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Articles avec #signes des temps tag

Notre-Dame de Kabylie

Publié le par Christocentrix

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faillite totale

Publié le par Christocentrix

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à Rosario...(Pier Paolo Pasolini)

Publié le par Christocentrix

 

A Rosari

 

Tal cialt la ciar a pesava

tal fresc a veniva di lus,

ma vuei, frut, si ti sbassis i vuj,

no i ti jos nè pèis né lus tal to grin.

I ti ris, magari, ma il ridi

a no ti ven su da chel grin

dulà che un bigul frèit e sec

al è doma che un sèin tai blu-jeans.

Drenti da la puora Glisia

i ti âs lassàt la to ombrena :

jo i plans insièmit cui predis

il vuèit chai ci as lassât tradint.






 

 A Rosario.

 

Nel caldo la carne pesava

nel fresco diveniva di luce,

ma oggi, ragazzo, se abbassi gli occhi,

non vedi né peso né lute nel tuo grembo.

Ridi, magari, ma il riso

non ti viene su da quel grembo,

dove un cazzo freddo e secco

non è che un segno nei blue-jeans.

Dentro la povera Chiera,

hai lasciato la tua ombra :

io piango, insieme ai preti,

il vuoto che hai lasciato tradendo.

 

 

À Rosario

 

 

Dans la chaleur pesait la chair

dans la fraîcheur devenait lumière,

mais aujourd'hui, baissant les yeux, enfant,

tu ne vois ni poids ni lumière à ton ventre.

Tu ris, peut-être, mais le rire

ne jaillit pas de ce ventre,

où une bite froide et sèche

n'est qu'un signe dans le jean.

À l'intérieur de la pauvre Église

tu as laissé ton ombre

je pleure, en compagnie des prêtres,

le vide laissé par ta trahison

 


 

 

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un petit clin d'oeil à l'Histoire....

Publié le par Christocentrix

TES ENNEMIS J'EN FERAI UN ESCABEAU SOUS TES PIEDS (Psaume 109)
        
  EUROPE DU CHRIST NOTRE GRANDE PATRIE
 

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comment les Européens se sont suicidés...

Publié le par Christocentrix

 

 

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Décadence et Barbarie

Publié le par Christocentrix

"Le Barbare n'est pas seulement le fait des éléments neufs qui aspirent à bouleverser à leur profit l'Histoire ; elle est aussi celui des sociétés agonisantes qui s'apprêtent à recevoir le coup mortel." (Daniel-Rops)

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ouverture de la chasse (D. de Roux)

Publié le par Christocentrix

L'Ouverture de la Chasse ...

Le visage des temps qui sont nôtres, et dont nous ne sommes déjà plus, visage à jamais mutilé par la mélancolie de la fin d'un monde, est celui de l'interrègne déchirant d'une saison où ce qui était n'est plus et ce qui sera n'est pas encore. Le regret de ce qui n'est plus, la juste et sereine attente de ce qui sera.

Tout cela veut dire que nous sommes absolument seuls.

Seuls, absolument, par rapport à ce passé, seuls absolument, par rapport à un présent qui n'est plus fait que de notre mort, de notre écartèlement, seuls, et misérablement, par rapport aussi à un avenir dont le projet et la décision résolue, comme le dirait Heidegger, viennent ...........

.....l'ouverture de la chasse...
Toute chasse est mystique. Toute chasse est désespérée. Toute chasse est inutile.......

Là où l'aventure historique a échoué, la littérature l'emportera.

Quand rien n'est plus rien, nous sommes quelques-uns, en cet obscur occident du monde, qui pensons que dans l'avènement du rien universel, quelque chose comme un effacement de tous les effacements persiste encore, et que c'est à partir de l'humilité de celui-ci qu'un risque de recommencement peut à nouveau s'annoncer.

Autrement dit, seule reste la littérature. Mais quelle littérature ?

 

extrait de la présentation du "Cahier de l'Herne" consacré à Georges Bernanos, éditions Belfond, 1967.

 

                                                                                     Dominique de Roux...

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Barbarie (Daniel-Rops)

Publié le par Christocentrix

"D'Oswald Spengler à Aldous Huxley, nombreux sont les observateurs de notre époque qui ont fait le rapprochement entre les années dramatiques où la Providence nous a fixé de vivre, et celles, vieilles de quinze siècles, où s'effondra dans le feu, le sang et les larmes, l'Empire que Rome avait su édifier. Alors, aux environs de 375-425 de notre ère, de terribles événements eurent lieu. Attaqué de partout, rongé par l'infiltration déjà ancienne des Germains, plus encore épuisé par les vices et les maladies sociales, l'antique Imperium, né des oeuvres de la Louve, s'effondra en d'affreux soubresauts. En cinquante ans, l'Occident tout entier fut la proie des flammes ; seul l'Orient byzantin réussit à tenir bon. Ce fut une époque de violences complexes, de tyrannie, de terreurs spasmodiques. Et quand nous prononçons le mot de Barbare, c'est à de tels faits que nous pensons.

Mais à y regarder de plus près, ce vigoureux et redoutable tableau ne nous fait saisir qu'une conséquence : il ne nous livre que partiellement le sens des événements. Nous regardons les Wisigoths ou les Vandales se ruer à l'assaut des cités romaines et se livrer à tant de brutalités, que leurs noms mêmes nous soulèvent encore traditionnellement d'horreur. Nous regardons Attila et ses hordes ravager les champs et les cultures, cet Attila dont nos livres d'enfants nous disaient "que l'herbe ne repoussait plus là où son cheval avait passé". Est-ce là l'essentiel ? Est-ce dans cette dramatique et sommaire imagerie de l'Histoire qu'il faut chercher à comprendre ce grand fait, cette mystérieuse rencontre qui voulut que les invasions barbares eussent lieu exactement au moment où la civilisation antique avait épuisé ses réserves vitales, où elle était littéralement à bout de souffle, à bout d'âme, et qu'en somme Alaric, Genséric, Euric, Attila et les autres eussent accompli une tâche providentielle ?

C'est qu'à la vérité la notion de Barbarie ne se réduit pas à des données purement extérieures, à ces apparences terribles sous lesquelles elle impressionne l'imagination ; le Barbare tue, incendie, torture et viole, et c'est par là qu'il se révèle au civilisé comme un ennemi irréductible. La vérité est bien plus profonde elle engage bien davantage le processus même de l'Histoire, celui par lequel les civilisations sont «mortelles», et doivent incessamment se renouveler.

Les Barbares ne sont qu'une manifestation d'un certain état de fait, celui d'un temps, d'une époque, d'une forme de vie qui porte en soi la nécessité inéluctable d'un changement. A la fin du IVème siècle, c'était le monde méditerranéen entier, l'Empire romain dans son ensemble qui se trouvait en état de barbarie. Du côté de ceux qui se croyaient civilisés, il y avait, en réalité, un état de déséquilibre profond, un porte à faux tragique. Toutes les valeurs morales et spirituelles sur lesquelles s'était édifiée la Romanité étaient ruinées. Les vieilles vertus latines n'existaient plus. Les cadres de la société, ceux du travail et ceux de la famille, n'apparaissaient plus que comme des trompe-l'oeil. Une plèbe abrutie par la paresse, qui, durant près de trois siècles, avait pris son plaisir à assister à des exécutions publiques et à voir dévorer des hommes par des fauves, était exactement aussi barbare que la pire brute germanique ou asiatique. Le Barbare n'est pas seulement le fait des éléments neufs qui aspirent à bouleverser à leur profit l'Histoire ; elle est aussi celui des sociétés agonisantes qui s'apprêtent à recevoir le coup mortel.
Quant aux Barbares eux-mêmes, ce sont  en sens inverse,    des hommes qui n'ont pas encore assimilé les valeurs de civilisation. Il leur arrive d'en faire usage, - Théodoric avait des conseillers érudits et Attila parlait bien latin, - mais ils n'en ont pas encore absorbé les substances. Les principes moraux qui sont la base d'une société civilisée, ils les ignorent ou les dédaignent. Eux aussi sont, en un sens, placés en équilibre instable, en porte à faux.


On commence à comprendre peut-être le sens de la comparaison à laquelle nous nous référions tout à l'heure. Notre société est, incontestablement, en Barbarie, en ce sens qu'elle est en porte à faux sur l'Histoire, qu'elle ne repose plus sur l'équilibre dont vivaient les hommes depuis environ un millénaire et qu'elle n'en a pas encore retrouvé un nouveau. Les valeurs sur lesquelles vivait la civilisation blanche, sont toutes menacées, quand elles ne sont pas définitivement brisées. Des trois éléments fondamentaux qu'on discernait aux origines de l'Occident, aucun n'est indemne. La grande idée grecque d'une certaine hiérarchie de la personne basée sur le culte des valeurs de l'esprit, qu'en reste-t-il en un temps fasciné par l'utile et qui ne connaît que le rendement ? Le principe romain d'une certaine conception du droit intangible, contre lequel rien, même pas l'Etat, ne pouvait prévaloir, qu'est-il devenu au jour des propagandes, des tyrannies collectives, en ces temps noirs où l'idée même d'innocence et de culpabilité n'a plus de signification ? Et quant à la leçon la plus haute que l'Occident ait jamais entendue, celle que les Apôtres du Christ nous firent connaître aux origines de notre Histoire, il suffit d'en prononcer la formule pour qu'elle paraisse dérisoire aux hommes de notre siècle de haine : "Aimez-vous les uns les autres".



C'est tout cela, c'est ce complexe affreux de démission et de trahison qui définit la Barbarie, notre Barbarie. C'est parce que notre société tout entière s'est trahie, parce qu'elle a laissé dissoudre les principes qui l'avaient fait vivre, parce que sa morale, sa justice, sa foi se sont effritées, que les Barbares la menacent. Pour nous aussi, hommes du XXème siècle, comme pour les Romains du Vème, la Barbarie est une conséquence, [....] La Barbarie, nous la portons en nous.

N'y a-t-il donc rien à faire et les Barbares sont-ils inéluctables ? Nous n'osons pas les reconnaître, mais déjà ils sont parmi nous. Comme au temps où les premiers empereurs romains, croyant bien faire, installaient des tribus germaniques à l'intérieur des frontières, la pénétration des Barbares est commencée. Une nouvelle race d'hommes existe, mêlée aux cadres d'une société agonisante, et prêts à opérer par le fer et par le feu, la relève de l'Histoire. Déjà a commencé ce que le grand philosophe espagnol Ortega y Gasset, dans son essai prophétique, La Révolte des masses, a parfaitement appelé « l'invasion verticale des Barbares ». Un monde meurt parmi nous, un autre s'efforce à naître ; il est de règle naturelle que la mort et la naissance se fassent également dans la douleur.


Mais, pour quiconque sait dépasser le cadre des contingences personnelles, le devoir est tout tracé. Quand une époque est « en Barbarie », il existe en elle, simultanément, des valeurs permanentes destinées à survivre et des éléments éphémères qui sont comme la crasse des événements. Lorsque les cataclysmes du Vème siècle eurent labouré la vieille terre d'Europe jusqu'au roc, on vit germer de nouveau, lentement, des principes de civilisation qui allaient peu à peu grandir et s'épanouir. Des longues années d'horreur et de violence qui constituent le Haut Moyen Age, ce qui est sorti, en définitive, c'est un des chefs d'oeuvre de l'évolution humaine, la civilisation du Moyen Age, celle de saint Louis et de saint François d'Assise, celle des Cathédrales et de saint Thomas d'Aquin.


Ainsi, dans le monde qui nous entoure, bien des éléments ne sont qu'illusions, faux-semblants, peut-être déjà pourriture. Mais il en est aussi qui portent en eux le germe des valeurs éternelles, sur lesquelles le monde futur s'édifiera. Il ne s'agit pas de préserver les premiers, sous prétexte de sauvegarder les seconds. Au contraire, il s'agit de choisir à temps. Il s'agit de rejeter tout ce qui ralentit la marche de l'humanité vers un avenir plus harmonieux et plus juste, et de défendre avec une extrême vigueur, - même si en apparence, c'est en pure perte, - ces valeurs fondamentales qui font que l'homme est l'homme ; le respect de la personne, le souci de la justice, un certain idéal de vérité et de charité. Notre rôle, à nous qui essayons de penser notre temps et de le juger selon certains principes, sera, peut-être, au coeur des déchaînements de la force et de la haine, assez semblable à celui de ces moines du Haut Moyen Age qui, environnés par la violence et menacés sans cesse, firent front aux pires tempêtes, et, en définitive, sauvèrent l'Esprit".



                                                                                                                   DANIEL-ROPS (1949)


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Vouloir-vivre et volonté de culture (Nicolas Berdiaev)

Publié le par Christocentrix

Il n'est pas à notre époque de question plus importante que celle des rapports de la culture et de la civilisation, parce qu'elle intéresse à la fois la connaissance et la vie ( Je me sers des termes culture et civilisation au sens auquel ils sont employés en Allemagne et en Russie. En France on a adopté une terminologie différente, et l'on emploie le mot civilisation en lui donnant le sens de culture).  En bref, c'est le problème du destin qui nous attend, sujet passionnant entre tous pour l'homme. D'ailleurs, le succès exceptionnel du livre de Spengler sur le déclin de l'Europe s'explique justement par le fait qu'il a posé d'une façon impérieuse cette question à la conscience de l'humanité civilisée. Aux périodes de crises et de catastrophes, il est impossible de ne pas se livrer avec tout le sérieux que demande la situation, û des méditations et à des réflexions sur l'évolution des destinées historiques des peuples. L'aiguille de l'horloge de l'histoire du monde marque l'heure fatale, l'heure du crépuscule qui approche, où il faut allumer des feux et se préparer à la nuit. Spengler voit dans la civilisation (et celle-ci finit par la mort) la fatalité qui frappe chaque culture; mais ce thème n'était pas nouveau et il est surtout familier à la pensée russe. En effet les philosophes russes ont depuis longtemps reconnu la différence qui existe entre culture et civilisation et ils l'ont prise pour base de leur conception des rapports réciproques entre la Russie et l'Europe. Toute notre conscience slavophile était pénétrée d'hostilité à l'égard, non de la culture, mais de la civilisation européenne. Notre mot d'ordre « L'Occident est en train de pourrir », marquait la mort de la première et le triomphe de la seconde, mais sans âme et sans Dieu. Khomiakov, Dostoïewski et K. Leontiev éprouvaient un véritable enthousiasme pour le grand passé de l'Europe, pour ce « pays de merveilles sacrées », ils respectaient ses vieilles pierres, ses nobles monuments. Mais cet héritage magnifique a été répudié; une civilisation de petite bourgeoisie, sans religion, a vaincu la vieille culture sacrée. Et les penseurs russes voyaient dans la lutte entre l'Orient et l'Occident, entre la Russie et l'Europe, l'image du combat entre l'esprit et sa négation. On voulait croire que notre pays ne suivrait pas le chemin de la civilisation, mais sa voie propre, et qu'il était le seul où une culture à base religieuse était encore possible.

Mais peut-on dire que ce thème, qui se posait à la conscience russe d'une façon très aiguë, resta totalement étranger à la pensée occidentale? Spengler a-t-il été le seul à l'aborder? Il semble bien que le «phénomène» Nietzsche soit sorti de ce problème, fatal pour la culture européenne. Son aspiration à une culture tragique, dionysienne n'a pu naître qu'à une époque de civilisation triomphante, et les meilleurs hommes de l'Occident éprouvaient cette angoisse mortelle en présence de la victoire du mamonisme dans la vieille Europe, devant la mort de la culture spirituelle, sacrée et symbolique, dans une civilisation technique et sans âme. Tous les romantiques étaient blessés presque à mort par le triomphe de ces conceptions qui leur étaient si étrangères. Avec une force prophétique, Carlyle s'est élevé contre elles. Les attaques impitoyables auxquelles se livre Léon Bloy dans ses géniales analyses de la « sagesse bourgeoise », n'expriment pas autre chose qu'une révolte contre la civilisation. Les catholiques français, romantiques et symbolistes, se réfugiaient dans le moyen âge, leur lointaine patrie spirituelle, pour se sauver de l'angoisse mortelle qui les étreignait. L'engouement de l'Occident pour les époques culturelles du passé et pour l'exotisme oriental marque uniquement la rébellion de l'esprit contre le passage définitif de la culture à la civilisation, mais d'un esprit trop raffiné, décadent et affaibli. Du non-être dont les menace la civilisation, les hommes d'une culture à son déclin sont incapables de passer à l'Etre véritable, à l'Etre éternel; aussi ne voient-ils de salut que dans la fuite vers un passé qu'il est impossible de ranimer ou dans les cultures figées de l'Orient qui leur sont totalement étrangères.

C'est ainsi que se trouvent ébranlées les bases de la théorie courante du progrès qui prétendait que l'avenir était toujours plus parfait que le passé et que l'humanité s'élevait à des formes de vie supérieures, en suivant une ligne droite. Une telle conception porte en elle des germes de mort et elle implique des principes qui l'entraînent fatalement vers la civilisation. Or celle-ci marque la fin de l'esprit de la culture et elle est une manifestation d'un tout autre Etre, ou plutôt, d'un non-Etre. Il faut donc rechercher le sens de ce phénomène si typique car c'est ainsi seulement qu'on réussira à découvrir le sens de l'histoire; or Spengler ne nous aide en rien dans ce domaine.

Chaque culture, après une période d'épanouissement, de raffinement, connaît un épuisement de ses forces créatrices et un affaiblissement de l'esprit : elle subit un changement de direction. L'étude artistique et scientifique, l'approfondissement de la pensée, les grands élans créateurs, tout cela cesse d'être considéré comme la réalité, n'inspire plus les hommes qui se tournent vers l'organisation pratique de la vie et vers son extension de plus en plus grande sur la surface de la terre. On n'éprouve plus qu'une « volonté de vivre » de plus en plus irrésistible, on aspire à la « pratique » de la vie, à sa jouissance, à sa domination. En effet aux époques de déclin de la culture on veut trop « bâtir » la « vie », alors qu'aux périodes d'épanouissement ce désir ne dépasse pas certaines limites. Lorsque la soif de « vivre » se répand trop dans l'humanité, une culture spirituelle supérieure cesse d'être recherchée, car elle est toujours aristocratique, qualitative et non quantitative; on désire uniquement la « vie », avec la puissance et le bonheur qu'elle est censée comporter. La volonté de génialité a disparu, on ne veut plus de contemplation, de connaissances désintéressées : la culture est fatalement entraînée dans une chute irrésistible, elle est impuissante à se maintenir en tant que phénomène qualitatif et succombe au pouvoir du principe quantitatif. Elle est incapable de perpétuer son développement car elle ne réalise plus les fins qui ont été conçues par ses créateurs. La culture n'est pas la source d'une vie nouvelle, mais elle est créatrice de valeurs nouvelles et ses réalisations sont symboliques et non réalistes. Elle ne formule la vérité que dans la connaissance, dans les ouvrages philosophiques et scientifiques; le bien dans les moeurs et les institutions sociales; la beauté dans les poèmes et les tableaux, dans les oeuvres architecturales, dans les concerts et les représentations dramatiques; le divin enfin dans la symbolique et le culte religieux. Dans la culture, l'acte créateur se trouve alourdi, l'Etre supérieur ne se présente que sous la forme d'images et toute création n'aboutit qu'à des symboles : c'est ainsi que la structure de l'Eglise n'est que la représentation figurée de la hiérarchie céleste. Mais où est la « vie » elle-même? On dirait que la transfiguration réelle est inaccessible dans la culture, mais le mouvement dynamique, avec ses formes cristallisées, pousse à franchir ces limites et entraîne irrésistiblement vers la « vie », la pratique, la force, et c'est ainsi que s'accomplit le passage de la culture à la civilisation.

 

C'est l'Allemagne de la fin du XVIIIème et du début du XIXème siècle qui semble avoir connu le plus grand essor culturel, lorsqu'elle était le pays tant vanté de « poètes et de philosophes ». Il serait en effet difficile de trouver une époque qui ait été animée au même degré (le la volonté de génialité. En l'espace de quelques décades on vit apparaître des hommes tels que Lessing et Herder, Goethe et Schiller, Kant et Fichte, Hegel et Schelling, Schleiermacher et Schopenhauer, Novalis et tous les romantiques. Les périodes suivantes envieront une telle floraison et le philosophe Windelband, qui appartient à un moment de décadence culturelle, parle de ces quelques années comme d'un paradis perdu. Mais la vie était-elle alors vraiment supérieure? Il semble difficile de le croire car tous les hommes de cette époque sont unanimes à déclarer que la « vie » en Allemagne était alors mesquine, pauvre, petite bourgeoise, étouffante. L'Etat était faible, morcelé, misérable et cet épanouissement de la culture n'a touché que l'élite du peuple allemand dont la masse se trouvait dans une situation assez médiocre. Peut-on dire alors que la Renaissance, époque d'activité créatrice sans égale, a connu cette « vie » authentique ? Laissons le romantique Nietzsche, vivant au milieu d'une civilisation qu'il détestait, vanter amoureusement cette période comme celle d'une « vie » puissante et supérieure. En fait, la vie y était horrible et méchante; jamais la beauté n'y a été réalisée dans sa perfection terrestre, et la vie de purs artistes comme Léonard et Michel-Ange n'a été qu'une tragédie douloureuse. D'ailleurs il y existe comme une opposition entre la culture et la « vie » que la civilisation tente de réaliser. C'est elle qui crée le Grand Etat allemand, un capitalisme puissant et le socialisme qui en est inséparable; elle qui réalise la volonté de domination et d'organisation mondiales. Mais dans cette Allemagne, impérialiste et socialiste, il n'y aura plus de Gœthe, ni de grands idéalistes ou de grands rornantiques, il n'y aura plus de remarquable philosophie ni de grand art : tout y deviendra technique, même la pensée réfléchie dans ses courants gnoséologiques. Le désir de conquête l'emportera sur la pénétration intuitive de l'Etre, sur l'effort pour l'appréhender dans sa totalité. Les Shakespeare et les Byron ne sont plus possibles dans la puissante civilisation de l'Empire Britannique, non plus que les Dante et les Michel-Ange dans l'Italie où se dresse le monument de Victor-Emmanuel qui a écrasé Rome. C'est en cela que consiste la tragédie de la culture et celle de la civilisation.

 

A une certaine phase de tout développement culturel, des tendances commencent à se manifester qui en sapent la base spirituelle. La culture est en effet inséparable d'un culte, elle est le produit de la différenciation de celui-ci, de l'épanouissement de son contenu dans les directions les plus variées. La pensée philosophique, la connaissance scientifique, la peinture, la sculpure, la musique, la poésie, la morale, tout cela se trouve indus dans le culte religieux et y forme un tout organique, non encore développé. La culture égyptienne, la plus ancienne, n'a-t-elle pas débuté dans les temples et les prêtres n'ont-ils pas été ses premiers créateurs? Le respect de la tradition joue encore ici un grand rôle, de même que la symbolique sacrée, les représentations d'une autre réalité toute spirituelle. Toute culture (même matérielle) est une création de l'esprit, elle est le produit de son travail créateur s'exerçant sur les forces élémentaires de la nature. Pourtant, à un moment donné, on voit se manifester une tendance à l'élimination de la symbolique, à la rupture avec les vérités religieuses, comme en témoigne la période de « lumières » par laquelle ont passé la culture antique et celle de l'Europe Occidentale. C'est en cela que consiste la fatale dialectique culturelle, dans ce doute de la solidité des bases et dans cette dissolution qu'elle favorise. En se séparant ainsi de sa source vitale, la culture prépare sa propre perte, elle disperse son énergie, bref elle passe de la phase « organique » à la phase « critique».

 

Pour comprendre le sort d'une culture, il faut l'envisager du point de vue dynamique, en tant que processus vivant, incapable de se maintenir à la hauteur moyenne qu'il a atteint au plein de son épanouissement. Il se produit toujours un glissement, une chute, le passage à un état auquel on ne peut plus donner le non de culture. Se fait jour alors une volonté trop intense de «vie» nouvelle, de puissance et de force, de pratique, de bonheur et de jouissance. La culture en effet, même dans ses réalisations les plus hautes est désintéressée alors que la civilisation ne l'est jamais. Le commencement de celle-ci est marqué par le moment où la raison « éclairée » écarte les obstacles spirituels qui empêchent de jouir de la « vie », où la volonté de domination atteint sa plus forte tension. C'est alors le passage de la contemplation, de la création des valeurs à la « vie » elle-même c'est l'abandon à son courant impétueux, la jouissance voluptueuse de sa force. Une tendance utilitaire, «réaliste» , c'est-à-dire civilisatrice, se fait jour dans la culture. La grande philosophie et le grand art ainsi que la symbolique religieuse ne sont plus nécéssaires. En suivant des voies diverses, on commence à ressortir le caractère non sacré de la culture et à déprécier ce qu'il y avait de plus élevé en elle; traduite devant le tribunal de la vie la plus « réaliste », elle est reconnue comme une illusion forgée par une conscience non encore libérée. C'est à l'organisation technique de la vie de débarrasser définitivement l'humanité des mensonges de la culture et de créer une civilisation parfaitement « réaliste » qui permettra de surmonter toutes ces illusions spirituelles.

Le matérialisme économique est une philosophie très caractéristique et typique d'une époque de civilisation, elle découvre le secret, le pathos intérieur de celle-ci, mais ce n'est pas cette théorie qui est coupable de la baisse de la vie spirituelle. C'est dans La réalité elle-même que s'est affirmée la prédominance de l'économique et que toute la culture spirituelle s'est transformée en une « superstructure » avant que ce fait ait trouvé son reflet dans le matérialisme. La civilisation est en effet, par sa nature, technique et l'économisme doit forcément y jouer le premier rôle. Ainsi se trouve dénoncé le caractère illusoire de toute idéologie. Contrairement à la culture, la civilisation n'a aucun fond religieux, elle représente la victoire de la raison « éclairée », qui n'a plus rien d'abstrait, est foncièrement pragmatique. De plus elle n'a rien de symbolique, ni de hiérarchique, ni d'organique; elle est au contraire réaliste, mécanique et démocratique. Elle veut la vie dans toute sa réalité et n'a que faire des signes se rapportant à d'autres mondes. Dans la civilisation et le capitalisme, le travail collectif se substitue à l'activité créatrice individuelle, tout est dépersonnalisé. L'affranchissement de l'être humain que la civilisation aurait, soi-disant, pour mission d'accomplir, aboutit à la mort de l'originalité propre à chacun. Le principe personnel n'a pu se manifester que dans la culture; la volonté de puissance vitale supprime la personnalité : tel est le paradoxe de l'histoire.

 

Le passage de la culture à la civilisation a pour corollaire un changement radical des rapports entre l'homme et la nature, effet normal de toutes les transformations sociales qui s'accomplissent dans les destinées humaines. Le matérialisme économique a reconnu cette vérité par l'analyse de la civilisation qui se déroule sous nos yeux. Elle a débuté par la victorieuse entrée de la machine dans notre vie qui a ainsi perdu tout lien avec le rythme des éléments naturels. Il s'est interposé alors un milieu artificiel, fait d'outils à l'aide desquels l'homme cherche à se soumettre la nature : en cela se manifeste la volonté d'utilisation réaliste de la vie, qui s'oppose à la conscience ascétique du moyen âge. De la contemplation et de la résignation l'être humain passe au désir d'exalter la force vitale et perd alors la curiosité de son moi intérieur, de son âme. En organisant les forces de la nature, il détruit leur caractère organique; l'existence devient de plus en plus technique. La machine imprime à l'esprit humain son cachet et devient la base de la civilisation qui n'a plus de fondement naturel ou spirituel. La pensée elle-même devient technique, ainsi que toutes les créations et tous les arts. Du reste, la place occupée de nos jours par le gnoséologisme, le méthodologique et le pragmatisme est tout à fait caractéristique de notre époque. L'idée même de philosophie « scientifique » est née de la volonté de puissance, du désir d'acquérir une méthode susceptible d'accroître le pouvoir humain. C'est le principe de spécialisation qui domine dans la civilisation car elle ignore la totalité spirituelle de la culture.

La machine et la technique sont encore des produits de la culture intellectuelle, de ses grandes découvertes, mais ce sont eux qui finissent par saper ses bases et par tuer son esprit. La culture se « désanime » pour ainsi dire et se transforme en civilisation. L'esprit baisse, la qualité cède la place à la quantité, et sans ascèse ni résignation une vie spirituelle supérieure est impossible. Telle est la tragédie, la fatalité des destinées historiques. Toute science est convertie en moyen de réalisation de la volonté de puissance et de bonheur, de jouissance du processus de la vie. L'art sert également à l'embellissement, à l'organisation de l'existence. Toute beauté de la culture extériorisée dans ses temples, ses palais et ses villas, est enfermée dans des musées qui ne contiennent plus que des cadavres de belles choses et qui sont les seuls liens qui rattachent la civilisation au passé. Alors dans le culte de la vie ne rentre aucune considération sur le sens même de celle-ci; tout cesse d'être une valeur en soi. Chaque instant, chaque expérience, qui devrait être un lien avec l'éternité, n'est plus qu'un moyen d'accélération des processus de la vie, tous orientés vers la mauvaise infinité, vers le vampire dévorant du futur, de Ia puissance et du bonheur à venir. Dans la civilisation qui se déroule à un rythme rapide qui va s'accélérant sans cesse, il n'y a ni présent ni passé, il n'existe aucune issue vers l'éternité, seul compte l'avenir. Ce sont la machine et la technique qui ont provoqué cette course, car la vie d'un organisme est plus lente, sa cadence moins impétueuse. Non seulement la civilisation est futuriste, elle est aussi excentrique car elle projette la vie à la surface. Elle en substitue les moyens aux fins qui s'évanouissent, disparaissent car on ne leur confère plus de réalité. L'organisation, la production sont les principaux objets de préoccupation et on leur soumet même la culture spirituelle. Les rapports entre les fins et les moyens se trouvent invertis, brouillés; tout est mis en cause pour pouvoir jouir de la vie. Mais celle-ci, à quoi sert-elle? A-t-elle un sens? La machine a acquis un pouvoir sur l'homme et iI ne sert de rien de se livrer à la négation romantique de ce fait, à une condamnation et à une répudiation de la civilisation qui est un moment dans les destinées humaines, une expérience qui enrichit I'esprit. La restauration pure et simple de la culture est impossible, son style classique est incompatibIe avec le nouveau milieu créé dans Iequel elle sera toujours romantique, tournée vers les époques religieuses et organiques du passé. Au XIXème siècle, les meilleurs défenseurs de la culture étaient des romantiques, mais c'est la transfiguration religieuse qui constitue le seul moyen réel de la dépasser ainsi que la civilisation. La civilisation est, de par sa nature « bourgeoise », au sens le plus profond de ce mot, c'est-à-dire que son esprit n'adhère et ne s'incorpore qu'aux choses fragiles et périssables, car il n'aime pas ce qui est éternel. Etre «bourgeois », c'est être esclave de ce qui est caduc. La civilisation d'Europe et d'Amérique, la plus parfaite du monde, a créé le système capitaliste et industriel qui était non seulement le produit d'un puissant développement économique, mais aussi un effet de la destruction de la spiritualité : ainsi il a aboli l'esprit de l'éternité, il a supprimé les choses saintes, il a supprimé Dieu. C'est en effet à cette civilisation des temps les plus modernes qu'incombe la responsabilité de ce déicide, et non au socialisme révolutionnaire qui n'a fait qu'accepter l'héritage négatif de son esprit « bourgeois ». Il faut pourtant reconnaître que la religion n'a pas tout à fait répudiée, mais de symbolique qu'elle était dans la culture, elle est devenue pragmatique. On s'est en effet rendu compte qu'elle était susceptible de contribuer efficacement à l'organisation de la vie, à l'accroissement de sa puissance.

Mais le socialisme a préféré le pragmatisme de l'athéisme dans lequel il voit un moyen plus propre à assurer aux grandes masses de l'humanité la jouissance de la vie. D'ailleurs l'attitude utilitaire à l'égard de la religion, qui était celle du monde capitaliste, a été une véritable source d'athéisme et une cause de vide spirituel. Un Dieu dont l'intervention active est utile pour assurer le succès et le développement de la civilisation ne peut en effet être un vrai Dieu. Cela saute aux yeux. C'est le socialisme athée qui a raison, du point de vue négatif s'entend. Le Dieu des révélations religieuses, de la culture symbolique s'est depuis longtemps retiré de la civilisation, comme celle-ci s'est éloignée de lui et a laissé derrière elle tout ce qui est ontologique : c'est dire qu'elle est mécanique et incapable de créer des fictions. Par son culte de la machine, elle est incompatible avec ce qu'il peut y avoir de cosmique, de spirituel dans chaque Etre. On pourrait objecter que l'économie repose, elle aussi, sur une base ontique, divine, puisque tout homme est soumis au devoir, à l'impératif du développement économique, mais c'est en creusant un fossé entre elle et l'esprit, en imprimant à toute la vie un caractère purement technique et non organique, qu'on transforme l'économie en règne du fictif et du mécanique, qu'on détruit sa base spirituelle et qu'on prépare sa perte. Le travail perd tout sens, toute justification et se révolte contre le système tout entier; ainsi la civilisation capitaliste trouve dans le socialisme le châtiment qu'elle a mérité, elle garde son caractère « bourgeois », car il ne lui apporte aucun esprit nouveau. L'industrialisme, générateur de fictions et de fantômes, détruit inévitablement la discipline et la motivation spirituelles du travail et va au devant d'une catastrophe.

La civilisation est parfaitement impuissante à réaliser son rêve d'un pouvoir sans cesse croissant sur le monde. La tour de Babel ne sera pas achevée. Déjà pendant la guerre de 1914-1918 (et plus encore lors de la dernière) on a assisté à l'écroulement du système industriel, à la mise à nu des fictions dont a vécu le monde « bourgeois ». Telle est la tragique dialectique des destinées historiques. Tout doit être envisagé du point de vue dynamique car rien ne peut être compris d'une façon adéquate si l'on considère seulement le côté statique. C'est ainsi qu'on constate qu'en histoire tout a tendance à se transformer en son contraire, tout y est chargé de contradictions internes et porte en soi les forces destinées à amener sa destruction. L'impérialisme est le produit technique de la civilisation et n'a rien de commun avec la culture; il est la pure volonté de puissance mondiale, d'organisation de la vie, il est partie intégrante du système industriel capitaliste. C'est ainsi qu'on le trouve aux XIXème et XXème siècles, en Angleterre et en Allemagne. Mais il ne faut pas confondre cet impérialisme d'inspiration « bourgeoise » avec celui qui, dans les temps passés, avait un caractère sacré et qui est au mieux représenté par le Saint Empire Romain et le Saint Empire de Byzance; ceux-ci sont symboliques et font partie de cultures et non de civilisations.

Or cette volonté impérialiste de domination mondiale a pour conséquence la décomposition, la pulvérisation des corps historiques que sont les Etats nationaux qui appartiennent aux époques de culture. L'Empire britannique, par exemple, c'est la fin de l'Angleterre en tant qu'Etat national. De plus, dans son développement irrésistible l'impérialisme sape sa propre base et prépare son passage au socialisme, dominé lui aussi par le désir intense de domination universelle de la vie et qui n'est qu'une nouvelle phase, un nouvel aspect de la civilisation. D'ailleurs l'un comme l'autre correspond à une crise profonde de la culture; celle-ci, à la période industrielle-capitaliste, approche de plus en plus de son déclin alors que la civilisation célèbre son triomphe. Pourtant cela ne veut pas dire qu'elle soit en train de mourir car, prise dans son sens le plus profond, elle est éternelle. Ainsi la culture antique a décliné et on la dirait morte; elle n'en continue pas moins à vivre en nous, à former la partie la plus intérieure de notre être. A l'époque de la civilisation, la culture continue à mener une vie qualitative, mais ne se manifeste plus quantitativement, elle s'enfonce dans la profondeur car les formes parfaites qu'elle avait élaborées se perdent et on revient à la barbarie et à la grossièreté de la vie. Déjà après la culture grecque et la civilisation universelle de l'Empire romain, on vit commencer le moyen âge barbare qui avait sa source dans les forces naturelles; il était provoqué par l'invasion de nouvelles masses humaines au sang frais qui apportaient avec elles l'odeur des forêts du nord. Mais à l'époque moderne, en Europe et dans le reste du monde, ne peut surgir qu'une barbarie ayant l'odeur de machines et qui prend ses racines dans la technique même de la civilisation, celle-ci épuisant et desséchant l'énergie spirituelle. Les âmes sont alors dominées, non par les forces nobles de la nature mais par la magie du mécanique qui confère à l'homme non un Etre véritable, mais un simulacre d'Etre.

 

La civilisation est née de la recherche de la «vie» réelle, nettement opposée au caractère symbolique et contemplatif de la culture. Tel est le chemin qu'a dû suivre l'homme pour aboutir à la transfiguration de la « vie », par le développement complet des forces de la technique. Mais ainsi, loin d'atteindre à l'Etre véritable, il perd son image humaine.

 

A l'intérieur de la culture peut s'affirmer une autre volonté de vivre et la civilisation peut n'être pas le seul chemin qui conduit à cette transfiguration. La religion semble en effet la seule voie qui permette de parvenir à l'Etre véritable. Dans les destinées historiques de l'humanité on peut distinguer quatre époques : la barbarie, la culture, la civilisation et la transfiguration religieuse, mais elles ne doivent pas être envisagées uniquement dans leur succession chronologique; ces états différents peuvent en effet coexister car ils expriment les diverses orientations de l'esprit humain. Il n'en est pas moins vrai que, selon les périodes, c'est l'un ou l'autre qui domine. Le dernier devait surgir des profondeurs de l'âme humaine à l'époque hellénistique qui était celle de l'universalisme romain et c'est alors que le christianisme fit son apparition dans le monde. Il se présenta comme un miracle lui-même et comme accomplissement des miracles, car une volonté semblable va toujours de pair avec le désir intense de transfiguration réelle de la vie.

Pourtant dans l'évolution de ses destinées historiques, il a passé par les trois autres états : à la période de culture, le christianisme était surtout symbolique, il n'offrait que des images, des signes de la transfiguration religieuse; à la phase suivante il devint particulièrement pragmatique et fut un moyen d'intensification des processus de la vie, une technique de discipline spirituelle. Mais la volonté de miracle commencé à faiblir pour s'éteindre complètement à l'apogée de la civilisation, et les chrétiens de cette époque, tout en y croyant encore, n'attendent plus de manifestations surnaturelles. Pourtant, ce désir, animé par la foi, de la transfiguration de la vie, non point mécanique et technique, mais organique et spirituelle, ne peut pas ne pas revenir pour conduire les hommes, de la culture en voie d'extinction vers la « vie » elle-même, par un chemin autre que celui emprunté par la civilisation. La religion ne peut être un simple élément partiel de la vie, refoulé dans un coin caché de celle-ci; elle doit opérer cette transformation ontologique et réelle de la vie que la culture n'atteint que symboliquement et la civilisation par des moyens techniques. Mais peut-être aurons-nous encore à traverser une période de civilisation aérienne.

La Russie a été un pays énigmatique, aux destinées incomprises, où la volonté de culture a toujours été entremêlée d'une volonté de « vie », sans cesse orientée de deux façons différentes qui pourtant se confondaient souvent : elle était tournée à la fois vers la transfiguration sociale de la vie dans la civilisation et vers la transfiguration religieuse, vers l'attente d'un miracle dans les destinées humaines. Les Russes n'ont jamais éprouvé de satisfaction devant la culture et n'ont jamais voulu en créer une qui soit moyenne et s'y maintenir; ce sont Pouchkine et l'époque d'Alexandre Ier qui représentent le plus haut degré atteint. Déjà la grande littérature russe du XIXème siècle ne fait plus partie de la culture, mais est orientée vers la « vie », comme en témoignent Gogol, Tolstoï, Dostoïewski, ainsi que V. Soloviev, K. Leontiev, N. Fedorov et tous les courants philosophiques et religieux les plus récents. Les traditions culturelles ont toujours été trop faibles chez nous. Quant à la civilisation que nous sommes en train de créer, elle est tout simplement affreuse : l'élément barbare a de tout temps été trop fort en Russie, pourtant notre volonté de transfiguration religieuse était affectée d'une tendance à une certaine rêverie morbide. La conscience russe est à même de comprendre la crise culturelle et la tragédie des destinées historiques beaucoup plus profondément que les hommes de l'Occident confortablement installés selon leurs aises, car notre âme a conservé la faculté de manifester la volonté du miracle de la transfiguration religieuse de la vie. Nous ne pourrons jamais devenir les esclaves du symbolisme de la culture et du pragmatisme de la civilisation au même degré que les autres peuples occidentaux. La volonté du peuple russe a besoin d'être épurée et fortifiée et nous devrons subir encore une grande pénitence, mais ensuite nous aurons le droit de déterminer notre vocation dans le monde.

 

                       Nicolas Berdiaev (paru en appendice dans " Le sens de l'Histoire ")

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Nihilisme, crise interne...(Christos Yannaras)

Publié le par Christocentrix

"Le problème de l'apophatisme théologique apparaît sous la forme du nihilisme européen comme la « crise interne » de la métaphysique en Occident. Nous devons à Heidegger d'avoir révélé la crise à elle-même, en montrant le point de départ de son interprétation historique.

L'affirmation de Heidegger révèle dans le nihilisme européen l'acuité d'un apophatisme briseur d'idoles, et en même temps la conséquence historique de la progression intellectuelle et civilisatrice de l'Occident. C'est dans la proclamation nietzschéenne de la « mort de Dieu » (Gott ist tot) que Heidegger fait déboucher l'évolution historique de la métaphysique européenne. Le propos de Nietzsche montre la « logique interne » de l'histoire de l'Occident, la finalité de cette histoire. « Dieu est mort» signifie que le Dieu chrétien, le Dieu de la métaphysique occidentale, a cessé de constituer le fondement de la vérité des êtres et de l'existence humaine. Le lieu de Dieu est vide, et cette absence définit le contenu du nihilisme. Dans le cas de Nietzsche, le nihilisme est bien davantage qu'une thèse théorique excluant Dieu par des arguments rationnels.

La proclamation de la mort de Dieu définit une attitude historique qui refuse de recevoir le surnaturel comme un produit de la raison, et l'intelligible comme le fondement nécessaire du sensible. Cette attitude prend corps peu à peu en Occident, pour aboutir à la proclamation prophétique de Nietzsche. Durant les siècles où se perpétue la tradition chrétienne, la métaphysique européenne s'édifie sur l'hypothèse - Dieu, mais plus elle progresse, plus elle exclut Dieu. Elle fait de Dieu la première cause rationnelle de la cosmologie et le principe autoritaire de la morale catégorique. Mais justement parce qu'elle apporte l'affirmation rationnelle de Dieu, la métaphysique prépare aussi la possibilité de sa réfutation rationnelle. La « mort de Dieu» est le résultat d'un processus historique qui, dans les limites de la civilisation occidentale, a duré environ deux mille ans... La « crise interne » de l'histoire de l'Occident niant progressivement la réalité de l'existence de Dieu, devient conscience historique avec la proclamation nietzschéenne de la « mort de Dieu ».

Le nihilisme de Nietzsche - témoignage du lieu vide de l'absence de Dieu - invite à prendre conscience d'une responsabilité concrète. La « mort de Dieu » n'est pas une nouvelle thèse philosophique - fondement théorique d'un système athée - mais une constatation historique, l'interprétation d'un événement définitivement accompli. La proclamation de Nietzsche est comme le terme où s'achève la métaphysique européenne. Elle révèle les dimensions réelles d'une nouvelle ère. Il écrivait lui-même en 1886: « L'immense événement nouveau, que Dieu est mort et que la foi dans le Dieu chrétien n'est plus croyable, a commencé à jeter sur l'Europe ses premières ombres ».

Un siècle avant Nietzsche, Jean Paul, dans son roman Siebenkäs (1796-1797), avait déjà annoncé en Europe la mort de Dieu. Hegel, nous l'avons vu, avait repris le propos, en l'appliquant au Dieu de la pensée abstraite. Henri Heine avait aussi parlé de la « mort de Dieu », tandis que Fr. H. Jacobi évoquait le « nihilisme », terme que plus tard utilisa également Tourgueniev.

Mais c'est à Dostoïevsky que nous devons la recherche la plus systématique de la relation entre l'homme et l'absence de Dieu, de même que l'anatomie prophétique du nihilisme russe, qui était un fruit de l'européanisation des classes cultivées de la Russie. Mais il y a dans la proclamation de Nietzsche un élément nouveau, une originalité historique : c'est le défi voulu à la conscience de l'Europe. Ce défi se manifeste dans les dimensions d'une ère différente de l'histoire. La conscience de l'homme européen est métaphysique, elle présuppose Dieu comme première cause rationnelle de la cosmologie et comme principe autoritaire de la morale catégorique. La proclamation de la « mort de Dieu» était donc le refus des fondements de la conscience de soi des Européens, le défi de l'irrationnel, qui abolit jusqu'à la raison habituelle de la vie sociale". (On connaît le passage du cinquième livre du Gai Savoir (1882) où un « forcené» apporte le message de la mort de Dieu (§ 125 « L'insensé») Nietzsche avait conscience que la « mort de Dieu » signifie le « renversement de toutes les valeurs ».

« Où est Dieu ? Je vais vous le dire. Nous l'avons tué. vous et moi. Nous sommes tous ses meurtriers. Ne sentez vous pas sur vous l'haleine du vide ? Tout n'est-il pas devenu plus froid ? Est-ce que n'arrive pas la nuit, et toujours plus de nuit ? Ne sentez-vous rien encore de la décomposition divine ? Les Dieux aussi pourrissent. Dieu est mort. Dieu restera mort. »

Le propos du « forcené » n'est pas simplement l'annonce d'un rejet personnel de Dieu, qui aurait le caractère de l'absurde parce qu'il serait arbitraire. L'absurde ici est tout entier dans le refus du sol sur lequel est bâtie tant la conscience culturelle que la conscience religieuse de l'Europe. Nietzsche proclame ce refus comme un événement historique, comme la contradiction interne de l'histoire européenne. Son propos nous force à connaître l'heure du monde où nous sommes. Et cette connaissance est un scandale pour la conscience de l'homme européen. La proclamation de la « mort de Dieu » est pour beaucoup un blasphème incompréhensible ou même une folie : « Je viens trop tôt, écrivait Nietzsche, ce n'est pas encore le temps. Cet événement prodigieux est en route et il avance, mais il n'a pas atteint jusqu'à maintenant les oreilles des hommes. L'éclair et le tonnerre ont besoin de temps, la lumière des astres a besoin de temps, les actes ont besoin de temps, même s'ils sont déjà accomplis, pour qu'on puisse les voir et les entendre. Cet acte est pour les hommes encore plus lointain que les plus éloignées des étoiles, et pourtant ce sont eux-mêmes qui l'ont accompli.»

L'Occident est responsable de la mort du Dieu de sa tradition chrétienne. Le propos de Nietzsche invite à prendre conscience d'un acte qui est accompli désormais. Et cette conscience, progressivement, spécifie le temps historique : «Ce que j'annonce est l'histoire des deux siècles qui viennent.» Les Eglises chrétiennes n'ont vu dans la proclamation de Nietzsche que la folie blasphématoire d'un athée. Pourtant Nietzsche a d'abord voulu confirmer ce que les Eglises elles-mêmes avaient accompli : « Que sont donc les Eglises, sinon les tombeaux et les sépultures de Dieu ? »

Heidegger, commentant la parole de Nietzsche « Dieu est mort », écrit : « Le propos sur la « mort de Dieu » se réfère au Dieu chrétien. Mais il est non moins sûr, et il faut s'en rendre compte d'avance, que, dans la pensée de Nietzsche, les noms Dieu et Dieu chrétien servent à désigner le monde Suprasensible. Dieu est le nom du domaine des idées et des idéaux. » Ce transfert du monde suprasensible de la métaphysique sur le nom du Dieu chrétien, n'est pas une originalité de Nietzsche, c'est l'orientation historique majeure de la théologie occidentale. La confirmation rationnelle de l'événement de la révélation a été la tentation de l'Occident : elle exigeait le pouvoir temporel de l'Eglise. Le monde suprasensible de la métaphysique, rationnellement nécessaire, est confondu avec le Dieu de la révélation chrétienne, qui est « folie » et « scandale » pour la pensée humaine".

 

 

Christos Yannaras (le Nihilisme, théologie de l'absence) extrait de "de l'absence et de l'inconnaissance de Dieu", édtions du cerf, 1971.

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