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les Actes des Apôtres (2)

Publié le par Christocentrix

Sources des Actes des Apôtres :

Le Livre des Actes, qui nous raconte l'histoire de l'Église aux origines, est celui qui rapporte le message chrétien primitif, plus, peut-être, que tout autre livre du Nouveau Testament. Même dans les Évangiles synoptiques, le kérygme apostolique a déjà fait place à une théologie plus savante. Le Livre des Actes suppose - et se réclame - des documents qui sont certainement contemporains des faits ; mais dans sa rédaction finale, il semble avoir été écrit vers l'année quatre-vingt, à une certaine distance des événements racontés. L'écrivain met en ordre et élabore des matériaux qu'il a pu recueillir précédemment avec d'autres visées : défense ou apologie.

Ce qui surprend le plus, mais en même temps nous garantit l'honnêteté de l'écrivain, c'est avant tout le caractère archaïque de la doctrine, telle qu'elle se présente dans les discours rapportés par l'auteur. Il compose son livre vers la fin de l'ère apostolique, et cependant, il demeure fidèle à la doctrine archaïque des origines : sa théologie, son vocabulaire même, semblent fidèles au kérygme primitif, plus que les synoptiques quand ils rapportent les discours de jésus. Les Actes nous racontent la geste de Paul dans les années où le grand Apôtre élabore sa théologie et écrit ses lettres les plus importantes : aux Corinthiens, aux Romains, aux Galates ; et cependant l'auteur des Actes, même si parfois il laisse voir avec une extrême discrétion qu'il connaît cette théologie, semble pour ainsi dire l'ignorer de manière habituelle.

La composition relativement récente du Livre ne nous permet pas de découvrir une christologie déjà bien élaborée, mais plutôt une Église bien structurée où deviennent visibles, plus précisément et plus clairement que dans les autres écrits du Nouveau Testament, les fonctions propres des ministres qui dirigent la communauté, et enfin le relief unique de l'Apôtre Pierre, qui apparaît déjà comme le chef de tous les fidèles.

L'Église des Actes ressemble moins à l'Église de Corinthe qu'à l'Église des Épîtres pastorales. Toutefois, si les Épîtres pastorales ont été écrites par un disciple de Paul, qui aura forcément retravaillé, pour les conserver à I'Eglise, les lettres de l'Apôtre, ce disciple n'est pas l'auteur du Livre des Actes. L'un et l'autre, ces deux disciples de l'Apôtre Paul témoignent d'une organisation ecclésiastique plus stable et plus ferme que celle qui apparaissait dans les grandes épîtres de leur maître. La communauté des fidèles, ayant dépassé la première période de sa miraculeuse expansion, ne se referme pas sur elle-même, mais ayant pris conscience de sa propre nouveauté, elle prend aussi une conscience plus claire de sa structure. Aux charismes des premiers temps, succède maintenant une période de vie ecclésiale plus sobre et plus organisée.

Nul ne peut aujourd'hui contredire la tradition qui attribue le Livre des Actes, comme le troisième Evangile, au disciple Luc. Il n'y a pas lieu de démontrer longuement que les matériaux ayant concouru à la composition définitive du Livre soient variés : cette diversité est évidente. Que Luc ait recomposé parce qu'il devait, par ce Livre, répondre à la fin qu'il s'était proposée, c'est compréhensible et naturel. Ce qui étonne davantage, c'est le fait que l'auteur se montre particulièrement scrupuleux en citant ses sources. Certes, le Livre a son unité propre, et cependant les parties qui le composent conservent chacune leur autonomie littéraire et doctrinale. Je veux dire qu'outre la fin principale, il y a aussi des motifs particuliers dans la composition des diverses sections du livre. A la composition du Livre concourent, semble-t-il, des sources qui remontent aux premières origines de la communauté palestinienne, de langue sémitique probablement. Le récit et les discours pourraient venir de sources distinctes. On reconnaît ici et là des sources de composition plus récente et surtout d'inspiration différente.

Les sources narratives sont variées dans leur genre : les unes, les plus antiques, semblent avoir une même origine et répondre aux mêmes fins que la tradition synoptique des miracles et des actes de Jésus ; d'autres ont un caractère apologétique évident, en vue de la prédication chrétienne ; d'autres encore jouent le rôle de pièces justificatives dans une défense judiciaire.

Les discours ne viennent pas tous non plus d'une même source : les uns sont un témoignage de la théologie chrétienne la plus archaïque, alors que d'autres, spécialement le discours de Paul à l'Aéropage, paraissent anticiper l'esprit universaliste de l'apologétique du second siècle. D'une exégèse rigidement rabbinique, on passe ainsi au large souffle de la philosophie grecque, et surtout stoïcienne.

Le Livre des Actes est le Livre de l'histoire des origines chrétiennes, moins par les événements racontés que par le témoignage qu'il nous donne du long travail, sur le plan de la doctrine et de l'organisation de la communauté, réalisé par le christianisme depuis la Résurrection du Christ jusqu'à la fin du premier siècle - ou, peut-être plus exactement, jusqu'à l'année quatre-vingt. Livre écrit dans la vieillesse de l'un des premiers disciples, récit et souvenir d'une époque héroïque dans laquelle l'auteur a vécu personnellement et dont il semble voir la fin.

Après avoir médité le Livre des Actes des Apôtres, il nous faut en tirer les conclusions et les enseignements pour la vie du chrétien, pour la vie de l'Église.


La théologie du Livre :

Au plan spirituel, ce Livre peut sembler le plus pauvre de tous les Livres du Nouveau Testament : sa valeur est plutôt historique ; secondairement seulement, elle est théologique et spirituelle. Relevons cependant quelque chose d'extrêmement simple : à savoir que dans les livres inspirés la dimension spirituelle a son fondement dans la théologie, c'est-à-dire dans la révélation des mystères divins que nous donne chaque livre inspiré. Le Livre des Actes peut et doit certainement inspirer les historiens de l'Église : c'est leur livre ; mais pour un chrétien, la valeur fondamentale de ce livre est, plus encore que l'histoire, la révélation des mystères divins. D'autre part, l'histoire même de l'Église des origines, dans le Livre des Actes, a un caractère éminemment théologique. Trois thèmes théologiques du Livre se détachent de manière évidente : Dieu, le Christ, l'Église.

De Dieu, cependant, on parle bien peu : le monothéisme des prophètes est sous-jacent, plutôt qu'enseigné directement. Certes, il y a des textes dans lesquels l'unité de Dieu est affirmée : elle ne paraît pourtant pas être le thème explicite et fondamental, la révélation propre du Livre. Il est évident que l'auteur a la même foi que les prophètes d'Israël : le Dieu dont il parle est le Dieu des prophètes ; en tout ce qui est arrivé et en tout ce qui arrive l'auteur inspiré voit la continuation du message prophétique et de l'histoire qui a commencé avec les prophètes. L'histoire de la Révélation est une histoire de rédemption divine, qui a son origine dans le Dieu unique d'Abraham, d'Isaac et de Jacob - dans le Dieu du Sinaï, dans le Dieu d'Isaïe, dans le Dieu de Jésus-Christ.

Quand l'auteur du Livre des Actes nous parle de Dieu, il le fait - à part le discours d'Étienne - dans les termes propres d'un hellénisme profondément influencé par la révélation prophétique, c'est-à-dire de cet hellénisme que l'auteur assume pour illuminer le message du monothéisme hébraïque. Si la culture grecque n'enseigne jamais clairement le Dieu unique comme un Dieu personnel qui opère dans l'histoire, l'hellénisme a offert à la révélation prophétique un certain langage philosophique qui a largement contribué à la naissance d'une théologie.

Tout cela n'est pas propre au Livre des Actes : avant lui, la rencontre de l'hellénisme et du monothéisme judaïque s'était déjà faite dans le Livre de la Sagesse. Par ce langage, la révélation du Dieu unique opérant dans l'histoire devient la révélation du Dieu Créateur, immanent à la création. La théologie de l'Église des origines, est encore celle du christianisme du 2ème siècle : les apologistes chrétiens semblent continuer le langage du discours d'Athènes. Ainsi Justin et Athénagore, mais aussi Aristide et Théophile d'Antioche. Chez tous, on retrouve cette"théologie" qui donne l'impression d'être pauvre, mais très ferme sur ses principes : Dieu est Créateur, Dieu transcende l'univers, et il est immanent à la création. Avec cela, tout est dit.

Si nous pouvions approfondir toute la signification de ces paroles, nous aurions certainement beaucoup de choses à dire. L'enseignement de Dieu se révèle très particulièrement dans le discours de Paul à Lystres, et surtout dans son discours à l'Aréopage. Certes, la théologie des Actes nous parle aussi de l'Esprit Saint et nous parle de Jésus-Christ ; mais sur ces deux sujets, elle est extrêmement archaïque : elle est peut-être la plus archaïque de tout le Nouveau Testament, car si le premier Évangile, celui de Matthieu, a été écrit en araméen avant l'an cinquante - et serait donc le premier écrit inspiré du Nouveau Testament - nous ne le possédons plus. L'Évangile de Matthieu que nous possédons en grec, a été écrit après les Évangiles de Marc et de Luc, et il en dépend partiellement. C'est pourquoi la théologie des Évangiles synoptiques est moins archaïque que celle des Actes des Apôtres.

-Les Actes affirment la présence de l'Esprit Saint dans l'Église, et aussi la présence du Christ. Mais quelle est exactement, ici, la théologie de l'Esprit Saint ?
La réflexion paulinienne sur l'Esprit Saint est beaucoup plus élaborée : chez Paul, l'Esprit Saint n'est pas seulement l'Esprit des charismes, il est vraiment l'Esprit que le Christ ressuscité donne pour le renouvellement intérieur de l'homme, afin qu'il devienne nouvelle créature, participant des biens divins. Dans le Livre des Actes, l'Esprit Saint opère surtout, pourrait-on dire, sur un plan extérieur, avec les charismes que sont la prédication, le pouvoir des miracles... La vie intérieure, en tant qu'elle est vraiment le fruit d'une action de l'Esprit dans le coeur de l'homme, est moins visible. L'Esprit Saint donne la glossolalie, le pouvoir de faire des miracles : la vision de l'auteur des Actes est plutôt extérieure. Évidemment, nous ne pouvons distinguer l'action de l'Esprit oeuvrant pour l'édification de l'Église, de l'action de l'Esprit oeuvrant pour la sanctification de l'homme. L'auteur inspiré n'approfondit pas ce que l'Esprit opère dans l'intime. Nous constatons plutôt l'oeuvre de l'Esprit dans l'intime des coeurs par la prédication apostolique, l'assurance de l'Apôtre qui annonce le message, le courage qui lui fait vaincre les difficultés et surmonter toutes les oppositions du monde ; mais aussi, nous voyons la conversion des coeurs de ceux qui écoutent, nous voyons l'union et la charité des frères dans la foi. Il reste vrai que c'est toujours sur le plan d'une manifestation publique que nous relevons dans les Actes l'action de l'Esprit.

Bien que les Actes soient "le Livre de l'Esprit Saint" ils ne semblent pas reconnaître et prêcher l'Esprit comme une Personne distincte en Dieu. L'Apocalypse elle-même ne paraîtra pas reconnaître pleinement le caractère personnel de l'Esprit. La Révélation divine demeure fidèle à son processus. Si nous voulons étudier la vie du chrétien comme "vie dans l'Esprit", il nous faut étudier les épîtres de Paul. Là, l'Esprit Saint renouvelle l'homme depuis la racine de l'être et le rend vraiment fils de Dieu.

Notons cependant que le Livre des Actes, qui est "l'Évangile de l'Esprit", nous enseigne que le passage de l'économie de l'Ancienne Alliance à l'économie de la Nouvelle, se fait moyennant l'Esprit, Don du Christ ressuscité.

Nous comprenons ainsi comment les premiers Pères de l'Église ont déjà vu dans le don de l'Esprit au jour de la Pentecôte le "parallèle" au don de la Loi sur le Sinaï. Moïse gravit le Sinaï et reçoit la Loi ; Jésus monte au ciel et donne son Esprit. Quand Jésus monte au ciel, il ne reçoit pas la Loi écrite sur des tables de pierre, mais il donne, Lui-même, l'Esprit Saint. Luc ne pouvait oublier que le don de l'Esprit annoncé par les prophètes était précisément ce don par lequel Dieu serait "connu" de tous, et la Loi serait écrite dans le coeur des hommes.

Nous pouvons donc comprendre comment, même si les Actes n'arrivent jamais à formuler une théologie de l'Esprit Saint aussi claire que celle exprimée dans le quatrième Évangile, cependant aucune théologie de l'Esprit Saint ne peut se passer des Actes. On peut même dire que, si la doctrine de l'Esprit Saint dans les Actes est seulement implicite, elle contient en puissance des possibilités de développement qui aboutiront à une théologie des dons de l'Esprit, et à une théologie de l'économie nouvelle fondée sur l'Esprit, auxquelles ne nous conduiraient peut-être pas les autres livres du Nouveau Testament, si nous n'avions pas les Actes.

En ce qui regarde la christologie, elle est un peu, ici, celle de Paul dans l'épître aux Romains, à savoir : la Résurrection d'entre les morts démontre que le Christ est Fils de Dieu. Alors il devient Celui en qui s'accomplissent les promesses, il est le Kyrios, le Seigneur. Avant sa Résurrection, il est l'Homme (Paul l'appelle ainsi dans le discours à Athènes), il est le Juste (ainsi le présente-t-il à Agrippa). Les termes de majesté pour désigner Jésus sont ceux que l'auteur des Actes reprend aux prophètes : il est le Serviteur de Yahvé, et par sa Résurrection il devient le Kyrios. Une seule fois, il est appelé le Fils de l'homme. Voici, je contemple le Fils de l'homme (Act. 7, 55) : ici, Étienne se réfère directement à Daniel : le Christ est donc Celui que le judaïsme antique a vu, comme précédant toute la création, parce que la Fin de toute la création c'est Lui, le Messie, qui héritera de toutes les nations. Les Actes n'enseignent pas explicitement que le Christ est Dieu comme le Père, est vraiment Un avec le Père. La christologie des Actes tend à cela, mais n'enseigne pas explicitement la divinité du Christ. Il faudra attendre Jean et Paul pour arriver à une révélation trinitaire. La christologie des Actes est encore primitive : le Christ est le Serviteur dans sa vie et dans sa mort, Il est le Kyrios dans la Résurrection.

C'est le Christ qui accomplit les prophéties de l'Ancien Testament, en tant qu'il rachète le monde par son obéissance au Père, sa Passion et sa mort. Il est le Kyrios car à cause de sa Passion Dieu Lui a donné un Nom qui est au-dessus de tout nom (Ph. 2, 9) : ces mots de l'épître aux Philippiens expriment moins la théologie propre de Paul que la théologie de la communauté des origines. Le Christ est Celui qui reçoit le Nom de Kyrios, c'est-à-dire la dignité de Dieu en vertu de sa Résurrection d'entre les morts. L'Évangile de Matthieu dit de manière analogue que par sa Résurrection le Christ obtient du Père tout pouvoir au ciel et sur la terre (Mt. 28, 18), comme Dieu. Dans sa Résurrection glorieuse, le Christ se manifeste comme Dieu.

Dans le quatrième Évangile, c'est jusqu'en son humanité passible que le Christ montre qu'il est Dieu : Qui me voit, voit Celui qui m'a envoyé (Jean 12, 45).

La christologie archaïque n'atteint jamais à ce point ; elle ne dit jamais que la gloire de Dieu, la "doxa" se manifeste dans le Christ passible. Il est l'Homme, le Juste, Celui qui accomplit la volonté du Père, Celui en qui s'accomplissent les prophéties. La formule christologique propre des Actes est que Jésus de Nazareth est le Christ ; son point culminant est queJésus de Nazareth est le Kyrios. De toute façon, la formule tend vers l'affirmation explicite et non équivoque de la divinité du Christ.

II y a une révélation progressive dans les Livres du Nouveau Testament, un processus de révélation que nous devons respecter. Nous ne pouvons mettre sur le même plan tous les Livres du Nouveau Testament.




-L'Église dans les Actes des Apôtres:     

L'argument fondamental de la théologie des Actes, c'est l'Église : c'est l'Église oeuvre de l'Esprit, l'Église dont le chef est le Christ, - mais l'Église dans une acception plus complexe que ne le disent communément les exégètes. Parmi les commentateurs, certains opposent l'Église judéo-chrétienne de Jérusalem à la conception de saint Paul, qui serait celle d'une Église purement charismatique ; d'autres reconnaissent dans les Actes une Église hiérarchique, mais ils divergent entre eux, précisément parce qu'ils ne voient pas ceci qui est capital, à savoir que dans les Actes il y a Pierre : en lui, dans la fonction qui est celle propre à Pierre, les diverses conceptions que l'on peut avoir de l'Église s'unifient. Il est au-dessus de toutes les dénominations variées qui font partie de l'unique communauté chrétienne. Dans les Actes, Pierre n'est pas le chef de la communauté des judéo-chrétiens, et Paul n'est pas davantage le chef d'une Église hellénistique et purement charismatique, qui s'opposerait à l'Église judéo-chrétienne ; car, de même que Jacques s'ordonne à Pierre, ainsi Paul lui-même s'ordonne à Pierre. Dès le début, Pierre est celui en qui l'Église est une. Le sacrement visible de l'unité, c'est Pierre, et son ministère est ordonné à manifester cela. Ce n'est pas Paul qui introduit les païens dans le christianisme, c'est Pierre. Le relief donné à la conversion de Corneille, racontée au chapitre 10 et répétée quelques chapitres plus loin, quand, à Jérusalem, Pierre veut justifier son oeuvre, dit bien l'importance qu'a pour les Actes la figure de Pierre.

D'autre part, le fait que les communautés chrétiennes venues du paganisme sentent la nécessité - en Paul qui les a fondées - d'être reconnues par Pierre, nous enseigne que ces communautés ne sont pas purement charismatiques, mais acquièrent leur légitimité propre à partir du moment où elles sont reconnues par Pierre. Au Concile de Jérusalem, celui qui dirige les débats et décide, c'est Pierre ; et il décide en assumant pleinement l'affirmation de Paul : Il n'y a de salut en nul autre que Lui [Jésus] ; car aucun. autre Nom sous les cieux n'a été donné aux hommes, en lequel nous puissions être sauvés (Act. 4,12).

-Alors, quelle est la conception de l'Église dans les Actes des Apôtres ?
Il y a une Église judéo-chrétienne, Iaquelle n'arrive jamais à comprendre pleinement que le christianisme implique le passage à une nouvelle économie : le christianisme judaïque continue l'économie antique. Avec le Messie, on aurait dû voir l'accomplissement de la Loi ; nous retrouvons cette conception dans le Matthieu primitif qui dit : Pas un iota ne passera de la Loi sans que tout soit accompli (Mt 5, 18). Mais comment l'accomplissement serait-il parfait, s'il ne libère pas l'homme de la Loi antique ? Jacques, chef de l'Église judéo-chrétienne de Jérusalem, s'en tient aux décisions de Pierre mais il n'est pas aussi évident que la communauté judéo-chrétienne sache toujours surmonter son antique conception du christianisme, car dès les premières décennies l'on constate que l'entente entre les deux tendances opposées de l'Église est très difficile. Ces disciples qui viennent du judaïsme, sans doute ce ne sont pas eux qui tuent Etienne ou qui emprisonnent Paul, mais il semble qu'ils ne fassent pas grand chose pour éviter qu'Etienne soit tué et Paul emprisonné. On a cette impression, et nous ne pouvons dire qu'elle repose sur des bases fragiles. Les paroles mêmes de Jacques, quand il accueille Paul à Jérusalem, sont pleines de réserve : il accepte des dons, mais il n'accueille pas chaleureusement l'Apôtre, et il veut que Paul se soumette publiquement aux rites judaïques. C'est là, peut-être, le plus grand acte de vertu qu'ait fait Paul pour l'amour de la paix ; or, ce fut à cause de cette demande de Jacques que Paul fut arrêté. L'auteur veut implicitement, sinon désapprouver le geste de Paul, du moins souligner que ce n'est pas en se soumettant aux requêtes du judaïsme que Paul échappa à la haine des juifs. S'il n'était pas allé dans le Temple, s'il ne s'était pas soumis au rite de la purification, Paul n'aurait pas été arrêté. Il a été arrêté parce qu'il est allé dans le Temple, comme Jacques l'avait voulu.

Il y a donc dans les Actes une église judéo-chrétienne, mais elle n'a pas en elle les promesses de l'avenir. Paul a raison : avec le don de l'Esprit Saint, une nouvelle économie religieuse est née, et le judaïsme est fini.

-Quelle continuité le passage au Nouveau Testament implique-t-il avec l'Ancien ?
Il semble que ce soit le point névralgique de l'ecclésiologie des Actes qui enseigne une constitution hiérarchique de l'Église. Les Douze ne sont pas des délégués de la communauté, ils ne parlent pas au nom de la communauté, ils ne naissent pas d'une communauté déjà existante. Et des Douze, le premier est Pierre.

Et puis : l'institution des diacres. Indubitablement, les Douze répètent la constitution propre de l'antique Israël : si l'Église est le nouveau peuple de Dieu, qui de nouveau est dispersé et doit marcher à travers le désert - d'après le discours d'Etienne, on peut conclure que telle est la conception de l'Église dans les Actes - et cela jusqu'à l'accomplissement ultime des desseins de Dieu, ce peuple est donc un peuple ordonné et guidé par les Douze comme par les chefs des douze tribus du nouvel Israël. Et parmi ces Douze, il y en a un qui est le premier, qui parle au nom de tous, qui décide pour tous : un qui, le premier, décide l'entrée des païens dans le Nouveau Peuple de Dieu.

Nous l'avons déjà dit : on ne peut douter que la constitution hiérarchique de l'Église existe déjà dans les Actes, non seulement en ce qui regarde l'Église de Jérusalem (qui d'ailleurs, une fois Pierre parti, ne paraît plus dirigée par l'Apôtre mais par le frère du Seigneur), mais aussi en ce qui concerne les Églises fondées par Paul. Nous voulons dire que les disdascales évangélisaient, les prophètes fondaient les Églises par "la Parole", mais une fois que ces Églises étaient fondées, un organisme juridique se constituait pour les gouverner. Dans chaque communauté, des presbytres étaient établis. Quand Paul parle à Milet, il affirme que l'Esprit-Saint a établi les presbytres et les épiscopes pour guider les Églises. L'Église est hiérarchique, là-même où fleurissent les charismes. Même si l'apostolat de Paul est surtout charismatique, les Églises fondées par lui sont régies par le ministère institué des presbytres.

Et cependant, l'Église des Actes ressemble plus à l'Église telle qu'elle apparaît dans la Didachè qu'à l'Église d'aujourd'hui. Dans les Actes, il y a bien les Douze, il y a bien les presbytres, mais les tâches sont encore mal définies d'une hiérarchie, ou mieux d'un ministère institué à qui un rite particulier confère les pouvoirs. A côté des Douze, à côté des presbytres,nous assistons dans les Actes à une extraordinaire efflorescence de charismes.

La doctrine de Paul, dans sa première épître aux Corinthiens, au chapitre 14, disant que les charismes sont pour l'édification de l'Église, nous donne la conception exacte des Actes sur la valeur des charismes : ils sont ordonnés à l'Église. Certes, il y a des presbytres : mais ces presbytres sont établis pour guider l'Église dans la mouvance de l'Esprit, moyennant les charismatiques, comme Paul, Barnabé et les autres. Il ne semble pas que personne ait imposé les mains à Paul pour qu'il devienne épiscope ou presbytre. L'imposition des mains faite à Paul avant son premier voyage missionnaire à Chypre, n'a pas été accomplie par les Apôtres mais par la communauté : elle n'a donc pas le pouvoir de conférer un ministère. Paul a été établi par Dieu ; il sent qu'il a été appelé directement par Lui. C'est en vertu de sa vocation personnelle et directe qu'il a sa mission : celle-ci doit être approuvée et reconnue par les Apôtres, mais ce n'est pas des Apôtres qu'il l'a reçue.

Dans les Actes, on trouve la conception d'une Église dans laquelle frémissaient des tensions multiples : une Église judéo-chrétienne qui ne réussit pas encore à se libérer de la tutelle de l'antique Israël - et d'autre part une Église qui, tout en reconnaissant sa dépendance par rapport aux Douze, a été, pour ainsi dire, suscitée librement par la puissance de l'Esprit-Saint. Aujourd'hui, il ne semble pas possible que surgissent des charismatiques qui, comme l'enseignait Siméon le Nouveau Théologien, puissent sans la grâce du ministère donner l'absolution et accomplir le rite eucharistique ; par contre, il est évident d'après les Actes que ceci arriva dans les premières décennies de l'Église.

Si l'Église des Douze est affirmée solennellement comme l'unique Église, la liberté de l'Esprit Saint est affirmée, elle aussi : l'Esprit choisit librement ses instruments pour que l'Église se dilate.

Cette Église est-elle le Royaume de Dieu, ou bien le Royaume est-il encore à venir ? Sur ce point, je dirai que la pensée de l'auteur des Actes n'est pas très claire. Si l'on s'en tient au premier chapitre, le Royaume de Dieu est encore à venir ; mais il est tout aussi certain que Paul, dans ses discours, quand il parle du Royaume de Dieu, y englobe l'économie présente : l'Église dans laquelle l'Esprit vit, et où le Christ ressuscité se rend présent aux hommes. Une tension demeure : le Royaume de Dieu est l'Église présente, et il est aussi l'Église de demain.

On ne peut opposer l'Église au Royaume de Dieu qui viendra, car l'Église est déjà le commencement du Royaume de Dieu qui viendra. D'autre part, il est tout aussi vrai que l'Église d'ici-bas attend la pleine manifestation du Royaume de Dieu. C'est pourquoi les Actes des Apôtres, comme l'Apocalypse, tendent vers une fin: pour l'Apocalypse comme pour les Actes, cette fin est le retour glorieux du Christ - mais ce retour suppose la mission universelle de l'Église.

Les Actes ne se terminent pas : la mission, quand elle aura atteint Rome, devra atteindre toute l'humanité.

La doctrine de vie spirituelle:

Cette théologie des Actes, que nous dit-elle par rapport à la vie spirituelle ?

-Premièrement, elle nous dit que la vie intérieure d'union à Dieu est inséparable d'une mission que le chrétien a dans le monde. Tel est peut-être ici l'enseignement capital : l'homme ne sera pas l'instrument des oeuvres de Dieu s'il ne vit pas avant tout une vie d'union avec Lui. D'autre part, Dieu se révèle à l'homme et vit en lui, précisément en tant qu'Il le rend instrument de son action dans l'Église, en tant qu'Il lui donne une mission dans le monde.

-Deuxièmement : il n'existe pas de mission qui puisse soustraire l'homme à l'Église, qui n'implique au contraire son insertion dans l'Église, sa dépendance de l'Église, l'obligation de vivre au service de l'Esprit pour l'Église entière.

-Tel est l'enseignement général des Actes ; mais nous pouvons encore relever ce que le Livre nous dit plus particulièrement. Il faut reconnaître que la vie spirituelle dans les Actes est "vie dans l'Esprit", une vie dans laquelle l'homme est possédé par l'Esprit, qui use de lui et fait de lui son instrument. L'homme ne vit plus pour lui-même, mais possédé par l'Esprit il accomplit les oeuvres de Dieu. L'homme ne vit plus sa vie propre : une fois que Paul a été appelé, l'Esprit Saint le met à part, l'arrache à son ambiance familiale, à toutes ses occupations, et le met uniquement au service de Dieu dans l'Église.

La vie spirituelle, c'est donc : être possédé par Dieu, être arraché à ses racines, pour être au service exclusif du Kyrios. Dieu nous possède, et Lui seul vit en nous. Possédés par Dieu, nous sommes mûs par l'Esprit, nous sommes en son pouvoir. Nous vivons ce qu'il veut, nous allons là où il veut. Quelle solennité dans cette parole du Seigneur à Paul : Il faut que tu me rendes témoignage à Rome aussi (Act. 23, 11). Les difficultés ne sont pas un obstacle pour l'action divine : elles peuvent surgir tout à coup, elles peuvent se multiplier, elles ne feront que rendre encore plus visible la puissance de l'Esprit qui meut l'Apôtre pour l'accomplissement des desseins divins. Nous, nous n'accomplirons jamais la volonté de Dieu -- cette prétention serait absurde. La volonté de Dieu, Dieu seuI l'accomplit ! C'est ce que nous disent les Actes : dans la mesure où l'homme est possédé par Dieu, il accomplit sa volonté. Le moment où Paul réalise exactement ce que Dieu lui avait dit, c'est quand, prisonnier, il est porté "enchaîné par l'Esprit", à Rome où Dieu l'avait appelé. La vie spirituelle est un exercice de loi , d'espérance et de charité : d'une foi qui nous arrache à nos racines pour nous faire adhérer uniquement au Christ, d'une espérance qui nous pousse irrésistiblement en avant, d'une charité qui est une passion dévorante et nous prend tout, ne nous laisse plus vivre notre vie propre.

Paul est dominé par cette puissance de l'Esprit. Il est l'homme de l'Esprit. En lui, la vie même de Dieu se manifeste, plus que la vie de l'homme. Et ce n'est pas seulement en Paul que l'on voit vivre Dieu : c'est en toute l'Église. Celle-ci avance, sans arrêt, jusqu'à ce qu'elle arrive à Rome. Quelques décennies suffisent : en ce bref laps de temps, une foi qui demandait aux hommes tout, une doctrine qui était folie pour les païens et scandale pour les juifs, conquièrent une bonne partie du monde.

Le thème fondamental de la vie spirituelle, c'est la conversion : Pierre l'exige dans son discours de la Pentecôte, Paul l'enseigne dans son discours d'Athènes et dans son discours de Milet. Ils ne demandent rien d'autre, aussi bien Pierre que Paul. Ce dernier dit que le contenu de sa prédication est cela seulement : la conversion et la foi dans le Christ.

Cette "conversion" dont nous parlent les Actes, c'est la "metanoia" dont parlait déjà notre Seigneur au début de son Évangile. L'homme doit être solidaire de tous, un avec tous, mais il doit rompre sa solidarité avec soi-même. Le chrétien ne vit pas pour soi, il ne vit que la mort de soi-même pour être'habité' par Dieu. La conversion, c'est proprement s'arracher de ses propres racines pour être possédé par le Kyrios. Celui qui veut vivre sa vie propre n'est pas encore chrétien, il est même en opposition radicale avec le christianisme. Le chrétien est celui qui s'est donné au Christ et ne vit plus ni de soi ni pour soi.

C'est cela qu'opère l'Esprit-Saint, suivant la prière eucharistique: "Afin que nous ne vivions plus pour nous-mêmes, mais pour Celui qui est mort et ressuscité pour nous, [le Christ] a envoyé, ô Père, l'Esprit-Saint". La conversion est oeuvre de l'Esprit-Saint. C'est pourquoi Pierre demande la conversion de ceux qui l'écoutent le jour de la Pentecôte : elle est le premier fruit de l'Esprit. C'est dans cette conversion de l'homme à Dieu, pour que Dieu le possède entièrement, que se manifeste le plus l'action de l'Esprit.

Car nul ne pourrait s'arracher de ses propres racines si Dieu ne le saisissait pour le faire sien. En nous faisant siens, l'Esprit prolonge en quelque manière l'Incarnation même du Verbe : c'est ainsi que l'Église est le prolongement de l'Incarnation divine, le prolongement et la dilatation du mystère de l'Incarnation du Fils de Dieu par l'oeuvre de l'Esprit-Saint. Le même Luc, qui a vu dans l'Incarnation du Verbe l'oeuvre de l'Esprit-Saint (chapitre 2 de l'Évangile), voit, au chapitre 2 des Actes, que la naissance de l'Église est également l'oeuvre de l'Esprit. Dans l'Église, il y a la présence même du Christ ressuscité. L'Église est le Christ qui continue et se diffuse.

L'action de l'Esprit est ordonnée à la glorification du Kyrios. Cette action, qui se développe dans la richesse extraordinaire des charismes, a une double fin : la sainteté personnelle du disciple et l'efficacité de son témoignage dans le monde. En ce qui regarde la sainteté du disciple, il faut noter son rapport vivant et personnel avec le Christ : le Christ apparaît à Etienne mourant, à Paul sur le chemin de Damas, et il continue à intervenir constamment dans sa vie. Il le réconforte, lui donne de l'assurance, le dirige par la parole et par des visions. D'après les Actes, c'est habituellement que le Christ apparaît à Paul et lui parle en songe. Cette expression doit-elle être prise dans le sens le plus obvie et immédiat, ou bien veut-elle signifier un état particulier d'abstraction et d'extase ? Le Livre connaît l'extase de Pierre, qui vers l'heure de midi voit s'ouvrir le ciel et descendre une nappe avec des animaux purs et des animaux impurs. Les songes de Paul, au moins en partie, sont assimilables à l'extase de Pierre. Nous ne pouvons en dire beaucoup plus, mais ceci est déjà suffisant pour nous faire comprendre que les charismes dont nous parlent les Actes sont analogues à l'expérience mystique de tant de chrétiens dans les siècles qui suivront. Et ces récits nous enseignent encore que l'expérience mystique n'est nullement étrangère à la vie chrétienne.

En ce qui regarde les charismes ordonnés à l'efficacité du témoignage, la première remarque à faire est que cette efficacité est double : efficacité sur les corps par le miracle -- les miracles sont nombreux, et nous ne pouvons les exclure : résurrection de morts, guérisons instantanées, innocuité du venin... -- efficacité sur l'âme par les conversions qu'opère la parole du kérygme, mais surtout par la force et l'assurance que les charismes donnent au ministre pour affronter tous les pouvoirs et tous les périls sans que rien puisse jamais avoir raison de lui.

La vie de chacun, comme la vie de la communauté, est constamment dirigée, soutenue et alimentée par l'action de l'Esprit : l'Esprit-Saint est vraiment le principe de cette vie spirituelle - soit personnelle, soit collective - dont les actes nous racontent les épisodes. II y a donc dans ces récits une certaine épiphanie de l'Esprit : l'homme se manifeste comme homme de Dieu, et la communauté se révèle à nous comme la présence anticipée du Royaume de Dieu sur la terre.

L'histoire dans les Actes des Apôtres :

Nous pouvons maintenant demander au Livre des Actes -- dernier livre historique de la Sainte Écriture -- quel est le contenu de l'histoire. Y-a-t'il vraiment un chemin des hommes, une avancée continuelle dans le temps, qui justifie le concept d'"histoire" ? L'aventure humaine a-t-elle vraiment un sens et une fin ?
La réponse du Livre est ambiguë : d'une part - et c'est même le message propre du Livre - il est évident que l'on doit donner à notre question une réponse affirmative ; d'autre part, l'enseignement du Livre ne fait pas apparaître que le temps humain comporte en soi un processus continu. La Révélation connaît seulement une histoire sacrée qui est le cheminement de l'homme répondant à l'appel divin. C'est la vocation divine qui donne un sens au chemin, et fixe une fin.

La parole apostolique dans le Nouveau Testament n'est pas comme la parole prophétique de l'Ancien. Avant le Christ, Dieu, comme un levain dans la pâte, entrait dans le coeur de l'homme, s'insérait dans le coeur de la nation, la stimulait, et même poussait, de l'intérieur, l'homme et la nation à une marche sans repos vers l'accomplissement de la promesse, qui serait l'ère messianique. La parole apostolique de Pierre, de Paul, a encore une dimension prophétique, mais plutôt que de pousser l'homme et l'humanité vers un futur, elle provoque "la fin" dans la présence du Kyrios qui juge et sauve. C'est pourquoi, dans la première épître de saint Jean et dans son Evangile, la vie éternelle est déjà la présence du Christ dans le coeur de l'homme. Et dans la vie éternelle, qui est le Christ, le futur est déjà consommé.

-Dans le Nouveau Testament, y a-t-il un autre contenu du temps que la mission de l'Église ?
Elle-même n'est rien d'autre que cette proclamation : le Ressuscité est le Seigneur. L'annonce enlève au temps tout ce qu'il pourrait contenir d'autre, car en fait le monde est, à présent, en attente du jugement, et avec le jugement, en attente de la Fin. La proclamation provoque et réalise seulement une conversion qui arrache l'homme à la génération perverse d'un monde plongé dans le péché. La conversion s'identifie à l'acte de foi par lequel les hommes adhèrent au Christ et le reconnaissent "Seigneur".

Certainement, le Livre des Actes ne nie pas le cheminement d'une sanctification personnelle après la conversion, mais ce cheminement est moins important que l'acte même de la conversion par lequel l'homme, dans son adhésion au Christ, reçoit son Esprit. D'autre part, on peut se demander si la sanctification est autre chose que la conversion elle-même, qui semble avoir besoin du temps pour réaliser l'adhésion de tout l'homme au message. Même la conversion de Paul, ne fait pas aussitôt de lui l'Apôtre des Gentils.

C'est dans l'acte de sa conversion que l'homme, entrant dans le Royaume et faisant partie du Royaume, est déjà sauvé et vit le passage de la mort à la vie. C'est pourquoi le Livre des Actes, dans la proclamation que le Christ est "Seigneur", est le Livre des temps ultimes.

Le Livre ne nous fait pas savoir si l'histoire des hommes est vraiment une marche, mais il affirme qu'à tous les hommes doit être porté le Verbum salutis (Act. 13, 26), et que la fin reste en suspens jusqu'au jour où toute l'humanité aura reçu l'annonce. La tâche de l'évangélisation chrétienne demeure l'annonce que le Christ est ressuscité ; et la Résurrection du Christ n'est pas un nouveau commencement de l'histoire, elle est plutôt la proclamation de la "fin", parce qu'elle est l'accomplissement des desseins de Dieu.

 

  (extrait de la conclusion de Divo Barsotti dans "les Actes des Apôtres", Téqui, 1976)

                                                                                                                                                                 

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C
Le motif qui rend évidente l'importance du Li­vre des Actes pour la vie du chrétien, c'est qu'il contient la réponse des premiers disciples à l'élection et à la vocation qu'ils avaient reçues du Christ.
Or nous vivons le même témoignage que les pre­miers disciples, nous devons vivre leur vie même, nous devons rendre aux hommes le service même qu'ils ont rendu. Nous nous trouvons dans la même situation que celle où ils se trouvaient, non seule­ment parce que nous vivons comme eux dans l'appa­rente absence du Christ, mais encore parce que la situation historique où nous vivons aujourd'hui semble répéter la condition même dans laquelle vivait le monde gréco-romain lors de l'apparition du christianisme. Les religions antiques s'envolaient en fumée, un monde semblait vaciller et l'annonce du Salut résonnait dans ce vide.
Aujourd'hui, il semble que disparaisse toute espé­rance d'une nouvelle intervention de Dieu, et même toute foi au Christ ; il semble que les hommes ne soient même plus capables d'accueillir le message de Dieu. La parole apostolique, le témoignage aposto­lique, pourront-ils aujourd'hui rouvrir une voie pour le monde ? Pourront-ils redonner aux hommes le sens de Dieu ?
Le christianisme attend vraiment une nouvelle Pentecôte : moins l'épanouissement d'oeuvres interessantes, que l'accueil, de la part du monde, d'une parole qui a encore aujourd'hui la force de transpercer la surdité des hommes et d'opérer un renouvellement de ce monde.
Aujourd'hui, tout message religieux paraît ana­chronique : ceux-là même qui devraient porter le mes­sage semblent avoir honte de le faire - et ils parlent d'"engagement", de "justice sociale", de "culture", de "défi"... et ils ne parlent pas du Dieu vivant.
L'Église peut-elle réellement connaître un nouveau printemps ?
Nous devons croire que c'est possible, mais nous devons aussi apprendre des Actes des Apôtres quelles sont les conditions de ce nouveau printemps ; car Dieu peut tout, mais Dieu a choisi l'homme pour instrument de ses oeuvres. Si l'homme ne répond pas aux conditions posées et voulues par Dieu, cette Pentecôte se fera attendre, et les hommes vivront seulement l'agonie du christianisme, comme l'écrivait Miguel de Unamuno dans les premières décennies du XXème siècle.

Quelles sont les conditions auxquelles nous, chré­tiens, deviendrons les instruments d'un nouveau prin­temps pour le monde ? Pour que celui-ci accueille la divine Parole ?
Les Actes des Apôtres nous le disent. En nous racontant comment advint la rapide diffusion de la foi chrétienne dans le monde gréco-romain, ils nous révèlent quelles sont les exigences de Dieu pour qu'au­jourd'hui une égale manifestation de la force de l'Esprit puisse renverser les barricades de l'incrédulité humaine, et redonner au monde - qui semble avoir perdu toute vie - une foi qui ranime les coeurs, une espérance qui soulève l'homme vers la vie éternelle.
Il nous faut être les témoins du Christ, comme le furent les premiers disciples, il nous faut porter le mes­sage du salut, comme ils l'ont porté ; il nous faut savoir souffrir, mais dans notre souffrance manifester la pré­sence de l'Esprit qui opère en nous. Et nous devons nous tourner vers Lui, et n'avoir pas peur d'offenser les puissants du jour.
Aujourd'hui, ce ne sont plus les antiques magistrats romains, ce sont les médias, les partis politiques et la puissance de l'ar­gent, qui manoeuvrent les leviers de l'histoire, bâillon­nent les hommes et les rendent esclaves, sans qu'ils s'aperçoivent toujours de leur esclavage. Alors même que les hommes se révoltent contre quelqu'un ou quelque chose, ils ne se rendent pas compte qu'ils sont esclaves d'un autre pouvoir : on se révolte contre l'es­clavage du pouvoir économique, et l'on tombe dans l'esclavage du parti politique ; on se libère de l'esclava­ge du pouvoir politique, et l'on tombe aux mains d'une propagande qui est organisée pour cacher la vérité.
C'est à croire qu'aujourd'hui il soit impossible à la vérité d'élever la voix et de trouver audience - d'ailleurs, cela n'a jamais été facile. L'esclavage où l'homme se trouve est vraiment effrayant! Seule, la foi nous en délivrera : mais une foi que tu pourras main­tenir dans la mesure seulement où, dès le principe, tu seras pauvre et voudras le rester, et ne t'intéresseras ni au pouvoir de la publicité, ni au pouvoir politique et économique - dans la mesure où tu voudras seule­ment être serviteur de Dieu et fils de Dieu: serviteur parce que tu dois exercer un ministère, fils parce que tu possèdes l'humble confiance de celui qui vit dans les mains de Dieu et sent que sa marche est comme une marche sur les eaux. Rien ne peut te nuire, si tu te confies à Celui qui t'a appelé.

Nous avons été envoyés dans le monde comme témoins de la puissance de la Parole : nous ne sommes asservis à aucun pouvoir, nous refusons d'être au ser­vice d'un parti, au service des slogans...
Dieu nous a choisis, comme un jour il choisit les Apôtres - pauvres gens qui n'avaient aucun pouvoir - pour leur donner le pouvoir d'annoncer sa Parole, laquelle est Parole créatrice. Dieu n'a besoin ni de la culture ni des richesses : bien plutôt, ceux qui possè­dent culture et richesses doivent mendier la permis­sion d'être admis parmi les disciples du Seigneur.
Il faut nous rendre compte que nous n'avons - et ne voulons avoir - d'autre pouvoir que d'être témoins du Christ. Et pour être tels, nous devons gar­der la liberté qu'avaient les Apôtres. Dans leur liberté, ils purent défier le Sanhédrin, défier la puissance de Rome. Humbles pêcheurs, ils annoncèrent aux puis­sants de ce monde la parole de Dieu.

Nous vivons dans le monde, et devons rester dans le monde. Le Christ rend Dieu présent au milieu des hom­mes. La cité d'aujourd'hui est un désert : il s'y trouve des hommes, mais Dieu en est absent. Ayant le devoir de porter Dieu, de l'annoncer, de le communiquer par notre vie même, par la simplicité de notre existen­ce, sans ambition et même sans espoir humain, nous aurons accompli notre mission quand nous aurons rendu aux hommes la foi en un Dieu qui nous aime et l'espérance du ciel.
Le Livre des Actes doit devenir notre propre histoire. Il commence par le rassemblement dans la "chambre haute" du Mont Sion : rassemblement des Douze, des frères du Seigneur, de quelques femmes avec Marie Mère de Jésus, et de plus de cent vingt autres personnes, pour attendre l'effusion de l'Esprit-­Saint. Après l'effusion de l'Esprit, ces gens humbles et anonymes seront envoyés au monde pour lui porter l'Evangile. Nous aussi, nous sommes envoyés pour cela. Si nous invo­quons l'Esprit, nous vivrons nous aussi dans une humilité sereine, attendant que l'Esprit descende sur nous et nous renouvelle.
Quelle ambition que la nôtre ! Nous affirmons que de notre propre renouvel­lement peut venir le renouvellement de toute la terre. Celui qui renouvelle la terre, c'est l'Esprit-Saint ; mais l'Esprit-Saint peut user de nous, il veut user de nous si nous sommes ses disciples. Notre faiblesse n'est pas un obstacle pour la puissance de Dieu : au contraire, quand Dieu opère, lui qui est le Créateur, il ne choisit comme instrument que le rien. C'est pourquoi il nous a choisis. Notre faiblesse et notre pauvreté ne peuvent faire obstacle à sa Toute-puissance créatrice. La mesu­re de la Toute-puissance de Dieu est simplement, dans l'homme, sa fidélité.