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découverte d'un poète : Claude Fernandez

Publié le par Christocentrix

pour découvrir, entre autres, "la Saga de l'Univers" :  

                                   

http://www.claude-fernandez.com/somgen.htm 

                                                       

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André Fraigneau sur la sexualité

Publié le par Christocentrix

"...  « Dévorer de baisers » était encore une inflation ver­bale. Car les amants ou les maîtresses les plus ardents ne font que mimer une anthropophagie peut-être complète autrefois, aux temps préhistoriques. Donc un monsieur ou une dame naïfs, qui se croient en proie aux « fureurs de l'amour » s'amusent, jouent un jeu comme les enfants jouant à la catastrophe de chemin de fer, à la corrida, etc., c'est-à-dire que sans risque, et par conséquent sans gra­vité, sans sérieux, mais avec toute l'ardeur de l'enfance en récréation ils agissent pour la plus grande satisfaction de leurs glandes. Cela n'enlève rien au plaisir du frotti-­frotta, mais m'empêche à jamais de croire que je prends quelqu'un (homme ou femme), que je suis pris, que je pos­sède (« être possédé » au sens érotique m'étant défendu par ma structure), ne pouvant sans ridicule imaginer que s'avancer de quelques centimètres (et pour un temps bien limité) dans la peau de quelqu'un puisse signifier la possession, l'envahissement, la propriété, etc., autrement que par image, c'est-à-dire par jeu.

Donc, pas de blagues, ou plutôt rien que blague en matière d'érotisme. J'adore la blague, le jeu, mais pour l'amour du Ciel, pas de sérieux, pas d'engagement de vie ou de mort dans un exercice que mieux que personne j'incline à trouver et à déclarer charmant.

 

Mieux que personne. Voici poindre la fatuité commune à tout individu, mâle ou femelle de la catégorie humaine. Il n'est pas de fieffé maladroit qui ne se juge irrésistible ou irrésistiblement sensible à l'amour physique. (Et ceux qui s'en détournent ou en blasphèment sont des hypo­crites ou des déçus, donc les pires avides.) Sans doute, j'ai porté le feu à quelques corps. Qui peut dire qu'il ne l'a jamais fait, fût-ce au sien ? Sans doute, ai-je aidé quelques organismes à s'épanouir et ce furent ces « autres » qui m'en ont sacré le démiurge. (Alors que n'importe qui, au moment critique m'eût remplacé.) L'agaçant pour l'orgueil, c'est qu'il faille être deux pour provoquer l'étin­celle. En art, on est seul. C'est pourquoi jamais l'amour physique ne saurait sans mensonge, satisfaire un artiste valable au degré qu'il atteint en créant une oeuvre. L'ona­niste (dont il n'est pas question de sous-estimer l'inten­sité et la grandeur) ne saurait créer son autrui complé­mentaire avec la puissance effective d'un artiste.

L'art est un jeu, une blague exquise. Mais l'âme s'y engage, comme la voix ou le son des instruments s'englue  dans la cire d'un disque et y laisse sa trace. Je jure qu'aucune âme n'a jamais laissé sur un corps qui se livre et se lave après avoir joui, une trace. Malgré lui, l'artiste a laissé un peu de son âme ou de son esprit dès la moindre de ses créations et ce peu est contrôlable par tous. Quand un homme ou une femme nous déclarent: « L'étreinte de X. m'a laissé une empreinte ineffaçable », demandez à voir. Car en dehors du bla-bla, il n'y a rien. Même pas le hoquet que peut laisser un abus d'alcool ou de nourri­ture. Même pas le sillage d'un parfum.

Cela dit - n'a été dit que pour nous séparer catégori­quement des immoralistes moroses ou de ces entrepre­neurs de destruction qui voudraient remplacer tous les jeux de l'être (comme on dit les jeux de l'orgue) par un seul et nous faire prendre toutes les belles lanternes allu­mées par les millénaires civilisés pour une seule paire de tétons ou une seule paire de couilles. J'ai l'impression que ceux et celles qui inclineraient à cette simplification sensorielle n'en ont pas vu beaucoup (de tétons ou de couilles). J'en ai vu un certain nombre. Je suis content du fonctionnement des miennes (de couilles) et il ne me viendrait pas à l'idée de leur sacrifier une pierre de l'Acropole, une note de musique, un vin de bon cru, un regard au ciel.

D'ailleurs, parmi les plus aveuglés par la chair, qui ose­rait soutenir que les parties d'un corps qui les excitent, les exciteraient sans une certaine idée qu'ils se font à l'avance de leur usage ? Cette imagination, ce n'est déjà plus de l'instinct et c'est déjà un détour artistique. Alors, pourquoi pas l'art où qu'il nous mène, fût-ce à la plus désintéressée des contemplations ?

D'ailleurs méfions-nous. Un « obsédé du nichon ou du déduit », c'est un technicien qui redoute de manquer de moyens en dehors de sa spécialité. Cette peur est tou­jours une carence. Cette carence apparaîtra même dans l'exercice de son activité préférée. Ils peuvent duper ceux ou celles dont les sens acceptent, subissent les propa­gandes. Un organisme sans préjugés enregistrera leur médiocrité de manoeuvres acharnés à une seule besogne.

Et nous voici au chapitre important des ouvriers spé­cialisés. Je sais bien que dans le domaine du sexe, il est difficile de pas être orienté malgré soi. Mais que l'on fasse de cette difficulté une vertu, un choix, que l'on s'enor­gueillisse de n'aimer que le sexe opposé (ou le sien) me gêne comme un aveu d'impuissance, aveu qui ne serait pas modeste, mais absurdement orgueilleux. Si vous n'aimez pas autre chose, n'en dégoûtez pas ceux qui sont capables de prendre leur plaisir partout.

Les gens du peuple, les organismes les plus sains et les plus simples ne s'en embarrassent pas. Mais ils n'en par­lent pas, n'en écrivent pas. N'aiment pas que l'on en parle. Comme les êtres vraiment libres, ils ne revendiquent rien et s'arrangent avec les lois de la société. Ils ont raison. Le caprice des sens s'exerce dans le loisir, au-delà de toute loi.

Pour les autres, qui font les lois ou voudraient en faire, ils veulent surtout que l'on ne jouisse pas plus qu'eux. Les pissotières gênent la gymnastique d'alcôve de ceux qui demandent à leurs femmes les pires complaisances. Le jour où ce genre d'édicule sera mixte, ils en multiplie­ront les exemplaires. Mais les spécialistes qui s'en détour­neront alors seront punis pour n'y plus entrer.

Tant pis d'ailleurs pour ces derniers. Ils n'ont qu'à élargir leur terrain de chasse. Au côté partial si agaçant de la majorité, pourquoi opposer un côté « réservé »? Nous n'y pouvons rien, répondront la plupart. Nous sommes ainsi faits. C'est le même aveu de carence que je signalais pour leurs empêcheurs. Au départ l'homme n'était pas fait pour voler, pour naviguer, pour construire un feu.

On me dira: « Vous rêvez donc d'une partouze générale ? » Pas le moins du monde. Mais alors ne parlez pas d'érotisme. Ne vous vantez pas à longueur de jours de vos prouesses de lit. Sinon, j'ai le droit de vous jauger, de vous regarder des pieds à la tête, de vous estimer à ce cri­tère et de vous accorder, ou non, un satisfecit. Merveil­leuses, innombrables possibilités de l'être humain s'il ne laisse aucune parcelle endormie ! Animal métaphysique (ce qu'il néglige et qui est le plus grave de ses refus) mais animal physique plus ingénieux que le coq trop bref ou le crapaud interminable !

L'homme peut être chêne ou roseau et choisir de l'être. La femme fleur ou fruit par nature c'est une gerbe de roses, un pommier épanoui mais capable de se servir à, son gré de tant de charmes avarement distribués aux autres règnes de la création et condamnés à l'isolement d'une seule espèce. Vous voyez bien que l'imagination fait presque tout dans l'érotisme. Mais alors, travaillons au plus grand développement de nos capacités physiques comme on soutient par des tuteurs, des claies, des espa­liers les branches et les tiges les plus riches en corolles ou en fruits . « Le bonheur, disait Bonaparte, c'est le plus complet développement de nos facultés. » Je parlerai donc, une fois de plus ici, du bonheur. Et de même que j'ai contri­bué dans d'autres livres à le rechercher par l'aventure, le voyage, les climats ou bien par le développement méta­physique, je me limiterai ici aux propriétés amoureuses du corps.

« Espaces sacrés de l'Orient ! » s'exclame Barrès je ne sais plus où. Qu'avec brusquerie l'objet de mon désir d'un soir pourchassé et conquis arrache son dernier linge. J'éprouve la stupeur éblouie de Christophe Colomb décou­vrant une plage imprévisible qui surgit, se déploie et s'élance au-devant de mon vaisseau découragé.

Un tel frémissement est si complexe que j'admets la naissance de tous les fétichismes dont il paraît le résultat. Certains le croiront lié de façon indissoluble au lieu, à l'heure, au sexe, à la catégorie sociale qui ont entouré son irruption comme autant de fées bonnes ou mauvaises. La paresse vient vite aux voluptueux. Et leur « ce que j'aime, c'est que l'on se déshabille dans une chambre d'hôtel borgne ou en plein soleil dans les bois, à minuit ou à midi ; ce qui m'excite c'est que ce soit la bonne de l'auberge, le rôdeur de Pigalle, le compagnon de cordée, la nageuse sur le sable, la vamp sur ses fourrures, etc. », cela ne veut jamais rien signifier d'autre que : « J'ai eu cet éclair de chair, une fois, et je suis trop paresseux pour découvrir une autre Amérique. ». Un maniaque : c'est quelqu'un qui croit parce qu'il a gagné sur un numéro que la fortune est fidèle à ce numéro seul et même qu'elle est fidèle tout court.

Le merveilleux n'est pas là. Le merveilleux, c'est que l'apparition d'un certain espace de peau provoque l'éblouissement et l'intérêt direct de notre sexe. Nous nous occuperons plus tard des éblouissements habillés..."

André Fraigneau (1935) extrait de "Papiers oubliés dans l'habit". Carnets, 1922-1949.

 

 

 

 

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de la Parole aux textes

Publié le par Christocentrix

Jésus n'a pas écrit : il a transmis un message oral.
Les textes qui définissent le Christianisme ont été rédigés par des hommes, d'où la liberté qu'ils offrent de les analyser et de s'en distancier pour mieux avancer dans sa spiritualité. Mais quels sont-ils?
Toutes les grandes religions se réfèrent à des textes qu'elles tiennent pour fondamentaux. Le christianisme ne fait pas exception. Ce trait commun autorise à parler de religions du Livre pour les trois religions qui procèdent d'Abraham. Judaïsme et christianisme ont en commun la Bible et, dans le dernier demi-siècle, sous l'impulsion du renouveau biblique, les confessions chrétiennes ont pris une conscience plus vive de leur enracinement hébraïque. Elles y ajoutent le Nouveau Testament.
L'Islam voit dans le Coran le livre qui achève la révélation que Judaïsme et Christianisme auraient commencé à dévoiler. Là s'arrête la parenté, la relation avec ces textes fondamentaux n'étant pas identique pour les religions.
Les Églises chrétiennes ne se satisfont pas de leur définition de religions du Livre : elles préfèrent celle de religion de la Parole. C'est qu'elles n'ont pas la même idée de leur origine et ces divergences sont de grande conséquence sur leur relation aux textes. Pour les musulmans, le Coran a été dicté à Mohammed. Cette origine commande une lecture littérale, impossible de prendre quelque distance pour l'interpréter. La vision est différente pour les textes fondamentaux du Christianisme : les Évangiles n'ont pas été écrits sous la dictée de Dieu lui-même ou de quelque créature archangélique, mais par des hommes qui, quelques années après les événements, ont transcrit les souvenirs que les premiers disciples gardaient de leur existence partagée avec Jésus et de ses enseignements ; d'où les différences entre leurs récits. Ces textes n'inspirent pas moins de révérence, mais la distanciation ouvre un espace au travail de l'intelligence sur le texte et sa signification qui a permis le développement des sciences religieuses et dissuadent d'entreprendre une lecture purement fondamentaliste.

Dès les origines, les communautés chrétiennes ont associé la lecture de ces textes à leur pratique et c'est la fonction de l'Église, sous la conduite de l'Esprit par le ministère de ses docteurs, d'éclairer leur sens : les interprétations successives constituent la tradition qui se transmet de génération en génération.
C'est dans le Catholicisme romain et les Patriarcats d'Orient que l'association a été la plus étroite entre Écriture et Tradition.

Les Églises de la Réforme ont voulu réduire le poids de la tradition : sola scriptura fut leur mot d'ordre. Ceux qui s'appellent aujourd'hui les évangélistes entendent revenir à une lecture littérale qui récuse toute intervention extérieure par des autorités compétentes et fait confiance à la conscience personnelle, éclairée par l'Esprit, pour pénétrer le sens de ces textes.


Les religions produisent des textes. Elles ne cessent d'en concevoir qu'elles proposent à la dévotion des fidèles ou à leur intelligence. Entre tous ces textes, comment donc déterminer ceux qui doivent être tenus pour fondamentaux?

Pour le christianisme, la question concerne en premier lieu ceux qui évoquent ses origines : fondamentaux, parce qu'attestant sa fondation. Elle est d'autant plus essentielle que le christianisme est la plus historique des religions, celle qui entretient la relation la plus étroite avec l'histoire, en se référant à des événements dont l'historicité est matière de foi. Être chrétien, c'est croire que Dieu est entré dans l'histoire de l'humanité en se faisant homme. C'est croire aussi que Jésus est ressuscité. Les deux grands mystères de l'Incarnation et de la Rédemption ont été des événements historiques. D'où l'importance du choix des textes qui concernent les origines. Ils n'ont pas tous été retenus. L'Église a dressé une liste des Évangiles dits canoniques, jugés dignes de foi, et écarté les autres réputés apocryphes, ce qui ne voulait pas dire que ce fussent des faux, mais qu'ils n'offraient pas de suffisantes garanties sur les circonstances de leur rédaction ou les conditions de leur transmission pour concourir à l'instruction du peuple chrétien.

De ces textes, les Églises chrétiennes font quotidiennement mémoire, suivant la recommandation de leur fondateur. Les cérémonies du culte font une grande place à la proclamation des textes fondateurs. La prédication s'attache à commenter ces textes.

La nomenclature des textes réputés fondamentaux du christianisme n'est pas close avec ceux de la première génération qui traitent des commencements. Non pas que le christianisme considère que la révélation comporterait des aspects qui n'auraient pas été dévoilés d'emblée : aucune religion n'est plus réfractaire à l'idée d'une révélation distillée ou réservée à des initiés. L'essentiel a été annoncé par Jésus. Mais la tradition chrétienne est aussi trop consciente du décalage irréductible entre la réalité de Dieu et sa formulation par le langage humain pour ne pas laisser ouvert un champ à la recherche de nouvelles expressions. Ainsi, pour la définition de la foi, le credo de Nicée est un texte fondamental que les fidèles continuent de réciter dix-sept siècles après son adoption. Les écrits des Pères de l'Église d'Orient et d'Occident font aussi partie des fondamentaux. La notion de Pères de l'Église inclut un millénaire de la vie du christianisme, jusqu'à saint Bernard de Clairvaux et le renouveau patristique du dernier demi-siècle a remis à l'honneur ces grands textes dont la collection «Sources chrétiennes» (« Sources chrétiennes » a été créée en 1942 par les futurs archevêques de Lubac et Daniélou. C'est aujourd'hui une unité de recherche rattachée au CNRS ) a publié plus de cinq cents volumes.


Pour les Églises de la Réforme, les confessions de foi élaborées au XVIè siècle sont aussi des textes fondamentaux. L'une de ces Églises, celle qui procède de Luther, ne se dénomme-t-elle pas par la référence à la Confession dite d'Augsbourg?
Et pour l'Église de Rome, les grands textes du Magistère sont aussi des fondamentaux.


Ces textes ne sont pas restés lettre morte : on s'y réfère régulièrement, on s'en inspire. À force d'avoir été récités, médités, ils font partie du patrimoine de l'Europe. Que de citations de la Bible passées dans le domaine commun sans qu'on se souvienne toujours de leur provenance! Que de versets évangéliques devenus proverbiaux! Ces textes ne sont pas seulement fondamentaux pour les Églises et leurs fidèles : ils le sont aussi pour notre civilisation qu'ils ont contribué à fonder. Les mieux connaître, c'est aussi mieux nous connaître nous-mêmes.


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évolution du paganisme antique (VIIè au Ier siècle av. J.C)

Publié le par Christocentrix

A partir des VIIème et VIème siècles avant notre ère chrétienne, en Grèce, le culte commence à évoluer de façon très sensible. En marge du renouveau de la religion civique que l'on enregistre au lendemain des guerres médiques, le culte de Dionysos, encouragé à des fins démagogiques par les tyrans, prend une ampleur considérable. C'est également à la même époque que se développent les « mystères », qui vont commencer à répandre dans la péninsule grecque les germes de l'universalisme religieux : doctrine de rachat, promesses de salut, égalitarisme, notions d'âme et d'immortalité individuelles. Ces cultes touchent une foule bigarrée où se mêlent des hommes et des femmes de toutes les classes et, bientôt, de tous les pays. Liés à de véritables confréries ecclésiastiques (Corybantes, Courètes, Dactyles, Telchines, Cabires, etc.), ils semblent tirer leur origine - l'hypothèse est controversée - d'anciennes cérémonies initiatiques réservées aux adolescents. Beaucoup proviennent du monde oriental : mystères de Cybèle et d'Attis, de source phrygienne, d'Iris et d'Osiris, de source égyptienne, d'Adonis et de Mithra. Les mystères de Déméter, déesse de la fertilité et de la « terre féconde », étroitement associée à Perséphone et que les Romains assimileront à Cérès, seront célébrés dans le très renommé sanctuaire d'Eleusis. Au mont Ida, les mystères se relient aux mythes relatifs à l' « enfance crétoise » de Zeus.

Parallèlement, les sectateurs d'Orphée, qui soutiennent les tyrans contre l'ancienne aristocratie hellénique, trouvent une audience grandissante. L'orphisme, mouvement philosophico religieux qui inspirera aussi la gnose pythagoricienne, apparut au VIème siècle avant notre ère. Il fait une large part au culte de Dionysos-Zagreus. C'est une religion de salut, dont on attribut la création à un prêtre d'Apollon originaire de Thrace, Orphée. Son originalité est d'ajouter à l'idée d'immortalité bienheureuse déjà présente dans les mystères, celles d'une rédemption finale liée à un jugement concernant les actions commises durant l'existence. L'orphisme connut un grand succès à Athènes, mais se réfugia dans la superstition populaire après les guerres médiques : Platon raille ses adeptes au livre II de sa République. Parallèlement aussi, on voit se développer le culte de l'Hermes Trismégiste et divers autres courants à caractère ésotérique (auquel viendra s'ajouter l'alchimie hellénistique).

Viennent ensuite les philosophes. Platon fonde son école au début du IVè siècle avant notre ère. Aristote crée la sienne un - 335 : c'est le Lycée. En - 306, on voit apparaître la doctrine du Jardin, fondée par Epicure, qui se fonde sur l'atomisme : tout dans le monde consiste en une combinaison d'atomes, qui se font et se défont incessamment ; les dieux existent, mais ils ne se préoccupent pas du sort des hommes, le rôle de ces derniers se borne, dans un univers incertain, à rechercher le bonheur en éteignant en eux les passions, en supprimant le désir et en fuyant toute responsabilité. L'épicurisme débouche ainsi sur l'ascèse négative. (Ce sont ses adversaires qui, bien à tort, en feront une doctrine exaltant les plaisirs terrestres.)

Le stoïcisme ou école du Portique (du grec stoa, portique,) apparaît à peu près au même moment. Fondé par Zénon vers - 300, puis développé par Cléanthe et par Chrysippe sur une base syncrétique, il deviendra la doctrine caractéristique de l'Empire romain. C'est un mouvement de pensée extrêmement imposant. Louis Gernet et André Boulanger remarquent à son propos : « Nul système philosophique n'a jamais fait une part plus grande aux problèmes religieux. On peut dire que toute la conception stoïcienne de l'univers, de la nature et des destinées de l'homme dépend de sa théologie, que son idéal de sagesse, que sa morale pratique, aussi bien individuelle que sociale, ont un fondement théologique. » (Le Génie grec dans la religion, Albin Michel, 1970.)

La doctrine de Zénon est une sorte de panthéisme moniste. Les stoïciens considèrent qu'il existe un ordre du monde, qui prouve l'existence de Dieu. Mais cette divinité, loin d'être transcendante comme dans la métaphysique chrétienne, est immanente au monde. Dieu est l'« âme du monde ». Le cosmos est un « vivant plein de sagesse », que l'on peut appréhender par le moyen de la raison. C'est en faisant usage de la raison, et en pratiquant la sagesse, que l'homme réalise son identité avec le divin. Epictète lance à Dieu ces mots : « Je partage la même raison. Je suis ton égal !»(II, 16, 42.) Il ne s'agit donc nullement de justifier un « arrière-monde ». Toute eschatologie est étrangère à la pensée stoïcienne. C'est en ce monde que l'homme doit réaliser son idéal, qui conditionne son accession au bonheur. La sagesse et la vertu consistent à vivre selon sa nature, selon l'ordre harmonieux de l'univers. Etant donné qu'il comprend la totalité des êtres, le cosmos est en effet absolument parfait : rien n'existe en dehors de lui. Par suite, la loi morale la plus haute est celle qui assigne à l'homme la tâche de contempler le monde et de vivre en accord avec lui.

Dans le stoïcisme, la divinité est symboliquement représentée par le feu. Dieu, principe actif qui meut toutes choses, est à la fois la Nature, la Providence, la Destinée, la Loi générale du monde. Cette conception, assez abstraite, fait néanmoins une large part à la foi populaire : beaucoup de stoïciens admettent la représentation anthropomorphique des dieux ; en outre, en dehors du principe harmonieux représenté par Dieu, ils admettent l'existence d'une foule d'autres esprits jouant un rôle, bon ou mauvais, dans l'existence quotidienne. Face aux dieux et aux déesses du paganisme classique, les philosophes stoïciens se bornent à en donner des interprétations symboliques, allégoriques, voire historicisantes. Ils expliquent, par exemple, que Zeus est une représentation du principe éternel par lequel toutes choses existent et deviennent, et font des autres dieux des attributs particuliers de ce principe. De même, ils ne récusent pas la divination, mais s'efforcent plutôt de la dégager de la superstition populaire et de la rattacher à des sciences ou des pseudo-sciences comme l'analogisme et l'astrologie.

L'homme tel que le conçoivent les stoïciens est un. Il est impensable de séparer son corps, son âme et son esprit. L'homme est un composé dont seule la mort prononce la dissolution. L'âme possède un caractère divin, mais elle n'est pas pour autant immortelle. Plus exactement, l'immortalité n'est le lot que des meilleurs : Chrysippe limite la survie des âmes à celles des sages. S'ajoute à cela une croyance en un Eternel Retour. Le stoïcien Némésius déclare : « Toutes choses seront restaurées éternellement» (De natura hominis).

Polémiquant avec les épicuriens, les auteurs stoïciens montrent que l'existence d'une fatalité n'est pas un fait qui prive l'homme de toute liberté. Le De fato de Cicéron et le Traité du destin d'Alexandre d'Aphrodise nous donnent un aperçu de leur argumentation. Les stoïciens distinguent, en particulier, les « causes antécédentes », sur lesquelles nous ne pouvons rien, et les « causes immanentes », principales,, qui ne dépendent que de nous. « Les choses qui dépendent de nous, dit Epictète, sont libres par leur nature, rien ne peut ni les arrêter, ni leur faire obstacle » (Pensées). En fait, dans le stoïcisme, la liberté équivaut à la découverte du caractère invulnérable de l'âme. Le destin gouverne le monde, explique Sénèque, mais la liberté intérieure de l'homme n'est jamais atteinte par l'adversité dont la Fortune est éventuellement responsable. L'homme a toujours la possibilité de déterminer le sens de ses actions. C'est pourquoi la valeur des hommes se révèle surtout dans les épreuves qu'ils traversent. Enfin, s'ouvrant - dans un second temps --aux nécessités de la vie collective, le stoïcisme déclare que le sage, s'il a, certes, le devoir d'assurer sa propre perfection, ne doit pas pour autant tomber dans le détachement qui caractérise l'épicurisme : la notion même de devoir conduit à prendre conscience des exigences sociales et de l'utilité de l'action.

Après la mort de la religion populaire classique, le stoïcisme a probablement constitué l'alternative la plus élaborée que la pensée antique ait sécrétée face à la montée des métaphysiques orientales. En raison peut-être de son élévation, il ne parvint cependant jamais à s'implanter en profondeur et resta cantonné dans les élites. II fut donc incapable de résister aux poussées successives des cultes orientaux, des cultes à mystères et du christianisme. A l'époque impériale, il aboutit à une philosophie purement romaine, avec Sénèque (suicidé sur l'ordre de Néron), Epictète et Marc-Aurèle.

A partir du IIIème siècle, on constate à Rome divers faits historiques où l'intérêt individuel commence à prendre nettement le pas sur la fides et la pietas. C'est aussi à ce moment-là que se répand toute une littérature d'influence grecque ou imitée des lettres grecques. Le doute se généralise avec l'oeuvre d'Ennius (239-169), un Messapien de la région de Tarente, installé à Rome après la seconde guerre punique, dont les Annales exposent l'idée que les dieux et les déesses ne sont que d'anciens rois ou princesses que les peuples ont divinisés. En -186, éclate le célèbre scandale des Bacchanales, rapporté par Tite-Live, qui amène le Sénat à réprimer durement le culte de Dionysos. A la fin du IIème siècle, l'habitude se généralise soit de donner aux jeunes gens des précepteurs d'origine grecque, soit de les envoyer en Grèce pour y achever leurs études. La nobilitas romaine se trouve ainsi rapidement imprégnée de l'esprit hellénique. Au Ier siècle, avec Lucrèce et Cicéron, la philosophie grecque envahit complètement la pensée latine.

Alain de Benoist (extrait d'un chapitre de l'ouvrage intitulé "l'Europe païenne", collectif sous la direction de Marc de Smedt, Seghers, 1980). De Benoist signe ce texte, extrait des chapitres consacrés au domaine grec et romain du paganisme)

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Révolution de la Croix

Publié le par Christocentrix

Les quatre premiers siècles de notre ère sont l'histoire d'une révolution. Si l'on entend par ce mot, non pas l'incident politique de l'insurrection ou du coup d'état qui donne le pouvoir à un clan mais le renouvellement des bases mêmes de la société, la transformation de la conception du monde, il n'est pas d'événement qu'on puisse plus légitimement appeler révolution , que celui qui, en moins de trois cents ans, livra l'Empire de Rome aux mains des Chrétiens. En l'année 30, quand, sur une butte chauve, aux portes de Jérusalem, son fondateur mourait, crucifié entre deux bandits, comme elle était peu de chose, l'Eglise, cette entité promise à un si étonnant avenir ! Six ou sept générations plus tard, en 315, elle pèse d'un tel poids dans les destinées de Rome, que Constantin juge nécessaire de la mettre dans son jeu, et le siècle ne sera pas achevé que Théodose aura définitivement consacré son triomphe, en faisant du Christianisme l'épine dorsale, le garant et le salut de son Etat.

Admire-t-on assez la rapidité de ce succès, et que nulle opposition, nulle résistance n'aient réussi à la freiner ? Contre la Révolution de la Croix, les pouvoirs de l'ordre établi, de plus en plus lucidement, useront de la persuasion et de la violence. Polémistes et bourreaux tenteront, chacun à sa manière, d'y mettre obstacle. Rien n'y fera. Le sang des martyrs, selon le mot célèbre de Tertullien, sera « semence de chrétiens», et les arguments de Celse, les astuces théologiques du syncrétisme, n'auront aucune efficacité contre l'irrésistible force qui poussera l'Evangile vers son triomphe définitif.

La révolution de la Croix est un fait d'Histoire. C'est même une des plus grandes réalités de l'Histoire, une de celles qu'on discerne aux soubassements de la civilisation occidentale. On ne peut rien comprendre au développement ultérieur de nos moeurs, de nos lois, de notre littérature, de notre art, si l'on ne mesure pas l'importance exceptionnelle du fait, cette promotion d'un « homme nouveau » prévue par le génie de saint Paul, l'avènement d'une conception de la vie radicalement différente de celle de l'Antiquité.

Cette Révolution, comment et pourquoi a-t-elle réussi ? Toute réflexion sur le phénomène historique qu'on nomme « révolution » amène à conclure qu'une révolution ne peut réussir que si trois éléments se trouvent en conjonction : l'existence historique d'une situation révolutionnaire, l'apparition d'une doctrine révolutionnaire, la réunion d'un personnel révolutionnaire. Aucun de ces éléments ne suffit à lui seul ; la conjonction de deux d'entre eux ne suffit même pas. Le Christianisme, quand il est apparu dans l'Histoire, a bénéficié de la conjonction de ces trois éléments. La situation du monde antique était en substance, révolutionnaire, et allait le devenir de plus en plus, rongé par l'anarchie, sclérosé par l'étatisme et le fonctionnarisme, vidé de substance par la crise financière ; une société gangrenée par les vices, la dénatalité, le divorce ; une conscience collective de plus en plus désaffectée de sa foi ancienne, et tâtonnant à la recherche de certitudes nouvelles, dans un fouillis de religions orientales et de superstitions. Tout cela constituait un terrain extraordinairement favorable pour l'implantation d'une doctrine à la fois ferme et humaine, répondant aussi bien aux angoisses métaphysiques qu'aux attentes de la conscience sociale. Authentiquement révolutionnaire, cette doctrine reposait sur des bases qui n'avaient rien de commun avec celles du monde antique ; qu'il s'agît de morale sexuelle, de vie familiale ou de questions en apparence insoluble, comme celle de l'esclavage, elle apportait des réponses logiques basées sur une conception supérieure de l'homme.

Et enfin, - et surtout, peut-être, - le christianisme a eu, à son service, un personnel révolutionnaire d'une valeur incontestable. Un révolutionnaire, qu'est-ce donc, sinon à la fois un homme qui se dévoue corps et âme à une cause, se montre prêt à tout lui sacrifier, même sa vie, et aussi un homme tout entier tourné vers l'avenir, mettant toutes ses énergies au service du monde qu'il veut faire naître ? Or, durant douze générations, de saint Paul à saint Augustin, le christianisme a possédé, sans interruption, des milliers d'hommes et de femmes répondant à cette double définition.

Ce que l'audace entreprenante des Apôtres avait commencé, lors des premiers ensemencements, l'héroïsme et l'esprit de sacrifice des martyrs l'a continué, tandis que la sagesse constructive des Pères de l'Eglise asseyait les principes sur leurs bases concrètes et préparait la relève future des institutions. C'est à la conjonction de ces trois données, répétons-le, que le christianisme a dû d'être une révolution qui a réussi.

La question qui se pose alors et qu'aucun chrétien ne peut se poser à soi-même sans en éprouver de l'angoisse est celle-ci : Pourquoi, ce qui a été, il y a encore seize siècles, une force agissante, si déterminante, nous paraît-elle aujourd'hui moins efficace ? Pourquoi la Révolution de la Croix, dont le mot d'ordre était celui du Christ : Soyez transformés ! n'a-t-elle pas transformé le monde aussi totalement que nous le voudrions ?

A quoi l'on peut d'abord répondre que, dans une large mesure, cette transformation a été opérée. Si l'on songe à des problèmes comme celui de l'esclavage, de la condition de la femme, de la liberté, de la justice, c'est bien sous l'influence directe de l'Evangile que la société moderne les considère et leur propose théoriquement, même quand elle ne le met pas en pratique, des solutions. Le christianisme est tellement mêlé aux moelles mêmes de notre société qu'on est tenté de ne pas reconnaître sa présence : les jugements qu'on porte contre lui ne seraient pas tels s'ils ne s'élaboraient pas dans des consciences formées par lui.

Mais cela dit, il reste que l'objection est valable. Un retour aux sources, ici encore, en fait comprendre le poids. Cette Révolution de la Croix dont nous venons de marquer que, historiquement, elle a été une révolution authentique, on ne saurait pas l'assimiler aux autres, à toutes celles qu'ont connues les siècles. « On n'arrive à rien sans ce puissant levier qu'est la haine ! » s'écriait Proudhon ; les révolutions politiques, même quand leurs militants témoignent de hautes vertus, n'en ont pas moins comme plus secrets mobiles, l'envie et la revendication. La Révolution de la Croix est la seule qui ait posé pour principes ces données paradoxales : « Aimez vos ennemis ! Pardonnez les offenses ! Renoncez-vous ! Ne poursuivez pas les biens de ce monde ! Soyez humbles et doux !» Et l'étonnant, l'admirable, le véritable mystère de l'Histoire, est que cela ait réussi.

Il suffit de rappeler cette vérité élémentaire pour répondre à l'interrogation douloureuse que nous formulons, et aussi pour sentir en soi une lourde responsabilité. Nicolas Berdiaeff, le grand philosophe russe, à qui la pensée française doit beaucoup, a écrit quelque jour qu'il ne fallait pas confondre « la dignité du christianisme et l'indignité des chrétiens ». C'est parce que nous ne sommes pas assez fidèles aux principes qui ont fait jadis triompher la Révolution de la Croix, parce que nous n'aimons pas assez, parce que nous ne savons plus assez ce qu'est l'esprit de sacrifice, parce que nous avons trahi la loi de la charité du Christ que le christianisme n'a pas gardé, ou n'a pas encore retrouvé l'efficacité de sa jeunesse. Et là encore, n'entendons-nous pas une leçon de l'Histoire? ne constatons-nous pas que c'est le destin de toutes les révolutions de s'affadir, de se détèriorer ? la vraie leçon qui se dégage de l'histoire des origines chrétiennes, c'est celle de la révolution permanente : contre les forces de violence et de haine, la Révolution de la Croix est toujours à recommencer.

Et comme disait un prêtre orthodoxe russe : " il n'y a que des hommes bornés pour s'imaginer que le christianisme est achevé, qu'il s'est complètement constitué au IVème siècle selon les uns, au XIIIème siècle ou à un autre moment selon les autres. En réalité, le christianisme n'a fait que ses premiers pas, des pas timides dans l'histoire du genre humain. Bien des paroles du Christ nous demeurent encore incompréhensibles. Alors que la flèche de l'Evangile a pour cible l'éternité, nous sommes encore des néandertaliens de l'esprit et de la morale. L'histoire du christianisme ne fait que commencer. Tout ce qui a été fait dans le passé, tout ce que nous appellons maintenant l'histoire du christianisme, n'est que la somme des tentatives - les unes manquées, les autres malhabiles - de le réaliser."

 

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pourquoi Rome a péri (Daniel-Rops)

Publié le par Christocentrix

"Lorsque l'on considère l'ensemble des quatre premiers siècles de notre ère, en Occident, un spectacle s'offre à nos yeux, singulièrement émouvant : celui de la marche à l'abîme, de l'écroulement inéluctable d'une des plus solides formations politiques que l'Histoire ait jamais connues : le monde romain. Au début de notre ère, lorsque Tibère règne, succédant à Auguste, lorsque Jésus meurt sur la Croix, l'Imperium romanum donne une impression de puissance et de stabilité que très peu de gouvernements humains ont pu se targuer d'égaler. « L'immense majesté de la paix romaine », que louait Pline l'Ancien, l'organisation politique et économique de l'univers, la ferme hiérarchie des classes sociales, le loyalisme érigé en doctrine religieuse, tels sont les éléments d'une autorité qui semble indiscutable et promise à la durée. Or, moins de quatre cents ans plus tard, tout se sera écroulé. Les bases de l'édifice auront été si disloquées que le choc des invasions barbares leur sera funeste. Avec une rapidité stupéfiante, l'Empire s'effondrera à jamais.

A quoi attribuer ce processus fatal ? Un certain nombre de causes l'ont déterminé, qui s'ajoutent et se superposent pour pousser Rome vers son déclin, et plusieurs sont si étonnamment analogues à celles que nous pouvons voir de nos jours à l'oeuvre, qu'un rapide relevé ne peut pas manquer d'intérêt.

La plus profonde raison des décadences tient toujours dans ce que l'on pourrait appeler : la perte par une société du sens originel de la vie. Rome, cité paysanne, groupement d'hommes rudes, fermes aux mancherons de la charrue comme à la poignée du glaive, a conquis toute la Méditerranée et spécialement le vénérable Orient. Du coup, sa civilisation a cessé de lui appartenir. « La Grèce conquise a conquis son farouche vainqueur. » La langue usuelle de tout l'Empire est le grec. L'explication du monde, l'élite la demande à Platon, à Aristote, aux stoïques, le peuple aux divinités orientales d'Asie ou d'Afrique. La vieille foi romaine est à peu près morte. La weltanschauung de l'Empire se cherche et ne se trouve pas.

Ce phénomène d'élargissement a entraîné une crise morale d'une gravité exceptionnelle. Entendons-nous : cela ne veut pas dire qu'il ne demeure pas, jusque dans les temps les plus débauchés du Bas-Empire, des exemples de hautes vertus ; il serait aussi absurde de juger toute la société romaine sur les récits d'Apulée ou de Pétrone que la France contemporaine sur les témoignages de Proust ou de Bourdet. Mais, substantiellement, intimement, la société romaine est atteinte et la fissure ira en s'élargissant. L'extension de l'Empire aux limites de l'Occident entraînant un affinement des valeurs de civilisations, a disloqué les bases mêmes de la morale. Le Romain ne peut plus être l'honnête et fidèle brute des premiers temps républicains. Entre la haute civilisation et les principes stricts de la morale, il y a peut-être contradiction nécessaire : ce fut le cas de Rome certainement.

Deux grands faits déterminent surtout cette crise : l'afflux de l'or et l'afflux des esclaves. Les grandes conquêtes ont jeté dans l'économie des masses prodigieuses de métal précieux : de l'ordre de 50 à 60 milliards de nos francs à la fois. Il en est résulté une augmentation vertigineuse de la monnaie en circulation qui favorise surtout les grands possédants mais dont les plus humbles citoyens tirent le bénéfice. Comme, parallèlement, l'arrivée d'esclaves par centaines de mille (à Rome, un tiers de la population est servile, à Alexandrie, les deux tiers !) a dévalorisé le travail libre, il se constitue une immense plèbe de chômeurs virtuels, secourus et nourris par l'Etat, et qui, peu à peu, est gangrenée par tous les vices où la paresse a coutume de mener les hommes.

Il y a plus grave encore : les mêmes causes portent également atteinte aux sources de la vie. La société romaine subit de plus en plus une crise de dénatalité terrible. La mère des Gracques avait eu douze enfants ; sous l'Empire, une famille qui en a trois se cite en exemple. L'orbitas, c'est-à-dire la situation du célibataire sans enfant n'a-t-elle pas tous les avantages ? Les clients vous entourent et vous flattent dans l'espoir de l'héritage, et l'esclavage fournit à votre guise des compagnes de lit bien plus dociles que des épouses. La société romaine s'étiole peu à peu et se trahit.

Y a-t-il moyen de porter remède à ces processus de mort ? Les gouvernants y songent. Auguste promulgue des lois contre le divorce et l'immoralité ; on essaie de limiter les dépenses somptuaires. Mais qui prend au sérieux ces mesures de l'Empereur ? Pas sa propre famille; pas lui-même... Vers 200, inaugurant son consulat, Dion Cassius trouvera 3.000 affaires d'adultères inscrites au rôle rien que pour la ville de Rome ; autant dire qu'on n'en poursuivait aucune ! Quant à la paresse, comment l'Etat lutterait-il contre elle, alors qu'il s'en sert ? Il est bien plus commode de nourrir les paresseux et de les distraire que de réorganiser l'économie sur d'autres bases. La préfecture de l'Annone, chargée du ravitaillement, finira par nourrir gratis environ neuf sur dix des Romains de la Ville !

A ces causes profondes de décadence, d'autres s'ajoutent sur un plan plus strictement politique et social. La société romaine sent vaguement, dès le premier siècle, une menace dans son sein ; elle y réagit par une sorte de durcissement, de raidissement qui fait penser aux tentatives de hiérarchisation étatique des totalitarismes. On constitue les sénateurs - c'est-à-dire les plus riches - en noblesse héréditaire ; puis les chevaliers, un peu moins riches mais encore fastueux. La société se fait ainsi rigide, cloisonnée. Le renouvellement des élites, qui est indispensable à toute formation, devient, de ce fait, impossible. On croit avoir doté la société d'une armature imbrisable : en fait, on n'a fait que lui mettre quelques ferrures comme à un vieux mur lézardé.

Enfin, selon la même idée, l'étatisme progresse. Ce qui, aux derniers temps de la République et surtout au début de l'Empire, a rendu le système romain très efficace, c'est sa souplesse. En laissant fonctionner l'Imperium selon un régime quasi fédéraliste, où chaque cité jouit d'une large autonomie, où l'Urbs n'intervient que de haut, on a évité à la masse les contre-coups des révolutions de palais et des erreurs du pouvoir central. Mais plus l'Empire vieillit, plus il devient centralisateur, oppressif, bureaucratique, exploiteur et tâtillon. Un fonctionnarisme géant et une fiscalité monstre seront les plaies du Bas-Empire : il viendra un temps où l'on préférera les Barbares aux exactions et aux inerties de l'Etat-Moloch.

Ce dont Rome a péri, c'est de l'ensemble de toutes ces erreurs qui, toutes, se résument en un mot : la trahison de la personne humaine, la méconnaissance croissante de ses nécessités et de ses lois.
Et tandis que le monde païen s'effrite sous ces forces qu'il a lui-même constituées contre lui, une réalité historique se dresse en face de lui, minuscule d'abord, mais rapidement grandissante et que la violence ni la persécution ne pourront freiner dans ses progrès : le christianisme. C'est par lui que les vertus humaines retrouveront leurs bases, que le travail sera redécouvert dans un sens libérateur, que la morale sexuelle et familiale sera restaurée dans ses principes, bien plus profondément et totalement que par les décrets de César ! C'est lui aussi qui, par son universalisme et son égalitarisme, permettra à la société de se refaire des tissus nouveaux, comme c'est lui qui, en face de l'étatisme revendiquera les droits de la personne, comme c'est lui encore qui proposera à l'esprit une nouvelle conception du monde. Aussi bien, lorsque le monde romain se sera écroulé à jamais, c'est la société née du Christ et de l'Évangile qui le relaiera et reprendra son flambeau."....


                                      DANIEL-ROPS (Chants pour les abîmes, 1949) 

 

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un nouveau souffle (Chesterton)

Publié le par Christocentrix

 "L'importance historique de saint François tient à ce que sa vie coïncide avec cette période charnière, si je puis dire, qui marque la fin du temps de l'expiation. Les hommes de ces temps-là étaient sans doute grossiers et illettrés et fort ignorants -sauf dans l'art de faire la guerre à des païens beaucoup plus barbares qu'eux-mêmes - mais ils étaient sains. Ils étaient en somme des enfants et d'ailleurs les premiers et rudimentaires balbutiements de leurs arts ont la saine gaîté des enfants. Il nous faut voir l'Europe de ces hommes morcelée le plus souvent en petits gouvernements locaux ; gouvernements féodaux dans la mesure où ils étaient une survivance des durs combats contre les barbares ; gouvernements monastiques et teintés d'un caractère plutôt amical et paternel dans la mesure où ils gardaient un reflet de la Rome impériale dont la légende vivait encore.

L'Italie faisait exception qui avait conservé quelque chose de plus typique de l'esprit antique le plus élevé : la république. L'Italie était une mosaïque de petits états à l'idéal démocratique prononcé et peuplés souvent de vrais citoyens. Mais la paix romaine ne garantissait plus la protection des cités. En raison des guerres féodales il avait fallu fortifier chacune de ces villes dont tous les citoyens étaient soldats. La cité qui va nous retenir maintenant occupait, parmi les collines boisées de l'Ombrie, une position escarpée et impressionnante. Et son nom était Assise. Le mot d'ordre qui fut l'évangile de ce temps devait jaillir de la grande porte ouverte dans les hautes murailles : « Le temps de vos combats est achevé, vos fautes sont pardonnées. » C'était de tout cela, du rempart féodal, de la liberté et du souvenir des lois romaines que devait naître au commencement du treizième siècle, immense et presque universelle, la puissante civilisation qui marque l'apogée du Moyen-Age.

Il serait exagéré d'attribuer cette réussite à un seul homme, fut-il le plus fécond et le plus original des génies du treizième siècle. Ses principes moraux fondamentaux, fraternité et loyauté, n'avaient jamais été complètement effacés car la chrétienté n'avait jamais cessé d'être chrétienne. Les grands axiomes, en ce qui regardait la justice ou la pitié notamment, figuraient dans les rustiques annales des moines du haut Moyen-Age comme dans les recueils de maximes rigides de Byzance décadente. Et dès les onzième et douzième siècles une poussée morale plus généreuse avait vu le jour. Il n'en est pas moins rigoureusement vrai que l'austérité ancienne pesait sur les premiers essais de renouveau. C'était l'aube naissante, mais c'était l'aube indécise et grise. Deux ou trois exemples suffiront à rendre évident ce qui distingue les premières réformes de la réforme franciscaine.

Le monachisme, certes, était d'institution beaucoup plus antique puisqu'à vrai dire il est aussi vieux que le christianisme. La vie de perfection a toujours comporté les trois grands voeux de chasteté, de pauvreté, d'obéissance. Le mode de vie monastique, qui n'était pas du monde, avait depuis toujours civilisé le monde. Les moines n'avaient jamais cessé d'apprendre au peuple à labourer et à semer, à lire et à écrire. Au point qu'on pourrait dire que ce que le peuple savait, il le tenait des moines. Il n'en est pas moins vrai que les moines, hommes compétents et expérimentés, étaient rigoureux - encore qu'ils aient généralement fait profiter les autres de leur compétence et de leur expérience et eux-mêmes de leur rigueur. Il est vrai aussi que le premier essor monastique avait pris forme depuis si longtemps que, sans doute, il avait eu le temps de se déformer. Cependant, au moment dont je parle, il conservait quelque chose d'inflexible. Venons-en maintenant aux exemples annoncés.

L'éclatement de l'ancien moule social sera le premier. L'esclavage tendait à disparaître : non seulement parce que l'esclave devenait serf et donc pratiquement libre quant à sa ferme et à sa famille, mais aussi parce que beaucoup de seigneurs affranchissaient en même temps serfs et esclaves. Ils le faisaient sur la demande des prêtres, mais surtout en esprit de pénitence. En un sens, il est vrai, un pays catholique ne peut qu'être imprégné de l'esprit de pénitence. Mais je parle pour l'instant de cette pénitence très austère qui expiait les excès païens. Il y avait autour de ces affranchissements quelque chose de l'atmosphère qui entoure le lit d'un mourant ; au reste beaucoup d'entre eux portaient en fait la marque du repentir in articulo mortis. Un athée honnête, avec qui je conversais naguère, affirmait que les hommes furent réduits en esclavage par la peur de l'enfer. Sur quoi je lui répliquai que sa thèse aurait eu l'avantage indiscutable d'être historiquement fondée, s'il avait affirmé que les hommes avaient été libérés de l'esclavage par la peur de l'enfer.

La profonde réforme de la discipline ecclésiastique entreprise par saint Grégoire VII sera le second. Ce fut réellement une réforme. Ses motifs étaient des plus nobles et il en résulta beaucoup de bien. Le pape fit la chasse à la corruption financière du clergé et à toute simonie ; il rappela le clergé séculier à une vie plus grave et plus mortifiante. Mais le fait même que le trait principal de cette réforme fut de rendre universelle l'obligation du célibat laissera à beaucoup le sentiment que sa noblesse réelle manque de feu.

Mon troisième exemple est sans doute le plus percutant. Il s'agit d'une guerre. Héroïque et même sainte aux yeux de bon nombre d'entre nous, cette guerre n'en a pas moins entraîné les impitoyables et terribles conséquences de la guerre. Ce n'est pas ici le lieu de rappeler ce que furent véritablement les Croisades. Tout le monde sait qu'aux heures les plus sombres du haut Moyen-Age, ce qu'on peut appeler une hérésie avait surgi des déserts d'Arabie. Devenue une nouvelle religion, militaire et nomade, elle invoquait Mahom. Beaucoup d'hérésies, de l'islam au monisme, partagent sa caractéristique essentielle qui est de procurer une simplification saine, selon les hérétiques, malsaine selon les catholiques, de la religion. Aux yeux de ces derniers cette sorte de simplification confine à la caricature et détruit l'ample équilibre du catholicisme. Quoiqu'il en soit, l'islam se présentait objectivement comme un danger militaire pour la chrétienté et la chrétienté, en essayant de reconquérir les Lieux Saints, le frappait au coeur. Godefroy de Bouillon et les premiers chrétiens qui attaquèrent Jérusalem furent des héros -ou il n'y en a point en ce monde. Mais ils furent les héros d'une tragédie.

J'espère avoir réussi à faire sentir à travers ces exemples ce qu'était l'esprit commun des tentatives de renouveau antérieures à saint François, et ce qu'elles avaient conservé de l'esprit de pénitence expiatrice précédent. Il y a dans ces mouvements de réforme quelque chose de froidement vivifiant, comme le vent qui s'engouffre entre les montagnes. Ce souffle austère et pur, cher aux poètes, c'est réellement l'esprit de ce temps, car c'est le souffle d'un monde enfin purifié.

Quiconque est sensible aux atmosphères sentira que celle de la société évoquée ici, encore rude et souvent brutale, est saine et limpide. Ses impuretés mêmes sont limpides, ayant perdu toute perversité. Ses cruautés mêmes sont saines, ayant perdu tout sadisme. Le blasphème ou l'insulte provoquent une réaction très simple d'horreur ou de fureur. Dans cette lumière grise qui se lève, commence à fleurir la beauté, fraîche, fragile et surprenante. L'amour qui renaît alors n'a plus rien de commun avec ce qui fut connu sous le nom d'amour platonique, mais il est toujours connu sous le nom d'amour chevaleresque. Les fleurs et les étoiles ont recouvré leur première innocence. Le feu et l'eau sont devenus dignes d'être le frère et la soeur d'un saint. L'expiation du paganisme est enfin achevée.

L'eau a été lavée et le feu purifié comme par le feu. L'eau n'est plus cette eau qui engloutissait les esclaves jetés en patures aux murènes. Le feu n'est plus ce feu qui dévorait les enfants offerts à Moloch. Les fleurs n'ont plus le parfum des guirlandes cueillies au jardin de Priape. Les étoiles ne sont plus ces astres froids, signes glacés de dieux lointains. Il n'y a plus que des créatures comme nouvellement créées et qui attendent un nom nouveau de quelqu'un qui doit venir. Ce que le monde portait de signes sinistres a disparu. La terre et l'univers tout entier attendent d'être réconciliés avec l'homme car ils sont prêts à l'être. Et l'homme, ayant arraché de son âme le dernier souvenir du culte qu'il lui rendait, peut revenir à la nature.

Sur la petite colline qui domine la cité, un homme se détache soudain, silencieux dans la clarté qui monte. C'est l'aube et la fin d'une longue nuit, austère nuit de vigile, mais qu'avaient visitée les étoiles. Il se tient debout les mains levées tel qu'il figure en maints tableaux. Autour de lui, c'est un jaillissement d'oiseaux et derrière lui, c'est le lever du jour."

                                                              

                                       extrait de Saint François d'Assise par Chesterton

 

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la chair et le sang (Chesterton)

Publié le par Christocentrix

"...Redisons-le : la fin du haut Moyen-Age fut autre chose qu'un simple réveil et bien autre chose que l'affranchissement d'un esclavage obscurantiste. Ce fut bien une fin - et une fin au sens exact du mot - mais dans un tout autre ordre d'idée. Ce fut la fin d'une pénitence, d'une expiation si l'on veut, et de ce moment, cette purgation spirituelle étant consommée, certaines maladies spirituelles furent définitivement exorcisées. Des siècles de mortification en étaient venus à bout, car seule la mortification avait ce pouvoir. Le christianisme avait été donné au monde pour le guérir ; et il l'avait guéri de la seule façon qui pouvait le guérir.

A s'en tenir aux faits vus de l'extérieur, la civilisation antique acheva sa course en acceptant une vérité nouvelle : j'entends en se convertissant au christianisme. Cette vérité était une donnée psychologique autant qu'une doctrine théologique, et l'antiquité avait réellement atteint un sommet de civilisation. Ma thèse ne sera point affaiblie - peut-être même sera-t-elle renforcée - par l'affirmation que jamais le monde n'avait été aussi civilisé. L'humanité possédait une poésie et un art plastique sans égal, des idéals politiques durables, un appareil logique et un langage clairs. Et de plus elle savait quelle était son erreur fondamentale ; erreur trop profonde pour être parfaitement définie. Appelons-la, en raccourci, culte de la nature.

En tant qu'elle est une erreur bien conforme à notre nature, on pourrait presque aussi justement l'appeler l'erreur du naturel. Les Grecs, ces grands guides et pionniers de l'antiquité païenne, prirent pour point de départ une idée prodigieusement simple et claire. Leur idée était qu'il ne peut arriver aucun mal à l'homme qui marche droit devant lui sur la grand-route de la raison et de la nature. Surtout, si cet homme est particulièrement intelligent et cultivé, ce qui était le cas des Grecs.

Révérence gardée, je dirais que cet homme n'avait qu'à marcher le nez au vent - surtout si son nez était grec ! Or l'exemple des Grecs suffit à illustrer l'étrange mais inéluctable fatalité qui accompagne cette illusion. Ils n'avaient pas plutôt entrepris d'être naturels en suivant la méthode que j'ai dite, que l'aventure la plus surprenante semble s'en être suivie, surprenante à un point tel qu'il est malaisé d'en parler. Nous noterons à ce propos que nos réalistes les plus osés ne nous font jamais bénéficier de leur réalisme. Leurs études sur des sujets scabreux ne portent jamais témoignage en faveur des vérités de la morale traditionnelle. Pourtant si nous en avions le goût, nous pourrions citer un grand nombre d'exemples illustrant des sujets de ce genre, qui tous renforcent l'autorité de la morale chrétienne. Pour ne citer qu'eux, cela est d'ailleurs facile à vérifier dans le cas des Grecs : personne n'a jamais écrit, du point de vue moral, leur histoire véritable, car personne, apparemment, n'a vu la portée ni l'étrangeté de la chose.

Voici donc les hommes les plus sages que la terre ait jamais portés. Ils décident d'être naturels et tout aussitôt se conduisent aussi peu naturellement que possible. Le résultat immédiat de leur hommage à la nature gaie, saine et ensoleillée fut un dévoiement contagieux comme la peste. Leurs plus grands philosophes et mêmes les plus purs ne réussirent pas, croit-on, à éviter cette misérable folie. Pourquoi ? Il semble que le peuple dont les poètes avaient chanté Hélène de Troie et les statuaires taillé la Vénus de Milo, aurait dû demeurer sain en la matière.

C'est qu'il est en vérité impossible à un peuple d'avoir la santé pour idole et de demeurer sain. Quand l'homme va droit son chemin, il se perd. Quand il va le nez au vent, il trouve tout de suite le moyen de se le casser - à moins qu'il n'entreprenne de se le couper pour mieux se faire la nique. En quoi il fait d'ailleurs quelque chose de beaucoup plus profondément accordé à sa nature qu'aucun adorateur de la nature ne peut même le soupçonner. A vues humaines, la découverte de cette chose très profondément enfouie fut le moteur de la conversion de l'antiquité au christianisme. L'homme tend à tomber comme la boule à rouler. Avec le christianisme, les païens découvrirent le moyen de corriger cette inclination et donc celui d'aller vraiment droit au but. Beaucoup souriront de ces paroles : il n'en est pas moins vrai que la bonne et même excellente nouvelle apportée par l'Evangile fut l'annonce qu'il y avait un péché originel.

Rome s'éleva aux dépens de ses maîtres grecs surtout parce qu'elle ne consentit que partiellement à ce que leur enseignement avait de pervers. Mais finalement elle fut victime d'une erreur analogue qui affecta sa propre tradition religieuse, demeurée pour une bonne part la tradition païenne du culte de la nature. Le paganisme même civilisé péchait en ce qu'il n'offrait à l'ensemble des hommes aucune autre nourriture spirituelle que le culte de ces forces de la nature, mystérieuses et inconnues : le sexe, la naissance, la mort.gladiateurs 2 L'Empire romain, bien avant sa fin, offre lui aussi maint exemple du dévoiement engendré par ce culte. La cruauté de Néron, par exemple,  qui fit cyniquement trôner le sadisme au grand jour, est proverbiale. Mais mon propos n'est pas d'établir un catalogue raisonné d'atrocités ; ce que je veux faire entendre est à la fois plus subtil et plus universel. Il arrivait à l'imagination humaine, prise comme un tout, qu'elle baignait dans un monde tout entier livré à des passions naturelles dangereuses qui, livrées à elles-mêmes, dégénéraient rapidement. On traitait la sexualité comme une chose toute naturelle et inoffensive et il arrivait que toute chose naturelle et inoffensive était comme imbibée et même saturée de sexualité. Ce qui touche au sexe ne peut pas se classer simplement parmi les actes ou émotions élémentaires comme boire, manger ou dormir. Dès que le sexe n'est plus serf, il est tyran. Quelle qu'en soit la raison, c'est un fait. La place qu'il tient dans la nature humaine est sous plusieurs rapports dangereuse et disproportionnée. Il faut à la sexualité une purification et une consécration particulières. Le monde moderne veut qu'il en soit du sexe comme de l'ouïe ou de l'odorat, et de la beauté du corps humain comme de celle d'un oiseau ou d'une fleur. Or, ou bien cela s'applique à une vision édenique, ou bien orgie paiennec'est un échantillon de cette exécrable psychologie dont le monde se sentit écoeuré il y a deux mille ans. 

Ce n'est pas là une condamnation de la perversité antique au nom d'un sensualisme parfaitement pharisaïque. Car le problème n'est pas celui de la perversité du monde païen ; ce serait plutôt celui de sa sagesse qui lui faisait voir la perversité grandissante de son paganisme ou, mieux, qui lui faisait voir que la route suivie conduisait logiquement à la perversité. J'entends que la magie naturelle » était sans lendemain ; tenter de l'approfondir, c'était sombrer dans la magie noire. Elle était sans lendemain parce que seule l'enfance en elle était innocente ; ou, si l'on veut, elle n'était innocente que parce qu'elle n'était pas sérieuse.

Les païens étaient plus sages que leur religion. C'est pourquoi ils se firent chrétiens. Nombre d'entre eux avaient pour se soutenir les vertus morales, les vertus domestiques et l'honneur militaire ; mais en même temps, la croyance purement populaire qu'ils appelaient religion les tirait vers le bas. N'ayons pas peur de le répéter : lorsqu'il fut question de réagir au mal, le mal était partout répandu. Disons plus précisément que son pan2.jpgnom était Pan. Il fallait à ces hommes, et non point en un sens métaphorique, un ciel nouveau et une terre nouvelle ; car ils avaient vraiment souillé et leur terre et leur ciel. Comment se seraient-ils sortis d'affaire en se tournant vers un ciel dont les étoiles narraient des contes érotiques ? Comment auraient-ils appris quelque chose des oiseaux et des fleurs, eux qui les avaient enrôlés dans de scabreuses histoires d'amour ? Ce n'est pas le lieu ici de multiplier les exemples, aussi n'en citerai-je qu'un, particulièrement probant. Ce que suscite en chacun de nous le mot « jardin » est presque de l'ordre du cliché : une fontaine mélancolique, le sourire d'une jeune fille, la bonté d'un vieux curé affairé dans son potager, et non loin, par dessus la haie, le clocher du village. Mais quiconque a quelques souvenirs de poésie latine sait quelle image brutale, obscène et monstrueuse, effacera soudain le souvenir de la vasque et du verger ; et quel dieu régnait sur ces jardins.

Rien ne pouvait écarter cette obsession sauf une religion radicalement étrangère à notre monde. Il n'eut servi à rien de ramener de tels gens à la religion naturelle de l'amour des fleurs et des étoiles ; car il n'y avait plus que des étoiles souillées et des fleurs vicieuses. Il leur fallait partir au désert, où il n'y a point de fleurs, et se retirer dans une caverne, où les étoiles sont invisibles.

Ce que l'esprit humain avait de plus élevé se retira au plus profond de ce désert et de cette caverne pour plus de quatre siècles. C'était ce qu'il y avait de mieux à faire car seul le surnaturel abrupt offrait une chance de salut. Si Dieu ne pouvait opérer cette guérison, les dieux certes en étaient incapables. La primitive Église appelait démons les dieux païens, en quoi elle avait tout à fait raison. Quelle qu'ait été la part de la religion naturelle dans l'éclosion des temples païens, ceux-ci étaient devenus des rendez-vous du diable.faun.jpg De Vénus il ne restait que son mal et de Pan une terreur panique.

Je ne crois pas, bien entendu, que les païens étaient tous atteints par ces tares, même aux pires moments de la décadence ; mais ils n'échappaient à la contagion qu'individuellement. Rien ne met plus en évidence ce qui distingue fondamentalement le paganisme du christianisme que cet extraordinaire éloignement entre la philosophie, affaire privée, et la religion, affaire publique. Il était en tout cas parfaitement inutile de parler de religion naturelle alors que, aux yeux de tous, la nature était devenue aussi peu naturelle que la religion. Ils savaient beaucoup mieux que nous de quel mal ils souffraient, quel malin esprit les tentait et les tourmentait, eux qui inscrivirent ces mots sur le grand livre de l'histoire : « Cette espèce ne se chasse que par la prière et par le jeûne ». "

                                        extrait de "Saint François d'Assise " par Chesterton

un site sur Chesterton : http://chesterton.over-blog.com/

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Merveilles du chant byzantin

Publié le par Christocentrix

 

   

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Je vous ferai devenir...(Evangile-premiers disciples)

Publié le par Christocentrix

La force de la parole de Jésus, sa puissance, est à considérer sous un autre angle qu'il est bon d'examiner.

 « Je vous ferai devenir » : dans cette expression, Jésus emploie le verbe « faire ». Il annonce qu'il va agir sur les disciples, au point de les faire devenir ce qu'ils ne sont pas encore. Si les disciples deviennent pêcheurs d'hommes, ce sera à la suite de l'intervention de Jésus sur eux.

 En grec biblique, le verbe « faire » est extrêmement fort, plus qu'en français. C'est un verbe qui contient l'idée de création. Cela apparaît très clairement dans le premier verset de la Genèse : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre », dit le texte hébreu. Dans sa traduction grecque, ce verset devient: « Au commencement, Dieu fit le ciel et la terre ». Le grec n'édulcore pas ici l'hébreu, car le verbe « faire » en grec inclut le sens de « créer ».

 C'est avec l'intensité de ce verbe « faire » qu'il nous faut entendre la parole de Jésus: « Je vous ferai devenir » : la puissance mise en oeuvre par le Christ est une puissance créatrice : Jésus va faire de ses disciples des créatures nouvelles. Celui par qui tout a été créé dans le ciel et sur la terre, exerce maintenant sa puissance créatrice sur ses disciples.

 Cependant, les créatures nouvelles qui sont l'oeuvre du Fils de Dieu, ne se mettent pas à exister à partir de rien, mais à partir de leur être ancien. Tout le thème de l'homme ancien et de l'homme nouveau apparaît ici. Et Marc nous y rend attentifs avec deux expressions qu'il met côte à côte : « ils étaient pêcheurs », c'est-à-dire pêcheurs de poissons (v 16) : voilà ce qu'étaient les quatre Galiléens, dans la réalité de leur être ancien. Ils vont « devenir pêcheurs d'hommes »(v 17) : voilà ce que seront ces quatre Galiléens, en tant qu'hommes nouveaux, grâce à l'intervention créatrice du Christ.

 L'intervention du Christ est ici très claire, dans le passage du verbe « être » au verbe « devenir ». Ce qu'étaient les disciples et qui était immuable, de génération en génération de pêcheurs de poissons, va maintenant passer à une autre réalité qui ne peut venir que du Christ, car sans lui cela n'existe pas : « pêcheur d'hommes » est une notion inconnue, qui n'a de sens qu'en Christ. Ce n'est que par l'intermédiaire de Jésus que l'on peut devenir pêcheur d'hommes.

 Ce « devenir » des disciples, c'est une mise en mouvement, non pas pour des kilomètres, au niveau géographique, cette fois, mais une mise en mouvement à l'intérieur de leur être, au niveau de l'existence. Suivre le Christ, c'est entrer dans un mouvement, dans le mouvement qui est le sien, avons-nous dit. Cela se précise ici : cette mise en mouvement est intérieure, au plus profond de l'être. Cela est possible, non pas de notre propre fait, mais de celui du Christ. En suivant le Christ, je me confie à lui pour qu'il oeuvre en moi avec sa puissance créatrice, et pour que d'une créature ancienne, il fasse une créature nouvelle.

 

Devenir ce qu'il est

Quel est donc cet être nouveau, cette créature nouvelle, qui vient à l'existence par la parole créatrice du Christ ? Comme je l'ai déjà dit, des pêcheurs d'hommes, il n'en existe pas. Ou plus précisément, il en existe un, un seul, qui peut servir de modèle et qui n'est pas à chercher bien loin, en fin de compte, car il est là, à l'oeuvre au bord de la mer de Galilée. Il vient d'ailleurs de pêcher sous nos yeux quatre hommes : la pêche miraculeuse est là ! Jésus a attrapé dans son filet ses quatre premiers disciples. Le pêcheur d'hommes, l'unique véritable pêcheur d'hommes, c'est lui !

Que vont donc « devenir » les disciples ? Des pêcheurs d'hommes, c'est-à-dire ce que Jésus est déjà. Les disciples vont devenir ce que Jésus est : c'est fabuleux ! Ils ne vont pas devenir Jésus, car ce serait une aliénation. Ils restent Pierre, André, Jacques, Jean, avec leur identité profonde. Mais ils vont participer au ministère même du Fils de Dieu, à son être, et devenir ainsi ce qu'il est.

Participer à l'être même du Christ, ce n'est pas rien ! C'est participer à son être divino-humain. C'est devenir ce qu'il est dans cette qualité d'être qu'il partage avec le Père et le Saint Esprit. Lui seul, Jésus, peut « faire » cela dans nos existences. C'est le miracle le plus extraordinaire, mais non pas réalisé en un instant, là, au bord du lac. C'est tout un « devenir » qui commence là, tout un processus profond qui commence et qui va s'étaler sur les années du ministère de Jésus, et au-delà encore. On ne devient pas disciple en un instant, on le devient au fil du temps, au fil de la vie, dans le pas à pas à la suite du Christ. Ce n'est pas notre oeuvre propre, mais celle du Christ créateur. Participer à l'être du Christ, c'est participer à l'être même de Dieu, du Dieu trinitaire ! Affirmer cela, c'est affirmer quelque chose qui me dépasse infiniment ! Cependant la Bible nous y autorise et nous permet ainsi de nous avancer un peu plus dans ce mystère, afin d'y voir un peu plus clair.

 

L'être de Dieu

Le verbe « être » pour les humains, comme pour toutes les autres créatures, est un verbe d'état, un verbe statique. Pour Dieu, et pour lui seul, c'est un verbe de mouvement. Le verbe être : un verbe de mouvement! ? Cela sort, bien sûr, de nos catégories de langage, mais ne nous arrêtons pas là !

Le nom propre de Dieu, appelé « tétragramme » en hébreu, car il est composé de quatre lettres (YHWH), ce nom réclamé par Moïse devant le buisson ardent et que l'on ne prononce pas, car il est trop saint pour nos lèvres impures, ce nom-là est une forme de l'ancien verbe hébreu « être » : HWH. Lorsque Dieu répond à Moïse : « Je suis celui qui suis » (Ex 3.14), il ne donne pas vraiment son nom, mais il indique bien que « être », c'est le coeur de son nom, son identité profonde. De là est venu, comme une confession de foi : « il est » (YHWH).

Or, cette forme verbale qui compose le tétragramme est, curieusement pour nous, non pas une forme du verbe à « l'accompli », mais à « l'inaccompli » (ce sont les deux conjugaisons temporelles en hébreu). Jamais un esprit pétri de philosophie grecque n'aurait accepté de parler ainsi de Dieu, mais l'hébreu l'affirme : l'être de Dieu est de l'ordre de l'inaccompli, c'est-à-dire du devenir, du jamais fini de devenir, de cet éternel mouvement intérieur qui appartient à sa personne même. L'être de Dieu est mouvement infini. En lui, le verbe « être » est bien un verbe de mouvement. Devenir participant de son être, c'est entrer dans ce mouvement.

 

Il est, il était et il vient

En grec biblique, le tétragramme n'a jamais été vraiment traduit, car, en vérité, il ne pouvait pas l'être. Ce nom propre de Dieu est complètement absent du Nouveau Testament, ni transcrit car imprononçable, ni même traduit, car le verbe « être » grec est insuffisant, trop statique, inadéquat, incapable de signifier l'idée de mouvement. Comment faire alors ? Comment rendre compte du nom propre de Dieu dans le grec du Nouveau Testament ?

La plupart des auteurs du Nouveau Testament se sont contentés de faire ce qu'a fait la Septante pour l'Ancien Testament, et ce qui était d'usage courant à l'époque dans le judaïsme : remplacer ce nom par le titre de « Seigneur ».

L'Évangéliste Jean, cependant, est sorti du lot, et de manière véritablement inspirée. Il s'est risqué, en effet, dans une « traduction » originale, faite non pas d'un seul mot, mais de trois, car un seul n'aurait pas suffi ; trois mots qui sont trois formes verbales, qui à elles toutes parviennent à rendre compte au mieux du nom hébreu de Dieu : « Celui qui est, qui était et qui vient » (Ap 1.4). Jean s'est donc mis à déployer le verbe « être » au présent et au passé, en y ajoutant non pas le futur, mais le verbe « venir » pour rendre compte de la notion de mouvement incompatible avec le verbe « être » grec. Admirable Jean, vraiment inspiré, pour désigner ainsi Dieu, le nommant, sans donner toutefois son nom propre, afin de respecter l'interdiction de le prononcer.

« Celui qui est, qui était et qui vient » : tel est le nom que Jean réserve à Dieu (Ap 4.8), au Père (1.4), mais également au Fils (1.8), pour bien souligner que le Christ est Dieu tout comme son Père.

 

Le prologue de Jean

De manière tout à fait admirable, Jean construit le prologue de son Évangile sur ces trois formes verbales, qu'il applique toutes au Christ, pour bien souligner sa divinité, au moment même où il va mettre en avant son incarnation (v 14). Ainsi, le Christ est « la Parole qui était au commencement » (v 1) ; il est aussi la lumière qui vient (v 9), et le Fils unique qui est sur le sein du Père (v 18). On le voit : aux extrémités et au centre du Prologue se trouvent remarquablement disposées les trois expressions qui forment ensemble le nom de Dieu, honorant ainsi son Maître dans sa divinité.

Jean va même jusqu'au bout des possibilités de la langue grecque, en forçant celle-ci pour lui faire dire l'indicible, à savoir que l'être du Christ est un être en mouvement. En grec, le verbe « être », en tant que verbe d'état, ne peut pas être suivi d'une particule avec accusatif, car c'est le propre des verbes de mouvement. Or, au début du prologue, Jean ne dit pas que la Parole « était auprès de Dieu », avec datif (pros tô théô), mais qu'elle était « auprès de Dieu », avec accusatif (pros ton théon). Ce glissement, intraduisible en français, malmène la langue grecque, pour parvenir à faire du verbe « être » un verbe de mouvement, ce qui pourrait se rendre ainsi, « au commencement la Parole était en élan vers Dieu », c'est-à-dire que depuis le commencement, depuis toujours, le Fils est en élan vers le Père.

De la même manière, à la fin du Prologue, Jean ne dit pas que le Fils « est sur le sein du Père », comme il dit par ailleurs que le disciple bien-aimé est « sur le sein du Christ » (13.23 avec datif : en tô kolpô), mais qu'il est « vers » le sein du Père (avec accusatif : eis ton kolpon), ce qui malmène encore le grec pour faire encore du verbe « être » un verbe de mouvement ! Le Fils est sur le sein du Père, de telle manière qu'il est tout à la fois en élan vers le Père et sur le sein du Père, en élan immobile, en élan d'amour éternel. L'être même du Christ, en tant qu'il est Dieu, est un élan d'amour infini.

 

Et le disciple devient fils

En nous faisant devenir ce qu'il est, le Christ nous fait participer à cet élan d'amour éternel qui est propre à Dieu. Christ nous fait participer à l'être même de Dieu, il nous fait devenir « participants de la nature divine », comme le dit Pierre (2 Pi 1.4). Tel est donc le disciple : celui auquel le Christ donne de participer à l'être même de Dieu, à son éternel élan d'amour... Lui seul, assurément, peut « faire » qu'il en soit ainsi !

« Venez à ma suite », dit Jésus, en entraînant les siens sur des chemins jusque-là inaccessibles aux hommes, des chemins sur lesquels nous devenons, par sa grâce, des créatures nouvelles.

Ce que nous découvrons ici, à propos de quatre pêcheurs appelés à devenir pêcheurs d'hommes, nous pouvons l'appliquer à toutes les vocations de disciples, alors même que tous les disciples ne sont pas appelés à devenir pêcheurs d'hommes. Il y a diversité de vocations au sein de l'Église. Chaque chrétien, chaque disciple, est appelé à un service particulier, mais chaque fois la réalité spirituelle profonde est la même : chaque disciple est appelé à devenir par la grâce agissante du Christ, ce que le Christ est. Car le Christ est véritablement et tout à la fois pasteur, enseignant, diacre, aumônier, visiteur d'hôpitaux, etc... De ce fait, chaque chrétien est appelé à suivre le Christ pour être rendu participant de son être, pour devenir ce qu'il est, d'une manière ou d'une autre. La diversité des vocations ne fait que déployer la richesse de l'être unique du Christ. Chaque chrétien dans sa vocation vit une facette du ministère du Christ.

Mais dans cette diversité, une réalité commune est partagée entre tous, à savoir que tout chrétien devient fils ou fille, enfant de Dieu. Ce que nous devenons tous, c'est ce qu'il est, lui : Fils de Dieu. Il est l'unique Fils de Dieu, et ne le devient pas, car il l'est depuis toute éternité, dans son être même. Nous, par contre, nous devenons, par adoption, par grâce, ce qu'il est, lui, par nature. Nous le devenons en partageant sa filialité, en participant à son être.

Cette différence entre lui et nous apparaît clairement dans des tournures évangéliques, auxquelles il nous est bon d'être d'attentifs. D'un côté, au baptême, le Père dit au Christ « Tu es mon Fils » (Mc 1.11), ce qui met en avant l'être du Christ, son être filial. D'un autre côté, dans l'Apocalypse, Dieu dit du chrétien : « Il sera pour moi un fils » (2 1.7), ce qui est une formule d'adoption, qui met en avant le devenir (non plus « uios mou », réservé au Christ, mais « uios moï », avec un datif qui rend l'hébraïsme équivalent au verbe « devenir »). Sans nous, le Christ est toujours Fils. Mais sans lui, nous ne pouvons pas le devenir, car c'est par lui que nous le devenons, lui qui nous rend participants de son être.

C'est cette réalité de notre être en devenir qui fait jubiler l'apôtre : « Mes bien-aimés, dès à présent nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n'a pas encore été manifesté. Nous savons que, lorsqu'il paraîtra, nous lui serons semblables, puisque nous le verrons tel qu'il est » (1 Jn 3.2).

 

 

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