triomphe du christianisme sur l'islam sont achevés par la conversion de l'émir et l'intégration de son peuple dans la société byzantine. Le reste de l'histoire se déroule sur un arrière-plan moins marqué par le conflit religieux et plus typique de la vie quotidienne sur les frontières d'un Empire désormais plus sécurisé.

L'original (aujourd'hui perdu) était sans doute dans une langue assez populaire et n'a donc pas nécessairement été élaboré dans les milieux de la cour ou de la capitale, car le poème représente tout à fait l'idéologie et les préoccupations de l'aristocratie orientale des frontières. Mais ce n'est pas non plus un texte entièrement populaire ou épique, car il comprend des aspects tout à fait typique du roman savant (roman d'amour tardo-antique, qui revient à la mode à l'époque des Comnènes). Le poème a donc été composé pour l'aristocratie byzantine, avec un mélange de traits populaires et savants, dans un cadre épique mais reprenant des éléments propres aux milieux cultivés.

 

Le poème se divise en deux parties principales:

La première partie raconte le mariage des parents du héros : un émir musulman converti au christianisme et une noble demoiselle rattachée d'une manière ou d'une autre (les versions varient) à la maison des Doukas, qu'il enlève à sa famille lors d'une expédition de pillage. Vaincu par les frères de la belle, l'émir se convertit par amour pour sa captive et transplante toute sa parenté en pays byzantin. Le héros, dont le prénom est Basile, est donc issu de deux races différentes (il est digénis). Selon certains historiens, le grand-père musulman de Digénis serait modelé sur le personnage historique Chrysocheir, le dernier chef des Pauliciens.(hérétiques néo-manichéens).

La seconde partie (la plus longue, bien plus romancée) raconte les aventures du héros. À son tour il enlève (cette fois-ci par un rapt romantique) la fille d'un stratège et mène une vie de libre apélatès (brigand), multipliant les aventures guerrières et amoureuses. L'ensemble est censé se dérouler sur les frontières (akrai : le héros est un akrite) orientales de l'empire, que le héros libère des monstres (dragon, lion, etc.) et des malfaiteurs (chrétiens ou non) qui infestent la région. Le sommet du récit, dans la version G, est la rencontre entre Digénis et l'empereur Basile (il s'agit de Basile II, devenu une figure de légende), à qui il donne des conseils de bon gouvernement : « aimer l'obéissance, avoir pitié des pauvres, délivrer les opprimés de l'injustice qui les accable, pardonner les fautes involontaires, ne pas prêter l'oreille aux calomnies, refuser l'injustice, chasser les hérétiques, favoriser les orthodoxes ». L'empereur lui donne alors par chrysobulle une pleine et entière autorité sur les frontières, et Digénis s'installe avec son épouse dans un splendide palais sur l'Euphrate. Le héros meurt d'avoir bu trop froid, comme Alexandre le Grand dans le Roman d'Alexandre : son épouse aimante meurt en même temps que lui.

                                                                          ***

 
Le Digénis Akritas a connu un succès remarquable non seulement dans le monde byzantin, où il a été produit, mais au-delà de ses frontières, en Europe occidentale, dans la péninsule Balkanique, et auprès de peuples orientaux, les Arabes et les Turcs. En dépit de ce succès de plusieurs siècles, il a longtemps été occulté de notre mémoire littéraire et n'a été redécouvert qu'à la fin du XIXè siècle, mais pour n'être apprécié que pour les détails techniques qu'il apportait à la byzantinologie; en même temps, il a servi aux intérêts nationalistes du peuple grec, sur le point de perdre à jamais les régions où il avait habité depuis toujours, celles-là même où se déroule la geste du poème. Mais avant tout, il est le témoignage vivant d'une culture aux aspects parfois étonnants, qui a imprégné de ses valeurs Ie Sud-Est européen, partie intégrante de notre civilisation. Et les particularités de cette culture, ses mélanges avec le monde oriental - musulman en premier lieu - son parcours historique, son anthropologie et son organisation sociales spécifiques nous rappellent qu'il n'y a pas une seule Europe, axée sur le modèle occidental. Cette aire culturelle est née du monde byzantin.

Issu de la même civilisation gréco-romaine qui a donné naissance à l'Europe occidentale, l'Empire byzantin est l'héritier direct de l'Empire romain. Puissance de première importance, il a exercé une profonde influence sur les régions qui s'étendent sur le plateau anatolien, dans les plaines de l'Europe méridionale et orientale, sur les îles de l'Égée et sur la Grèce. Nombre de populations ont façonné leur culture sur le modèle byzantin: cette autre Europe a su se constituer un espace homogène, tout en préservant, à l'intérieur, sa diversité.

Tout au long de son histoire millénaire, Byzance a été confrontée au problème de la définition de ses limites territoriales. Sa partie occidentale, occupée par des populations slaves ou slavisées, a rapidement fait partie de ce qui a été défini comme le commonwealth byzantin. Mais les confins orientaux, en guerre perpétuelle, et plus perméables à des influences culturelles très différentes, ont été un enjeu d'une autre ampleur. Les textes présentés dans ce volume chantent les exploits de héros qui, dans l'imaginaire populaire byzantin, ont vécu précisément dans ces régions frontalières: d'un côté les entreprises de celui qui semble avoir été le personnage mythique le plus connu, Digénis, de l'autre les aventures d'Armouris, parti délivrer son père en captivité chez les Arabes.

Ces textes, où se mêlent la transposition littéraire d'événements historiques anciens et le rêve d'une revanche sur des ennemis qui arrachaient impitoyablement leur territoire aux Byzantins, nous présentent une société rude, où l'exploit individuel, chanté par le peuple, donne naissance à la légende. La mise par écrit du chant populaire sous la forme d'une biographie historique a ensuite permis à l'œuvre de se renouveler et, à son tour, de devenir source d'inspiration pour la muse populaire. La diffusion du poème dans un espace très large, qui s'étend de l'Euphrate à la Russie de Kiev, où une traduction slave a été élaborée, sa capacité d'adaptation à différentes réalités, par Ie biais de modifications, de traductions ou réinterprétations, ainsi que la continuité de son existence du Moyen-Age à l'époque moderne, sont autant d'éléments qui nous indiquent la vitalité du mythe de Digénis et de ses homologues.

Mais, outre l'importance du poème comme témoin d'un moment historique, il y a la réalisation littéraire en soi, d'une beauté ravissante. Si la version originelle du poème ne nous est pas parvenue, nous possédons plusieurs remaniements, au long des siècles. La version présentée ici, dite de l'Escorial, est probablement la plus proche de l'original. Le mélange, propre à cette version, de caractères populaires, de reprises savantes, d'artifices rhétoriques et de fraîcheur nous fait goûter à un chef-d'oeuvre de la littérature médiévale. Les éléments fantastiques se combinent aux données historiques, les dragons cracheurs de feu à l'aspect horrible côtoient les guerriers à la force surhumaine pour mettre à rude épreuve la vaillance du héros. Les figures féminines, celle de la mère aux tendres sentiments, de la compagne certes soumise, mais fière aussi, de l'indomptable amazone à Ia bravoure virile, restent parmi les réalisations les plus touchantes. Au centre, le héros, beau, brave, courageux, toujours vainqueur, toujours victime de sa destinée, condamné à la lutte incessante: voué à une mort précoce, il est le prototype d'une virilité dominatrice exaltée par une fin dans la fleur de l'âge comme les héros de l'Antiquité grecque dont il est la dernière incarnation.

                                                                        

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Le regard que notre Europe a jeté sur l'autre partie d'elle-même, l'orientale, regard pétrifiant comme celui de la Méduse, ou arrogant, tel que seuls les conquérants savent en avoir, a toujours été chargé de stéréotypes et ébloui par l'avidité.
Lorsque l'Occident s'est tourné vers l'Orient, c'était pour le dépouiller: mieux valait donc le représenter comme immobile, car la victime paralysée peut être plus facilement saisie. Il en a toujours été ainsi, depuis que les Italiens, les Francs, les Normands, les Catalans ont parcouru les routes de l'Empire byzantin pour accroître leurs richesses; depuis que les théologiens catholiques et protestants ont exploité les tréfonds orientaux du christianisme pour résoudre leurs querelles acharnées; depuis que les savants allemands se sont penchés sur la pénible histoire d'une Europe violée par le Croissant des Turcs uniquement pour y chercher les moyens d'échapper à semblable destin; depuis que l'Empire de Rome n'a plus trouvé d'héritier légitime à le revendiquer; depuis que la renaissance d'abord, et les divers classicismes ensuite, sont partis en quête des sources de leur inspiration ; depuis que les philologues ont saccagé une littérature pour y trouver les morceaux d'une autre, réputée à la racine de la leur. l'Occident a toujours pillé Byzance, et lors que l'histoire de l'Empire d'Orient n'avait rien à donner, on l'a méprisé, répétant les dédaigneux jugements de Voltaire et de Gibbon, qui le définissaient comme la « tyrannie tempérée par l'assassinat » et le « triomphe de la barbarie et de la religion ».

Pourtant, Byzance ne sait pas mourir, prête toujours à nous contraindre à y voir ce que nous ne sommes pas, mais que nous aurions pu être, parée à nous ébahir avec son étonnante beauté que nous essayons de qualifier d'exotique, ou de figée, pour masquer notre impuissance à la comprendre, capable enfin de nous faire rêver d'une errance toujours entreprise et jamais achevée, comme le voyage de Yeats vers un Ailleurs que nous ne parvenons pas à saisir. Digénis appartient à ce monde. Un monde multiple, fait de la grandeur rutilante de la cour et de l'immensité d'un territoire où la puissance de l'empereur ne parvient pas à s'imposer, sinon grâce à la nature surhumaine de celui que Dieu a envoyé pour soumettre les vaillants rebelles et les farouches ennemis, les fauves sauvages et les dragons de la Géhenne: toutes les forces du mal qui veulent bouleverser l'ordre assuré par la Providence sur son jardin des délices, l'Empire lui-même, dont Digénis, homme puissant, mais homme avec toutes ses faiblesses, aurait pu être le souverain. Car c'est cela, Digénis, un homme qui incarne des rêves de puissance sans se dérober à sa nature masculine, qui peut paraître égoïste et dominatrice. Si parmi les peintures maniéristes qui voudraient saisir une Byzance figée il y a l'image d'un immense monastère rempli d'ascètes voués à la mortification, le poème nous dit que Byzance est bien plus vivante, pleine de sang et de désir. Digénis entreprend alors sa dernière épreuve herculéenne, et sa tâche la plus difficile, celle de vaincre les philologues et les historiens qui voudraient l'anéantir derrière leurs analyses érudites, et de démontrer que l'homme est un être qui respire.

Digénis est le héros de double naissance, arabe et byzantine, et double est sa nature, surhumaine et terrestre, tout comme double est son espace, entre le mythe et l'histoire. Double, le texte qui nous raconte sa vie l'est aussi, entre le caractère paradigmatique du héros qui sauve et protège les siens, mais qui sauve et protège d'abord son honneur, et le particularisme d'une aventure humaine sans égal, mélange de l'épopée qui lui a donné naissance et des projections d'hommes qui se voudraient indomptables vainqueurs et que seule la mort peut terrasser.

Digénis est un homme seul, car il a choisi de vivre seul, mais plus que ses prouesses et sa force, c'est sa destinée qui l'a condamné à la solitude. Son père est vaillant, un guerrier redoutable, mais entouré d'amis et de parents, auxquels il se rapporte, dont il tient compte. Il sait lutter et il sait perdre, il choisit à son gré. Il connaît la défaite et en assume les conséquences. Digénis non. Il n'a pas le choix, il doit obéir à sa nature. Sa grandeur n'est pas même un don, c'est un châtiment. Ses compagnons ne sont pas ses amis: allongé sur le lit pour se reposer, il est entouré par ses soldats qui, eux, gazouillent « comme de beaux petits oiseaux, lorsqu'ils reviennent du vol », et qui restent debout autour du héros. Son épouse est là, en adoration de cet homme solitaire: c'est l'image d'un roi assis sur son trône et craint par la cour qui reconnaît son unicité; c'est aussi l'image d'une icône, où Dieu siège entouré par les saints et la Vierge, car Digénis est choisi de la Providence pour régir le monde, rôle que l'idéologie byzantine attribue d'ordinaire à l'empereur. Digénis est un véritable roi...

Chant de la beauté masculine, beauté mesurée sur la prestance physique et sur la force de caractère, le Digénis célèbre l'idéal de l'homme jeune, viril, extraordinaire, sûr, droit, franc, ce qu'on appelle le palikari ou le leventis. Un héros qui ne peut être que parfait dans la plénitude de son être, voué à la mort dès sa jeunessse.

 

 

 

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