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le monde d'Octave et d'Hérode

Publié le par Christocentrix

Quand Jésus apparut parmi les hommes, les criminels régnaient et étaient obéis sur la terre. Il naissait soumis à deux maîtres - l'un, plus fort et plus lointain, à Rome ; l'autre, plus infâme et plus proche, en Judée. Une canaille d'heureux aventurier avait raflé, à grand renfort de massacres, l'Empire ; une autre canaille d'heureux aventurier avait raflé, à grand renfort de massacres, le royaume de David et de Salomon. Tous deux étaient parvenus au plus haut par des voies perverses et illégitimes : à travers guerres civiles, trahisons, cruautés et massacres ; ils étaient nés pour s'entendre et étaient, de fait, amis et complices autant que le permettait le vasselage du scélérat subalterne envers le scélérat principal.

Le fils de l'usurier de Velletri, Octave, s'était montré lâche à la guerre, vindicatif dans la victoire, traître à ses amitiés, cruel dans les représailles. À un condamné qui lui demandait au moins la sépulture, il répondait : C'est l'affaire des vautours. Aux Pérugins massacrés qui demandaient grâce, il criait : Moriendum esse !  Quant au préteur Q. Gallius, sur un simple soupçon, il voulut lui arracher les yeux lui-même avant de le faire égorger. Ayant gagné l'Empire, occis et dispersé ses ennemis, obtenu toutes les magistratures et tous les pouvoirs, il s'était affublé du masque de la clémence et il ne lui était resté, des vices de sa jeunesse, que la lubricité. On racontait que dans sa jeunesse il avait vendu par deux fois sa virginité : la première fois à César, la seconde, en Espagne, à Hirtius, pour trois cent mille sesterces. À présent, il s'amusait à de multiples divorces, à de nouvelles noces avec des épouses qu'il soufflait à ses amis, à des adultères quasiment publics, et à la comédie du restaurateur des bonnes moeurs.

Cet homme malpropre et maladif était le maître de l'Occident lorsque naquit Jésus, et il ne sut jamais qu'était né celui qui devait, à la fin, ruiner ce qu'il avait fondé. Lui, il se contentait de la philosophie facile de ce petit plagiaire grassouillet d'Horace : jouissons du jour présent, du vin et de l'amour ; la mort sans espoir nous attend ; ne perdons pas un jour. C'est en vain que Virgile, le Celte, l'homme des champs, l'ami des ombrages, des boeufs paisibles, des abeilles d'or, celui qui était descendu avec Énée contempler les suppliciés de l'Averne et apaisait son inquiète mélancolie dans la musique de la parole, en vain que Virgile, l'amoureux, le religieux Virgile, avait annoncé un nouvel âge, un nouvel ordre, une nouvelle lignée, un Royaume des Cieux, plus séculier et plus pâle que celui que Jésus annoncera, mais combien plus noble que le Royaume de l'Enfer qui se préparait. En vain, parce qu'Auguste n'avait vu dans ces paroles qu'une fantaisie pastorale, et il avait peut-être cru, lui, le maître corrompu de tous les corrompus, qu'il était le sauveur annoncé, le restaurateur du règne de Saturne.

Mais le pressentiment de la naissance de Jésus, du vrai Roi qui venait supplanter les rois du mal, frappa peut-être, avant sa mort, le grand client oriental d'Auguste, son vassal de Judée, Hérode le Grand.

Hérode était un monstre : un des monstres les plus perfides qu'ait jamais vomis la fournaise des déserts d'Orient, qui pourtant en avait engendré plus d'un, et plus horribles les uns que les autres. Il n'était pas juif, il n'était pas grec, et pas romain. C'était un Iduméen, un barbare qui rampait devant Rome et singeait les Grecs pour mieux asseoir sa domination sur les Juifs. Fils d'un traître, il avait usurpé le royaume de ses maîtres, les derniers infortunés Hasmonéens. Pour légitimer sa trahison il épousa une de leurs nièces, Mariamne, que par la suite, sur d'injustes soupçons, il fit mettre à mort. Ce n'était pas son premier crime. Il avait précédemment fait noyer son beau-frère Aristobule ; il avait condamné à mort son autre beau-frère, Joseph, et Hyrcan II, dernier souverain de la dynastie vaincue. Non content d'avoir fait mourir Mariamne, il fit tuer aussi la mère de celle-ci, Alexandra, et même les fils de Baba, uniquement parce qu'ils étaient lointains parents des Hasmonéens. Entre-temps il s'amusait à faire brûler vifs Judas fils de Sariphée et Matthias fils de Margaloth en même temps que d'autres chefs des Pharisiens. Plus tard, redoutant que les fils qu'il avait eus de Mariamne ne voulussent venger leur mère, il les fit étrangler ; près de mourir il donna ordre de tuer également un troisième fils, Archelaos. Luxurieux, soupçonneux, impitoyable, avide d'or et de gloire, il ne connut jamais la paix, ni en Judée, ni dans sa maison, ni en lui-même. Pour faire oublier ses assassinats, il fit au peuple de Rome une donation de trois cents talents à dépenser en festivités ; il s'humilia devant Auguste pour que celui-ci se fit le complice, et à sa mort lui légua dix millions de drachmes et, en sus, une nef d'or, et une d'argent pour Livie.

Ce soudard mal lavé, prétendit se concilier et réconcilier les Hellènes et les Hébreux ; il réussit à acheter les descendants dégénérés de Socrate, qui à Athènes allèrent jusqu'à lui élever une statue, mais les Juifs le détestèrent jusqu'à sa mort. C'est en vain qu'il reconstruisit Samarie et restaura le Temple de Jérusalem : il était à jamais pour eux le païen et l'usurpateur.

Craintif comme les malfaiteurs vieillissants et les princes nouveaux, le moindre bruissement de feuillages, le moindre mouvement d'ombre le faisaient sursauter. Superstitieux comme tous les Orientaux, crédule devant les présages et les vaticinations, il dut croire sans peine les trois Mages qui venaient du fond de la Chaldée, guidés par une étoile vers le pays qu'il avait dérobé par fraude. Tout prétendant, même imaginaire, le faisait trembler. Et quand il apprit des Mages qu'un roi de Judée était né, son coeur de Barbare anxieux s'effraya. Ne voyant pas revenir les astrologues pour lui indiquer le lieu où était apparu le nouveau descendant de David, il ordonna que tous les enfants de Bethléem fussent tués. Flavius Josèphe passe sous silence cet ultime exploit du roi : mais celui qui avait fait occire ses propres enfants n'était-il pas capable d'immoler ceux qui n'étaient pas nés de lui ?

Personne ne sut jamais le nombre des enfants sacrifiés à la peur d'Hérode. Ce n'était pas la première fois qu'en Judée on passait au fil de l'épée jusqu'aux nourrissons à la mamelle : le peuple hébreu lui-même avait châtié, aux temps anciens, les cités ennemies en massacrant les vieillards, les épouses, les jeunes gens et les enfants, ne laissant en vie que les vierges, pour en faire des esclaves et des concubines. À présent, l'Iduméen appliquait la loi du talion au peuple qui l'avait acceptée.

Nous ne savons pas le nombre des innocents mais nous savons - si Macrobe est digne de foi - qu'il y eut parmi eux un fils en bas âge d'Hérode qui était en nourrice à Bethléem. Pour le vieux monarque uxoricide et infanticide, qui sait même si cela fut un châtiment, qui sait même s'il souffrit quand on lui apporta la nouvelle de l'erreur. Peu après, lui-même dut quitter la vie, accablé de maux répugnants. Son corps, vivant encore, pourrissait ; les vers lui rongeaient les testicules ; il avait les pieds enflammés, le souffle court, l'haleine insoutenable. Répugnant à lui-même, il tenta de se tuer à table avec un couteau, et mourut enfin, après avoir ordonné à Salomé de faire tuer de nombreux jeunes gens enfermés dans ses prisons. scene-du-massacre-des-innocents---leon-cogniet

Le Massacre des Innocents fut le dernier exploit du puant et sanglant vieillard. Cette immolation d'innocents autour du berceau d'un innocent - cet holocauste de sang pour l'enfant nouveau-né qui offrira son sang pour le pardon des coupables -, ce sacrifice humain pour celui qui à son tour sera sacrifié, a une signification prophétique. Des milliers et des milliers d'innocents devront mourir, après sa mort, pour le seul crime d'avoir cru à sa Résurrection : il naît destiné à mourir pour les autres et voici que des milliers de nouveau-nés meurent pour lui, comme en expiation de sa naissance.

Il y a un redoutable mystère dans cette offrande sanglante des purs, dans cette décimation d'êtres du même âge. Ils appartenaient à la génération de ceux qui devaient le trahir et le crucifier. Mais ceux qui furent égorgés par les soldats d'Hérode ce jour-là ne le virent pas, n'arrivèrent pas au point de voir mourir leur Seigneur. Ils le sauvèrent par leur mort - et furent sauvés à jamais. Ils étaient innocents et restèrent innocents pour l'éternité. Leurs pères et leurs frères survivants, un jour, les vengeront - mais ils seront pardonnés « parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font ».

 

Lu dans "Histoire du Christ" de Giovanni Papini". Edit. L'Age d'Homme/de Fallois, 2010. 

 

 

 

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