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Jésus face au messianisme nationalitaire (3) (fin)

Publié le par Christocentrix

III. - Jésus se refuse à « délivrer » Israël.

 

    Les uns parce qu'ils croyaient fermement que Jésus était le Messie,  les autres pour résoudre le doute qu'ils avaient à ce sujet, il arriva que certains auditeurs ou disciples lui firent sommation d'avoir à réaliser le premier point du programme messianique : le rétablissement d'Israël dans sa souveraineté politique.

Si Jésus est le Messie, il doit être le rédempteur de sa patrie; cette pensée obsède l'esprit des foules qui l'écoutent, et si elle ne monte pas plus souvent jusqu'à leurs lèvres, c'est peut-être par crainte de la police romaine où bien parce que sa tactique de discrétion messianique et ses efforts pour détourner l'esprit de ses disciples de l'unanime préoccupation avaient créé autour de lui un doute sur ses intentions à l'égard de l'indépendance d'Israël.

Malgré tout, l'histoire évangélique nous rapporte plusieurs provocations de ce genre.


Refus du « signe du ciel ».

Jamais on n'a demandé au Christ de façon expresse de chasser le Romain; on ne l'y provoquait qu'à mots couverts ou indirectement. Telle était sans doute l'intention de ceux qui lui demandaient un « signe » ou un « signe du ciel ». S'il s'était agi simplement de miracles prouvant l'autorité divine du Maître comme Messie spirituel, il leur aurait répondu comme aux disciples de Jean-Baptiste, en citant le prophète Isaïe : « Les aveugles voient, les sourds entendent... et les pauvres sont évangélisés. »  Si la réponse est différente, c'est que la question posée, en termes apparemment équivalents, a une signification bien différente aussi. Cinq ou six fois, nous trouvons cette demande, d'un « signe », le plus souvent dans la bouche des pharisiens dont on connaît la prudente réserve par rapport à l'occupant. Mais certainement ils veulent parler de ce que Josèphe appelle des « signes de liberté », c'est-à-dire des prodiges en relation avec la libération nationale. Bossuet dit « Ils souhaitaient des signes qui, en remuant toute la nature... les mettraient visiblement au-dessus de leurs ennemis. » Et le P. Lagrange précise « Le signe messianique par excellence eût été la victoire. »

Or, à ces injonctions, Jésus répond tantôt par un refus catégorique « Je vous le dis, il ne sera point donné de signe à cette génération »; tantôt par la promesse du seul signe de sa propre résurrection... « Cette race mauvaise et adultère demande un signe; il ne lui en sera pas donné d'autre que celui du prophète Jonas... Détruisez ce Temple et je le rebâtirai en trois jours. »

Des signes et des prodiges merveilleux comme on les souhaite, après lui de faux christs et de faux prophètes en accompliront, ou du moins en promettront, mais ce seront des loups ravisseurs; lui, le vrai pasteur, n'ambitionne pas de se mesurer avec ces énergumènes qui vomiront du feu ou changeront en sang l'eau des fleuves pour grouper autour d'eux les partisans de la liberté ; le salut des âmes, pour lesquelles il est venu, n'est pas lié à la condition politique de la nation.


Le paiement du tribut à César.

Cette séparation du politique et du religieux ressort encore plus de la réponse si importante du Maître à la question insidieuse que lui a posée un groupe de pharisiens et de sadducéens unis pour le compromettre « Est-il permis de payer le tribut à César? ». Cette fois, il ne s'agit pas d'éprouver le Sauveur, mais de le surprendre, c'est-à-dire de le faire tomber dans un piège. On ne doute plus que ce prétendu messie ne soit totalement indifférent à la liberté d'Israël; plus nécessaire de l'éprouver, il faut le perdre.

D'après la doctrine des zélotes, professée en cachette « dans les chambres » par les pharisiens, il était sacrilège de donner au vainqueur l'or des enfants d'Israël; il valait mieux mourir que de violer les droits de Yahvé en reconnaissant un autre maître que lui. Pour les interrogateurs de Jésus, il n'y a pas le moindre doute sur le principe.
En posant cette question au Maître en pleine foule du Temple, ils n'ont pas l'intention d'éclairer leur conscience, comme ils le prétendent, mais seulement de forcer le Christ à se compromettre, quelque réponse qu'il donne. S'il répond négativement, on le dénoncera à Pilate comme perturbateur; s'il répond affirmativement, on le fera passer pour traître et vendu devant le peuple.

Le préambule hypocrite qui précède la question, atteste, comme un fait reconnu de tous, l'indifférence du Sauveur envers toute ambition politique ou personnelle... « Nous savons que vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité, sans souci de personne. »

Chacun sait comment le Maître résout publiquement ce cas de conscience. L'inscription et l'image de la pièce de monnaie prouvent le pouvoir de fait de Rome : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.

L'obligation de l'impôt n'est pas une obligation religieuse, mais civile. Elle laisse intacts tous les droits de Yahvé et ne gêne en rien l'accomplissement des devoirs envers lui.

Un jour, un homme de la foule ayant prié le Maître de résoudre un conflit d'héritage avec son frère, Jésus avait répondu : « Qui m'a établi pour être votre juge, pour faire vos partages? » La même indifférence pour ces questions d'ordre purement temporel Jésus l'a montrée à propos de la question politique qui passionne tant ses frères en Israël. Leur erreur est de repousser la domination romaine pour des prétextes religieux, de croire qu'il y a un intérêt de Dieu et de son Règne à ce qu'on rejette une obligation telle que celle de la redevance à l'Empire. Jésus affirme que les deux devoirs peuvent se concilier : le Règne de Dieu prime tout, mais il ne se confond pas avec celui d'Israël. Le règne de César sur sa nation ne provoque dans l'âme du Christ ni impatience, ni haine, ni malédiction; encore moins songe-t-il à substituer son Royaume, à l'empire des Césars.

Godefroid Kurth et Fustel de Coulanges ont déjà montré comment toute une conception nouvelle de l'Etat est sortie de la réponse du Sauveur à propos du denier de César. Mais on peut y voir aussi une conception nouvelle de la nationalité. Au prétendu cas de conscience qu'on lui pose, il donne une solution de laquelle surgit un rayonnement lumineux qui éclaire d'une manière tout à fait nouvelle la conception même de la nation, et, indirectement, des droits de la nationalité.

Quelques jours auparavant, la veille peut-être, Notre-Seigneur s'était laissé proclamer Fils de David et Roi d'Israël en entrant triomphalement dans la Ville Sainte. Or, maintenant qu'on lui en fournit l'occasion, il ne laisse pas échapper le moindre mot en faveur du rétablissement de l'autonomie d'Israël. C'est donc que l'indépendance nationale ne paraît pas au Maître un droit sacré, une valeur absolue à laquelle il faille tout sacrifier. Il ne nie pas le droit d'Israël à une vie nationale propre, mais il n'y voit pas une exigence de la justice tant que César permet de rendre à Dieu ce qui est à Dieu.

Des quatre éléments de la nationalité antique, la race, la loi, la ville, le Dieu, aucun n'est touché par la sentence du Sauveur. Si l'on y ajoute le roi (ce qui n'est pas indispensable, puisque Athènes et Rome furent des républiques et qu'Israël était plutôt une théocratie), César peut en tenir lieu s'il protège ces quatre choses comme le ferait un roi national. Depuis la déposition d'Archéläus, fils d'Hérode, le Sanhédrin en remplit le rôle pour bien des matières. César et la Thora mosaïque peuvent se concilier, et nous avons vu que, de fait, les Césars s'efforçaient de satisfaire les exigences religieuses de la nation juive.

Jésus enseigne donc à ses compatriotes que l'indépendance nationale est un bien relatif dont la privation ne lèse pas par elle-même les droits de Dieu. Mais d'un autre côté, leurs vainqueurs auraient pu apprendre que le droit du conquérant ne s'identifie pas avec celui de ses dieux. La parole solennelle du Christ devant les arbitres de sa vie et de sa mort, donne aux deux grandes nationalités qui se disputaient l'hégémonie mondiale, à la fois leur justification et leurs limites : leur justification puisque Rome a droit à la soumission et que cependant Yahvé conserve son domaine sur Israël - leurs limites, puisque César cesse d'être "dieu" et que, par ailleurs, le sort de Yahvé est irrévocablement séparé de celui de son peuple. Suivant la forte parole de Bossuet, Jésus « réglait tout ensemble les peuples et les Césars sans que personne pût se plaindre ».

Abandon des droits dynastiques.

Nulle part dans l'Evangile, le Sauveur ne revendique directement et explicitement ni son titre de Fils de David ni les droits qui en découlent. Lui qui se nomme d'ordinaire Fils de l'Homme et se dit parfois Fils de Dieu, ne se donne jamais le titre de Fils de David et ne se réclame jamais d'un lien de sang avec le roi-prophète. Mais n'y aurait-il pas là une précaution de discrétion messianique? Les mêmes raisons qui l'obligeaient à ne révéler que graduellement sa messianité, le poussaient à voiler son ascendance davidique.

Cependant, faute de déclaration expresse, les preuves ne nous manquent point que Jésus avait conscience de son origine royale. Maintes fois, il répond par des miracles aux malades qui l'invoquent comme Fils de David. D'autres fois, ce sont ses admirateurs qui s'écrient, sans qu'il élève de protestation : « N'est-ce point là le Fils de David? » Le jour des Rameaux, il blâme les sanhédrites qui veulent interdire à la foule de l'acclamer sous ce titre. Dans tous ces cas n'y a-t-il pas une reconnaissance implicite de son origine dynastique?

Pareillement toutes les fois qu'il accepte ou revendique le titre de Roi d'Israël, ou de Roi des Juifs, ou même de Christ-Messie, n'accepte-t-il pas indirectement celui de Fils de David, puisque dans l'opinion courante ces termes étaient synonymes?

La généalogie davidique de Jésus fut une croyance unanime de la primitive Eglise. Saint Paul, en tête de l'Épître aux Romains, écrit que le Fils de Dieu est « né de la race de David selon la chair »

Les historiens se demandent si l'on possédait du temps du Christ le moyen de connaître documentairement la descendance d'un homme depuis David. Pour faire oublier l'origine étrangère de sa famille, Hérode, dit-on, avait fait brûler les listes généalogiques du Temple. Mais il est à peu près certain que chaque tribu et chaque famille principale avait les siennes. Nous ne pouvons certes pas vérifier directement la réalité historique des deux listes généalogiques du Sauveur insérées dans les évangiles de saint Matthieu et de saint Luc. Il nous suffit, au surplus, que les contemporains de Jésus et Jésus lui-même eussent la certitude, même subjective, de l'origine royale du Sauveur pour établir à leurs yeux ses droits à la couronne d'Israël. Puisque Jésus se donnait pour le Messie et en fournissait les preuves, puisqu'il passait pour Fils de David, il était vraiment, pour la nation juive, le prétendant légitime au trône du Royaume attendu avec tant d'impatience.

Nous ne pouvons que mentionner le savant ouvrage de M. Auguste Lémann, juif converti, professeur à l'Université catholique de Lyon : Le sceptre de la tribu de Juda entre les mains de Jésus-Christ ou le Messie venu (Vitte, 1880). C'est une véritable thèse de droit rabbinique démontrant, du point de vue juif, la légitimité de la royauté du Christ.

D'après les espérances messiano-nationales de son peuple, Jésus semblait destiné au rôle glorieux de roi des nations, même au sens temporel. Mais le désir de son Père des cieux est qu'il sauve le monde par la voie du renoncement. Jésus le suit; s'il proposait à ses compatriotes le Royaume qu'ils rêvent, quel enthousiasme national il provoquerait! Il entend cet appel de l'âme juive, il voit tout un peuple qui compte sur le Messie pour recouvrer sa liberté et rétablir l'antique dynastie nationale, et il repousse continuellement ces suggestions comme si elles venaient du tentateur, jusqu'au jour où il acceptera la couronne dérisoire et douloureuse d'un roi de comédie dans le logis d'un corps de garde.


Refus positif de la royauté.

Une fois, au moins, Jésus eut l'occasion de heurter directement les visées populaires en repoussant la couronne qui s'offrait. Le second miracle de la multiplication des pains excita l'enthousiasme messianique au point que la foule voulait le faire roi. « Le calcul politique, dit le P. Lagrange; le désir des ripailles plantureuses et de la vengeance, tous les déportements de l'homme naturel s'emparant d'une promesse divine comme d'un ressort puissant en même temps comme d'un prétexte précieux masquant leurs convoitises, chez les meilleurs un zèle égaré par la méconnaissance des véritables voies de Dieu, tout ce mélange confus qui fermentait dans l'âme d'Israël, venait de faire explosion. Ils voulaient un roi; ils voulaient contraindre Jésus à être le Messie de leurs rêves. »

Si le Sauveur eût accepté de suivre l'enthousiasme populaire, il eût entraîné de suite une armée considérable. L'organisation zélote était une sorte de préparation à la mobilisation contre Rome; Josèphe parle de contingents formidables d'adhérents. Si le mot d'ordre eût couru de village en village, Jésus eût disposé d'une armée toute prête pour la délivrance momentanée de la ville et du Temple; mais pour vaincre définitivement la formidable puissance romaine, il eût fallu le pouvoir divin des miracles.

Les pensées du Christ sont ailleurs; le Royaume tel qu'il le conçoit n'a rien à gagner à cette révolution et il se dérobe à la foule.

Le lendemain, à la synagogue de Capharnaüm, il affirme le caractère spirituel de sa mission et du « pain » qu'il apporte au monde, en précisant que le messianisme spirituel seul donne la véritable vie : « Vous me cherchez parce que je vous ai donné du pain à manger. Travaillez non point pour le pain qui périt, mais pour celui qui demeure pour la vie éternelle... C'est l'esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. »

Cette doctrine est « difficile à entendre », même pour certains disciples qui ne comprennent point ce désintéressement de la question nationale et qui, découragés, quittent le Maître. Au lieu de profiter du prodige éclatant de la veille pour écouter avec plus de foi sa parole, même quand elle parle le langage de l'esprit, ils n'y ont vu qu'un prétexte pour le provoquer à se manifester selon leurs ambitions charnelles. Et comme il se refuse à descendre à leur niveau, ils le quittent.


Le sens du triomphe des Rameaux.

Selon certains historiens, Jésus aurait revendiqué la royauté messianique dans le sens populaire le jour de son entrée triomphale à Jérusalem. De fait, les acclamations de la foule sont des acclamations messianiques : « Hosanna au Fils de David!... Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, le Roi d'Israël!... Béni soit le règne qui arrive de notre père David!... Hosanna dans les hauteurs!... »

Il semble bien que pour ces gens-là, ce soit la quatorzième bénédiction de la prière quotidienne des Dix-Huit qui s'accomplit : « Seigneur, fais germer le rejeton de David, ton serviteur, et rétablis en nos jours sa royauté! » L'entrée de Jésus dans la capitale va restaurer pour toujours le règne de David dans la personne de son fils. Celui-ci, d'ailleurs, va droit au Temple, qui est le coeur même de la patrie, et il en prend possession en le purifiant des souillures que lui infligent les vendeurs de bestiaux et les trafiquants d'or.

Vraiment, ce jour-là, Jésus a-t-il fait acte de messie au sens vulgaire et national? A-t-il voulu donner le signal du soulèvement contre Rome ou provoquer le Très-Haut au geste décisif qui délivrera le peuple élu et établira sur terre son règne définitif?

Nous pensons tout juste le contraire. En effet, le Sauveur aurait démenti en cette circonstance la prédication et l'action de toute sa vie. Le soir même de ce jour, il prophétisera le châtiment et la ruine de cette patrie qu'il aurait, prétend-on, voulu porter au pinacle de la grandeur humaine.

S'il eût voulu anéantir la puissance romaine, il eût pris d'autres moyens que de monter sur une ânesse, escorté de quelques Galiléens, et cela à une période où Pilate se trouvait à Jérusalem avec ses troupes pour surveiller les foules des fêtes pascales.

Pourquoi donc a-t-il organisé ce cortège triomphal, si modeste qu'il ait été? Pourquoi a-t-il toléré ces vivats messianiques?

Certainement, en premier lieu, Jésus a voulu affirmer et faire proclamer ses titres messianiques. Il était juste qu'au moins une fois le peuple entier fût mis en présence de son Messie et lui marquât sa reconnaissance et son admiration. C'était si naturel que, comme il le dit lui-même aux pharisiens qui veulent empêcher les enfants de crier leur enthousiasme, les pierres eussent crié leur foi pour suppléer au silence des hommes. Il ne fallait donc pas que les Juifs puissent tirer prétexte de son silence messianique pour refuser de le reconnaître comme Christ de Dieu et en attendre un autre.

Une autre intention du Maître fut aussi de manifester solennellement en quoi son Royaume différait de celui qu'on attendait. Tandis que les faux messies groupaient leurs adhérents dans le désert et que les zélotes cachaient des armes dans les montagnes, Jésus se présente au siège central de l'autorité politique et religieuse, et il se laisse proclamer roi dans les rues de la ville, sans nul appareil guerrier, sous les yeux du procurateur romain et de ses légionnaires.

Il donne à son triomphe le caractère le plus humble. Quel contraste avec les triomphes des empereurs romains,!  comme celui de Jules César, soixante-dix ans auparavant... De toutes les descriptions prophétiques de l'avènement du Messie, Jésus choisit celle qui choquait le plus l'orgueil juif, puisque le Talmud dit que le Messie se manifestera sur les nuées du ciel si les Juifs ont acquis des mérites, mais qu'il viendra sur un âne, selon la prophétie de Zacharie, dans le cas contraire.

Enfin, toute la manifestation revêt un caractère de simplicité et de spontanéité qui écarte l'idée de tout conflit et de toute préméditation.

Malheureusement, la foule ne semble pas suivre la pensée de celui qu'elle accueille, et elle acclame en lui le roi qu'il ne veut pas être. Pour une fois que le Sauveur a abandonné sa tactique de discrétion messianique, le danger qu'il voulait éviter se produit : l'enthousiasme "nationaliste" emporte le peuple vers des mirages trompeurs et l'éloigne de la pensée du vrai Messie.

Et ne sera-ce pas la déception de ces illusions détrompées qui, dans quelques jours, changera chez ce peuple mobile, l'exaltation fébrile d'aujourd'hui en découragement et en haine contre ce Messie qui se refuse à libérer son peuple et à restaurer le trône de David, son père?


La folie de la croix.

En somme, l'entrée messianique de Jésus à Jérusalem avait pour but final la mort rédemptrice du Sauveur et la mort sur la croix, et celle-ci le Christ la voulait comme le seul geste capable de déciller les yeux du monde juif comme du monde païen et d'opérer le rétablissement des valeurs spirituelles éclipsées par la séduction des valeurs temporelles et nationales.

Le triomphe des Rameaux fut donc une sorte d'abdication qui préparait la Passion et celle-ci semble conduite par des ressorts cachés dans le but de fournir au Messie toutes les occasions possibles de renoncer à toute ambition terrestre.

A Gethsémani, c'est la lutte mystérieuse de la volonté rédemptrice du Christ contre la tentation de rejeter le « calice » d'amertume qui lui est offert. Cette scène a été commentée par le P. Lebreton avec une force et une éloquence qui nous font un devoir d'en citer les principaux passages : « Satan n'apparaît pas au jardin comme il est apparu au désert, mais il n'est pas douteux qu'il se soit alors attaqué au Christ en même temps qu'aux Apôtres... d'autres scènes évangéliques aident à interpréter celle-ci; d'abord, la tentation : au seuil de la vie publique, elle se présente comme une lutte toute semblable à celle de l'agonie : Satan y attaque le Fils de Dieu. et les tableaux qu'il lui présente pour le séduire font déjà présager ceux qu'il lui mettra sous les yeux à Gethsémani pour l'accabler; c'est avant tout la perspective d'un messianisme national, triomphant, entraînant à sa suite tout le peuple d'Israël dans un élan unanime irrésistible; de la montagne de la tentation, Jésus avait aperçu ces perspectives, ce mirage brillant que Satan le pressait de réaliser; il ne l'a pas voulu et toute sa vie en a été meurtrie; ces foules qui tant de fois l'ont acclamé avec enthousiasme, qui l'ont voulu faire roi... Il entend encore l'hosanna des Rameaux et déjà il sent monter le tolle, tolle, crucifige. C'est sa condamnation, c'est aussi là condamnation de son peuple : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants! » Ainsi sa venue en ce monde, ses travaux, ses miracles, ses enseignements, tout cela n'aboutira qu'à être une occasion de chute pour ceux qu'il aime le plus en ce monde!...  Et sans doute le tentateur est là comme il était au mont de la quarantaine, représentant à Jésus que s'il l'avait voulu, son ministère n'eût été qu'un triomphe et son peuple eût été sauvé. »

L'agonie de Jésus intègre aussi la lutte décisive entre l'envoyé de Dieu et les ambitions terrestres d'Israël.

Cependant, le Fils de David, quoique se confondant pour ainsi dire avec le peuple dont il est le chef comme il l'est de l'humanité, ne peut que vouloir les volontés du Très-Haut : « Non ce que je veux, mais ce que Tu veux. » Certes, il pourrait appeler douze légions d'anges pour anéantir ses ennemis et ceux de son peuple; mais il s'offre pour être la victime expiatoire de l'apostasie de sa patrie en même temps que de l'humanité tout entière.

Il ne fallait pas, avons-nous dit, que les Juifs puissent refuser le Messie sous le prétexte qu'il ne s'était pas donné comme tel. Il ne faut pas davantage que le césarisme romain puisse le rejeter comme le chef d'un impérialisme adverse. Voilà pourquoi, traîné devant Pilate, Jésus y renonce solennellement à toute ambition de royaume terrestre. Interrogé sur son titre royal, il ne pouvait répondre négativement sans renier sa qualité de Messie aux yeux de Caïphe, des sanhédrites et de tous les témoins juifs de la scène; il eût d'ailleurs trahi la vérité, car ce titre lui appartenait vraiment et souverainement, quoiqu'il ne l'ait jamais revendiqué d'une manière expresse jusqu'ici. Maintenant qu'il le peut sans danger pour les âmes, il le revendique formellement, tout en l'expliquant de manière à tranquilliser les césars de la terre : « Je suis roi, mais ma royauté n'est pas de ce monde, etc...» Il se contente de régner sur les âmes qui acceptent le témoignage qu'il rend à la vérité.

Ses adversaires l'accablent d'accusations nouvelles: Et lui se tait. Convient-il à un roi, surtout s'il a renoncé à sa couronne, d'être partie contre les représentants de son peuple devant le tribunal, d'un pouvoir étranger?  Ce silence d'un roi calomnié par ses sujets, n'est-ce pas encore une attitude de renoncement et de dépouillement?.

 

Dans la suite du procès, Pilate, comme s'il voulait humilier les sanhédrites qui le lui ont livré, affecte d'appeler Jésus : roi des Juifs, votre roi. Mais la suite des tristes événements de la Passion ne fait que confirmer la renonciation du Fils de David à cette royauté qui lui appartient véritablement.

En acceptant de passer par l'épreuve du couronnement d'épines, avec le manteau écarlate, parodie de la pourpre royale, et le sceptre de roseau, Jésus voulait-il autre chose qu'exprimer le renoncement à la couronne offerte par la tentation du messianisme populaire? En tout cas, ce symbolisme était bien dans la pensée des organisateurs de cette scène. Plutarque raconte que dans la guerre contre les pirates, si un bandit fait captif invoquait le titre de citoyen romain pour sauver sa tête, les soldats se réunissaient autour de lui, faisaient mine de lui demander pardon, et après toutes sortes de moqueries, l'invitaient à descendre à la mer. C'était leur manière de le dépouiller de son titre avant de lui infliger le châtiment suprême. Pareillement les soldats de Pilate ont voulu dépouiller solennellement Jésus de son titre de roi avant de le charger de sa croix et de le conduire au Calvaire.

La chose s'imposait presque légalement, puisque la loi romaine interdisait de crucifier les rois. L'acceptation de ce supplice par notre Sauveur est donc une nouvelle sorte d'abdication. D'autant plus que Jésus n'est pas crucifié « quoique » roi, mais « parce que » roi, non parce qu'il a voulu se faire passer pour tel, comme le voudraient les Princes des Prêtres et les pharisiens, mais parce qu'il est vraiment et d'une manière sublime le roi des Juifs, comme Pilate l'écrit sur le titulus de sa croix et l'y maintient malgré les protestations de Caïphe.

Lorsqu'on songe que tous ces dépouillements ont été volontaires de la part de Notre-Seigneur, on se trouve impuissant à imaginer une abdication plus totale, plus amère, plus généreuse, plus solennelle que celle du Fils de Dieu refusant la couronne de David pour se faire « obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix ». « Au lieu de la joie qui s'offrait à lui, dit l'épître aux Hébreux, il méprisa l'ignominie et prit sur lui la croix. »

                                                                                                                              -fin-

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christocentrix 08/03/2010 00:13


Nous laisserons là pour le moment cet aspect des choses et j'attendrai le temps de la Passion pour le reprendre dans le cadre du procès du Christ et de la coalition des partis face à cet aspect
particulier. Néanmoins, auparavant, un ou deux articles seront consacrés à ce que nous appellerons "le patriotisme et le loyalisme de Jésus". Sans doute faudra-t-il revenir aussi
sur ce contexte du nationalisme juif de cette époque, essentiellement un messianisme nationalitaire mais comment il est possible d'y détailler l'exaspération de cette "mystique" dans le
nationalisme des sentiments (particularisme et exclusivisme), le nationalisme des ambitions (irrédentisme et impérialisme), le nationalisme des partis et des sectes qui se partageaint alors
l'opinion.
D'autres articles dans cette catégorie "approches" seront axés sur les faits et gestes de Jésus-Christ et ce qu'il dit de Lui-même, afin d'en saisir la "figure", le "personnage"... Ce temps du
carême est tout à fait opportun pour se mettre devant l'évènement de Jésus-Christ, tenter d'en saisir la portée irréductible dans l'histoire et l'actualité, découvrir et mesurer ce qu'il opère de
décisif pour la vie des croyants, des Eglises et de l'humanité entière. Cette rubrique reste quand même secondaire au regard de la rubrique "commentaires et méditations de l'Evangile", qui
introduit au face à face intime, qui reste le meilleur moyen d'une connaissance par le biais d'une rencontre de la personne du Maître et de sa grâce opérante.