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Une parole et un projet (Evangile-premiers disciples)

Publié le par Christocentrix

A l'appel adressé aux disciples, Jésus joint un projet: « Je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes ».

Au premier abord, nous pourrions être tentés de penser que ce projet est ce qui a attiré les disciples. Rien de cela, en fait! La nouvelle profession proposée par Jésus n'est inscrite dans aucune chambre des métiers ! « Pêcheur d'hommes »: ce métier-là n'existe pas ! Même un pêcheur de poissons ne peut imaginer en quoi cela peut consister ! Ni en Galilée, ni dans aucune autre mer au monde il n'existe des pêcheurs d'hommes !

 Si les disciples obéissent, ce n'est pas parce qu'ils convoitent la tâche proposée par Jésus, ni parce qu'ils sont curieux de découvrir cette insolite besogne, mais parce que c'est Jésus qui la propose et qu'elle pourra être découverte à sa suite, avec lui.

L'important dans ce projet, c'est de constater qu'il vient de Jésus et non des disciples. On ne devient pas disciple pour réaliser ses propres projets, si beaux soient-ils ! On n'entre pas dans l'Église pour concrétiser ses rêves ! Heureux celui qui saura dire : " Le Christ en a un projet pour moi, et c'est à cela que je m'efforce de répondre avec le meilleur de moi-même et la force de son Esprit!".  Il n'y a pas besoin d'un projet personnel pour se mettre à la suite du Christ : il s'agit d'entrer dans le projet de Dieu.

Le premier effet de l'appel du Christ, c'est qu'il met en mouvement : les disciples le suivent. La parole de Jésus est si puissante qu'elle fait sortir des hommes de leur barque : ils partent à la suite du Christ. Le mouvement déclenché par la parole du Christ n'est pas n'importe lequel : les disciples suivent celui qui est lui-même en mouvement. Depuis le début de l'Évangile de Marc, Jésus ne cesse de se déplacer, d'avancer. Il vient de Galilée jusqu'au Jourdain ; sitôt baptisé, il remonte de l'eau et s'en va au désert, de là il ressort après quarante jours pour retourner en Galilée. Près de la mer, il ne fait que longer le bord, de barque en barque, pour poursuivre sa route, ensuite, vers Capharnaüm, puis d'autres villages... Celui qui appelle n'a pas même de lieu où reposer sa tête. Il ne cesse d'être en mouvement ! Et les disciples, en le suivant, entrent dans ce mouvement. Être disciple, c'est entrer dans le mouvement du Christ, dans son élan, qui depuis toujours et pour toujours est un élan d'amour. Être disciple, c'est entrer dans l'élan d'amour du Christ.

Pour souligner cette mise en mouvement des disciples, Marc s'est appliqué à décrire ces hommes dans une impressionnante immobilité, jusqu'à ce que Jésus les appelle. Jacques et Jean sont installés dans leur barque, recousant des filets : geste qui demande l'immobilité de la concentration. Quant à Pierre et André, ils ont l'air de s'agiter un peu plus en jetant leur filet dans la mer. Mais en fait il n'en est rien ! Pour bien montrer que même ce geste-là est d'une grandiose immobilité, Marc se donne l'autorisation de faire une faute de grec ! « Jeter un filet » est en grec un verbe de mouvement, qui normalement demande à être suivi d'une particule avec un accusatif pour signifier qu'il y a bien mouvement. Or, curieusement, Marc fait suivre le verbe « jeter » d'une particule avec datif (en tè thalassè : dans la mer), pour bien dire que ce geste, contrairement aux apparences, est sans le moindre mouvement, un véritable arrêt sur image ! Le geste de ces deux pêcheurs est aussi immobile que leur vie ; immobile comme est immobile une vie où chaque jour ressemble au précédent. Marc bouscule la syntaxe pour dire l'indicible d'une vie figée ! Avant que Jésus appelle les disciples, leur vie est donc immobile, toujours la même... A l'appel de Jésus tout se met en mouvement, aspiré par le mouvement même de la vie du Christ.

Lorsque Matthieu écrit à son tour le récit de la vocation des premiers disciples, il n'ose pas reprendre à son compte la « faute grammaticale » de Marc ; il corrige, dans un grec irréprochable : « ils jetaient un filet dans la mer » (eis tèn thalassan, Mt 4.18). Marc a-t-il fait une banale faute de grammaire ? A vrai dire, non ! Marc a tout simplement compris et voulu exprimer que l'élan du Christ, le mouvement dans lequel il nous entraîne, est si extraordinaire que pour en rendre compte il faut bousculer un peu les règles du langage.

Si le Seigneur nous invite à entrer dans son élan, dans son mouvement, vers où nous entraîne-t-il ? Vers quel but nous conduit-il ? Être en mouvement n'est pas un but en soi !

Avant de répondre à cela, il est bon de prendre tout d'abord le temps de méditer sur le fait de marcher à la suite du Christ, à la suite de quelqu'un qui est lui-même en marche. Suivre ainsi quelqu'un, c'est essentiellement le regarder de dos. Nous brûlons peut-être une étape en pensant à notre face-à-face avec le Christ. Nous supprimons en tout cas toute idée de mouvement. Le face-à-face est peut-être pour demain, quand il ne sera plus question de marcher. Pour l'heure il s'agit de le suivre, de le voir non pas encore de face, mais de dos seulement.

Moïse, un jour, demanda à Dieu de le voir face-à-face ; cela lui fut refusé ! il lui fut accordé de laisser simplement Dieu passer devant lui, et de le contempler alors, mais seulement de dos (Ex.22. 33.23). Entrer dans le mouvement de Dieu, c'est pouvoir le contempler de dos. Cela suffit ! Qui pourrait le voir face-à-face et demeurer vivant, en soutenant l'intensité de son regard ? Avec le Christ il en va de même, car il est Dieu ! Commençons par marcher à sa suite, le contemplant de dos seulement... Le face-à-face n'est pas encore pour aujourd'hui !

Mais reprenons notre question : où va-t-il donc ? Vers quel but ? Le début de l'Évangile de Marc (v 1 à 11) répond admirablement à cette question par un superbe paradoxe.

 

Vers le Père...

Le baptême de Jésus décrit parfaitement ce vers quoi est orienté le mouvement du Christ, sans qu'il soit même nécessaire de l'expliciter. En silence, Jésus remonte de l'eau. C'est alors que l'Esprit descend vers lui. Le Fils et l'Esprit vont à la rencontre l'un de l'autre dans un profond silence. À ce moment-là, la voix du Père descend du ciel à la rencontre du Fils qui remonte de l'eau. Le Fils va à la rencontre du Père, dans l'élan suscité par son désir de l'amour du Père. L'Esprit descend, comme descend la voix du Père vers le Fils. Tout n'est qu'élan d'amour entre les Personnes de la Trinité.

Le Fils, habité par cet élan, nous entraîne donc tout simplement dans ce mouvement, vers le Père, vers l'Esprit Saint. « Venez à ma suite », dit tout simplement Jésus. Sa parole a l'intensité de la force infinie de l'amour trinitaire. Le mouvement dans lequel il nous entraîne s'inscrit dans l'ineffable élan d'amour infini qui entraîne le Père, le Fils et l'Esprit Saint dans une danse éternelle. Devant un tel élan, une faute de grec se permet de dire combien nos vies sont immobiles et combien elles sont bousculées par l'irruption de la parole de Dieu, qui nous entraîne dans son mouvement.

« Je suis le chemin... nul ne vient au Père que par moi », dit Jésus, en employant une tournure exprimant un mouvement (Jn 14.6). Le Père : tel est donc le but de notre marche à la suite du Christ, sur le chemin qu'est le Christ.

Il est bon, me semble-t-il, de lever un énorme contresens, fait très fréquemment aujourd'hui sur cette parole, par laquelle Jésus se décrit comme étant le chemin, l'unique chemin ! Cette parole mal comprise pourrait être considérée comme contestable, parce qu'il y a d'autres chemins que le christianisme pour conduire à Dieu....  Mais cette parole de Jésus dit autre chose, qui va plus loin. Jésus ne dit pas qu'il conduit à Dieu, mais « au Père ». Ce n'est pas un homme qui conduit à Dieu, mais Dieu le Fils qui conduit à Dieu le Père. Jésus n'est pas un maître à penser, ni un fondateur de religion qui conduit à Dieu, mais Dieu qui conduit à Dieu, le Fils qui conduit au Père, au sein de la Trinité. Alors, en ce sens, au sein de la Trinité, Jésus est bien le seul à pouvoir dire: « Nul ne vient au Père que par moi ! ». Si l'on néglige la profondeur trinitaire de l'Évangile de Jean, la phrase de Jésus est sujette à contresens, voire même incompréhensible et inacceptable. Mais en prenant en compte cette profondeur trinitaire, on évite le contresens.

 ...et vers les autres hommes

Mais revenons à l'Évangile de Marc qui, outre le récit du baptême qui ouvre au mystère trinitaire, nous invite à envisager une autre direction dans le mouvement du Christ, direction qui est aussi à prendre en compte pour comprendre vers quel but le disciple est entraîné sur les pas de Jésus.

Si le Christ vient de Galilée jusqu'au Jourdain, c'est aussi pour emprunter les chemins qui lui sont préparés, comme le demande Jean-Baptiste dans sa prédication : « Préparez le chemin du Seigneur ! »(1.2) Chaque homme est invité à préparer un chemin pour le Seigneur, car le Seigneur vient à la rencontre de chacun. C'est pour rencontrer les hommes que Jésus vient de Galilée. Le sens, le but de son ministère est là. Sa vie durant, et déjà sur le bord du lac, Jésus vient au devant de son peuple. Et à sa suite il appelle à devenir pêcheurs « d'hommes », ce qui met bien en mouvement vers des êtres humains qu'il s'agit de pêcher. Quiconque suit le Christ le suit dans son élan qui le conduit vers les autres.

Le paradoxe est là, dans le double but du Christ : les autres et le Père. Il ne s'agit pas pour nous de choisir, mais de suivre le Christ dans son élan vers ces deux buts, qui sont inséparables.

Cela dit, ce n'est qu'en cheminant vers le Père que je pourrai véritablement rencontrer les autres. C'est Dieu qui donne aux relations humaines leur profondeur et leur vérité. Plus je m'approche de Dieu et plus je pourrai m'approcher des autres. Je me trompe en voulant rencontrer les autres, sans passer par Dieu, car je ne vais qu'à la surface des rencontres, sans les rencontrer véritablement. Mais aussi, j'aurais tort de me passer de la rencontre des autres pour rencontrer Dieu.

Ce n'est qu'en Christ qu'il est possible de vivre ce paradoxe : lui qui nous conduit dans la profondeur du coeur de Dieu, car il est Dieu, et qui nous conduit dans la profondeur du coeur de l'homme, car il est l'homme véritable, dans un élan d'amour qui unit l'ensemble.

« Venez à ma suite », dit le Fils, Fils de Dieu et Fils de l'Homme... Ils laissèrent leur barque et le suivirent...

Le verbe « suivre » est fondamental pour comprendre le sens de la vocation d'un disciple, de tout disciple. Être disciple, c'est bel et bien suivre Jésus. Ce verbe est extrêmement employé dans les Évangiles, presque autant dans chacun des quatre (25 fois chez Matthieu, 19 fois chez Marc, 17 chez Luc et 18 chez Jean, si je ne me trompe).

En lisant les Évangiles, on s'aperçoit qu'il y a plusieurs manières de suivre Jésus, deux essentiellement : celle des disciples, mais aussi celle de la foule (Mt 4.25, 8.1...). La foule suit Jésus de sa propre initiative, par curiosité, par intérêt ou pour d'autres raisons, mais toujours momentanément ; c'est sans lendemain. Par contre, aucun disciple n'a suivi Jésus de sa propre initiative. C'est Jésus qui appelle, qui prend l'initiative. L'unique raison de le suivre tient à cet appel. Et dans ce cas ce n'est pas momentané.

Il arrive qu'un disciple se mette à ne suivre plus que « de loin », comme ce fut le cas pour Pierre par exemple (Mc 14.54). La suite du récit nous montre que cela conduit alors, tôt ou tard, au reniement. Le disciple peut donc lui aussi être infidèle, tout autant que la foule, mais s'il peut espérer le suivre encore, c'est grâce à la fidélité du Christ qui renouvelle son appel, comme il l'a fait pour Pierre (Jn 21.19, 22). La liberté du disciple peut conduire au reniement, mais la fidélité du Christ est telle qu'il invite sans cesse le disciple défaillant. Chaque nouvel appel contient le pardon des défaillances passées et ouvre à nouveau le chemin. L'élan d'amour du Christ entraîne tout disciple, y compris celui qui a renié : « M'aimes-tu ? », dit le Christ à Pierre après son reniement (Jn 21.15 s). Au disciple, qui répond positivement, le Christ redit alors ce qu'il a dit au premier jour: « Suis-moi! »(21.19), avivant encore le feu dans un élan renouvelé. La fidélité du disciple découle de la fidélité du Christ.

 

 

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