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regardons un âge finir (Abel Bonnard)

Publié le par Christocentrix

regardons un âge finir (Abel Bonnard)

"...élevons-nous encore un peu, regardons un âge finir. Une laideur uniforme s'étend sur toute la terre. La fête de la vie s'éteint et ce changement s'opère avec une rapidité dont on est saisi. Il me souvient d'avoir, enfant, regardé avec consternation, à la campagne, une fille de cuisine plumer un faisan. Empoignant sans égards l'oiseau magnifique, où je voyais comme un abrégé de tout l'automne, elle arrachait à pleines mains les plumes merveilleuses, et la peau nue qui apparaissait à leur place avait quelque chose de pauvre et de presque obscène dont j'étais gêné. Ainsi s'en va, maintenant, la beauté du monde. La couleur d'une veste ou d'une ceinture, l'éclat d'un bijou, tout ce qui était pour une race, une tribu ou un homme une façon brave et naïve de s'annoncer, de parader au soleil, tout cela aura bientôt disparu. Naguère encore, dans l'Asie entière, le moindre ustensile relevait de l'art. Au Japon, en Chine, les fleurs de la pivoine, les ailes ouvertes du papillon riaient sur le bol des plus pauvres gens. La morne produc­tion des fabriques a tout supprimé. Les objets morts de l'industrie ont partout remplacé les objets vivants des arts. Partout où cette industrie s'établit, elle change les conditions de la vie; elle en a créé, au Japon, qu'on n'y avait jamais connues, et qui altèrent profondément les fortes et délicates vertus de l'âme japonaise. La fumée de l'usine aveugle de son bandeau les yeux qu'ex­tasiait la candeur de la première neige. En même temps que l'art manque à l'homme, la nature, elle aussi, recule. Les cerisiers, les pruniers, qui poussaient leurs branches fleuries jusque dans la porte ouverte des chaumières s'éloignent des faubourgs impurs. Les augustes cérémonies où se conservait pompeusement l'âme d'une race, privées de l'esprit qui les soutenait, pâlissent et meurent. On voit s'effacer, derrière les peuples, la perspective profonde et dorée de leurs légendes et de leurs croyances, qui était, pour chacun d'eux, comme sa façon particulière de rejoindre l'infini. La campagne et la maison se dépeuplent de leurs habitants divins, les uns secourables, les autres effrayants, mais ceux-là mêmes comme apprivoisés par un long compagnonnage avec leurs dévots et laissant une familiarité presque espiègle se jouer autour de leurs figures terribles. Dans un monde déshérité où il ne relève désormais que de ses besoins, l'homme n'ajoute plus de rêve à ses jours.
Cette immense décoloration annonce la fin d'une époque. Ce qui se perd, c'est tout ce que l'homme avait acquis, conquis sur soi-même, tout ce qui était hiérarchie, moeurs, discipline, et il ne reste, à la place, que la monotonie des appétits. A vrai dire, certains caractères distinctifs ne s'effacent pas, la nature les a trop profondément empreints dans les races. Ce ne sont point les différences qui disparaissent, mais la variété, c'est-à-dire l'expression pacifique, esthétique, heureuse de ces différences; elles ne résistent que dans ce qu'elles ont de rude et d'ingrat. La terre était plus spacieuse autrefois, plusieurs civilisations y tenaient à l'aise : Louis XIV, sur son trône, ne gênait pas Kang-Hi sur le sien. Les empires se comparaient, chaque orgueil avait pour limite une politesse. Des communications plus rapides ont abrégé toutes les distances, mais on n'a jamais si bien vu que certains facteurs, quel que puisse être leur pou­voir de destruction, sont incapables de rien sus­citer, dans l'ordre qui les dépasse. Ces enchevêtrements d'intérêts, dont on attendait paresseusement tant de résultats pour les moeurs, n'ont réussi qu'à faire des ennemis plus voisins. Le monde s'unifie, il ne s'unit pas. Sous une laideur également partagée, les peuples sont plus défiants et plus jaloux que jamais, mais, à présent, chacun ne défend qu'une âme sans trésors et sans parures.
Devant ces ravages, le coeur désolé se rejette vers tout ce qui va périr. On voudrait ressaisir, retenir dans ce qu'elle a encore de vivant cette vieille Asie merveilleuse, où les conquérants se faisaient dire des vers, où tous les princes aimaient les jardins, où s'élevait, comme un jet d'eau, le babil ravissant de la Perse conteuse. Le grand charme de l'Asie, c'est que nul homme n'y vit séparé. Quelque chose de la plus haute spéculation des Sages descend jusque dans l'hé­bétude du rêveur infime accroupi au bas du ciel bleu. Comme, dans une forêt, une branche plus haute semble faire un geste pour tous les arbres, de même un acte quelconque y parle soudain pour toute une race. Chez nous, au contraire, l'homme médiocre est arrogamment soi-même et n'est que cela. Qu'on le transporte là-bas, son infériorité s'y accuse encore. Montrant souvent d'autant plus de hauteur aux indigènes qu'il était plus enragé d'égalité, tant qu'il avait à craindre d'être soumis lui-même à des supérieurs, bruyant, grossier, incongru, dans un monde où tout est réserve, allusion et finesse, il n'y apparaît que comme le parvenu de la puissance. Mais on se ferait de ces grandes oppositions une idée insuffisante si on ne les envisageait que sous ces espèces. Pour bien se les représenter, il faut rendre au génie occidental toute sa stature. L'Asie est simple et rattachée jusqu'à sa base à ce qu'elle a produit de plus élevé. Aujourd'hui, l'Europe est double, c'est-à-dire que, dans ce qu'elle a d'hommes ordinaires, elle ignore ou renie ses supérieurs. Ceux-ci ne sont plus que des souverains solitaires. Pour dignement la connaître, il faut pourtant remonter jusqu'à eux. L'Asie ne séduit par sa façon de tout embrasser sans rien définir, de mêler sans cesse la pensée au rêve et de garder la sagesse, en nous laissant la méthode. Mais c'est en Occident seulement que l'homme a osé entreprendre, de ses richesses spirituelles, l'inventaire courageux qui devait le laisser plus pauvre, et comme l'ardeur d'apprendre n'est que l'expression épurée du besoin de conquérir, ainsi l'esprit critique, rigoureusement entendu, est un véritable héroïsme intellectuel, en comparaison duquel la bravoure naïve d'un guerrier fait pres­que sourire. Sans doute, il est impossible de n'avoir pas honte des ravages que fait en Asie l'esprit moyen de l'Europe, encore faut-il se souvenir que l'Europe aussi, dans le même temps, suscite, parmi ses fils, ceux qui, par leur étude ou leur amour, nous rendent sa rivale toujours plus présente : de sorte qu'au moment même où elle risque de manquer au voyageur, elle se recompose en nous, cette Asie où les capi­tales veuves ramènent sur elles un pan de désert, où ce ne sont pas seulement les fleuves, mais les sentiments de l'homme qui ont eu un cours plus vaste qu'ailleurs et plus libre, où là cruauté s'est portée à des excès inouïs, où la compassion, moins étroite que chez nous, abrite tout ce qui vit et jusqu'à l'existence condamnée des pierres, où l'art, bien plus voluptueux que le nôtre, sait aussi accompagner l'âme bien plus haut, jusqu'aux retraites du dédain, jusqu'aux sommets du renoncement. Asie, aïeule enfantine, plus crédule que nous, puisqu'elle s'enchante de contes, moins crédule aussi, puisque, perçant d'un regard les grossières illusions auxquelles nous sommes adonnés, elle nous apprend à n'être plus les dupes de rien, pas même de nous. Il n'est pas aujourd'hui d'esprit élevé qu'elle n'atteigne. Au moment même où nous attaquions sa base, elle investissait nos sommets : au mo­ment où le matérialisme moderne envahissait son domaine, elle s'emparait, en Europe, de tous ceux que ce matérialisme comblait de dégoût. Tout lui est contraire au bas de nos hiérarchies, tout lui devient ami à leur faîte. Peut-être la revanche qu'elle prend ainsi a-t-elle quelque chose de mé­lancolique et de vain. Il n'en faut pas moins tenir présents tous ces échanges, et se figurer, en les mettant chacun à son plan, ces mouvements divers et opposés, si l'on veut se faire de notre temps une idée qui ne lui soit pas inégale. En bas, pour la multitude des hommes, la poésie du monde se dissipe et s'évanouit : en haut, elle se rassemble. Les Taoïstes, autrefois, en Chine, suspendaient aux branches des arbres, quand le soir tombait, des miroirs de bronze, pour que s'y condensât l'eau toute pure, la rosée nocturne : ainsi, main­tenant, quelques âmes recueillent et sauvent le sublime épars..."

extrait de "En Chine" par Abel Bonnard (1924)

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Vous êtes trois, nous sommes trois

Publié le par Christocentrix

court-métrage russe sous-titré français.
D'après la nouvelle de Tolstoï intitulée "Les 3 vieillards".

https://youtu.be/gVRZ_LCNFpw

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témoignages et documents sur l'histoire des Balkans

Publié le par Christocentrix

dernier "lien" ajouté dans le module liens. (thème : histoire contemporaine des Balkans)
http://de-construct.net/e-zine/?page_id=42



Sur ce sujet...rappel : http://www.youtube.com/watch?v=tZSYYnFPYE4  (une série de vidéos sur la guerre en Serbie)
 

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saint Yevgeny Rodionov

Publié le par Christocentrix

 rodion150

 

Mille cinq cents prêtres et moines ont été canonisés par l’Église orthodoxe ces dix dernières années. Son synode a posé, à cette occasion, un principe : pour être considéré comme un martyre de la foi contemporain, il faut être décédé de persécutions ayant eu cour durant la révolution bolchevique ou la période stalinienne. Seule exception à cette règle : la canonisation, le 20 août 2002, du soldat Yevgeny Rodionov.

Né, à Moscou, en 1977, le jeune Yevgeny fut appelé sous les drapeaux de la Fédération de Russie en 1995 et envoyé en Tchétchénie. Là, il fut capturé, moins d’un an plus tard, quand un groupe de rebelles s’empara du fortin où il était en poste. Gardé captif durant trois mois, ses geôliers espérant en tirer une rançon, Yevgeny Rodionov fut finalement décapité le jour de son dix-neuvième anniversaire car il refusait de se convertir à l’islam et de se séparer de sa croix de baptême.

Le récit de son décès, que ses meurtriers monnayèrent à sa mère (qui dut aussi les payer pour connaître le lieu où ils avaient inhumé son fils), fit une grande impression en Russie et Yevgeny Rodionov reçut, de manière posthume, la médaille du courage. Peu de temps après une souscription publique permit de lui édifier dans son village natal un mausolée surmonté d’une grand croix sur lequelle fut inscrit « Le soldat russe Yevgeny Rodionov est enterré ici. Il a défendu sa patrie et n’a pas trahi sa foi. » La tombe devint bientôt un lieu de pèlerinage, une prière invoquant l’intercession du jeune soldat fut imprimée et largement répandue, des icônes le représentant furent peintes et des miracles se produisirent à leur contact. En 2002, son hagiographie « Un nouveau martyre du Christ, le soldat Yevgeny » fut publiée par le pope Alexander Shargunov et la télévision réalisa un reportage sur sa vie. Le synode orthodoxe déclara, le 20 août 2002 Yevgeny Rodionov saint et martyr. Une église portant son nom fut, peu de temps après, édifiée à Hankala, près de Grozniy. C’est, à ce jour, le seul lieu de culte orthodoxe de Tchétchénie.

 

 


 

 

 

 

 

 


 

 

 

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Sergei Nicholaevich KOURDAKOV

Publié le par Christocentrix

Sergei Kourdakov (1951-1973) connaît une enfance difficile et grandit dans un des plus sinistres orphelinats (Barysevo) de l’Union soviétique poststalinienne. Le personnel est haineux et cruel. Les pensionnaires sont livrés la plupart du temps livrés à eux-mêmes et vivent selon des codes brutaux et très hiérarchisés ("esclaves", "lieutenants" et "roi"). Sergei-Kourdakov-1.jpgSergei finit par devenir "roi" de Barysevo. Plus tard il fut recruté par la section locale de la Jeunesse Communiste.
Par son charisme et son intelligence, il s’élève vite dans l’échelle sociale communiste. Chef des Cadets de l'Académie Navale de Leningrad, Officier Cadet, lieutenant de la Marine Russe, Cadre de la Ligue de la Jeunesse Communiste et chargé "d'enseignement du communisme", auxiliaire du KGB avec pour mission : traquer et persécuter les "religiosniki". Ce persécuteur de "croyants" (150 "expéditions punitives" à son actif) sera pourtant terrassé par la grâce sur son chemin de Damas. Profitant d'une mission en mer près des côtes du Canada, il décide de tenter une évasion à haut risque et parvint à gagner la côte canadienne.Sergei-Kourdakov-2.jpg
Recueilli au Canada, il n’aura de cesse de témoigner de sa conversion. Les autorités soviétiques tentent plusieurs fois de le "récupérer". Le 1er janvier 1973, peu de temps après avoir écrit son histoire, il meurt d’une balle de pistolet. Après enquête, sa mort fut déclarée "accidentelle".

Le témoignage de Sergei Kourdakov existe en version française depuis 1976 sous le titre "Pardonne-moi Natacha". Ce livre est largement autobiographique mais aussi un témoignage détaillé du système soviétique. Sergei y relate bien-sûr sa conversion et sa rencontre avec Dieu.

Sergei-Kourdakov-3.jpg

 

 

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Vania MOISSEIEFF

Publié le par Christocentrix

Vania (Ivan) Moïsséieff (1952-1973) fut un jeune témoin du Christ dans l'univers soviétique.VANIA-MOISSEIEFF.jpg Né en Moldavie (rattachée à l'époque à l'URSS) il est appellé en 1970 a effectué son service militaire pour l'Union soviétique. Déjà jeune apôtre de l'Evangile avec un impact certain sur d'autres jeunes, il entend continuer naturellement son témoignage au sein même de l'armée soviétique. Assidu à la prière quotidienne, l'environnement hostile cherche à lui faire abandonner ses convictions chrétienne. Il est d'abord l'objet de sévères brimades (privation de nourriture, exposition au froid, travail de nuit, privation de repos, etc...). Non seulement son témoignage ne fut pas amoindri mais il fut à l'origine de conversions de quelques compagnons. Ce qui exaspéra ses supérieurs. Vania sera emprisonné dans un camp spécial où il subit plusieurs fois la torture pendant douze jours. Il meurt torturé à mort à l'âge de 21 ans.

 

Sergiu Grossu (philosophe roumain) a relaté l'histoire de ce jeune soldat du Christ qui voyait les anges. L'auteur trace un portrait à partir des lettres échangées avec parents et amis. Son témoignage passe par des documents authentiques. Pages magnifiques d'un portrait spirituel bouleversant. (Vania Moïsseieff, le jeune martyr de Volontirovka, éditions Catacombes, 1988).

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Barrès revisité

Publié le par Christocentrix

Barrès revisité

Sur cette toile d'Ignatio Zuloaga, la silhouette du modèle, décalée à l'extrémité gauche de la composition, laisse libre la vue de la ville de Tolède qui s'inspire nettement d'une œuvre du Greco (Vue et plan de Tolède, vers 1610, huile sur toile, Tolède, musée El Greco). Appuyé contre un rocher, Barrès semble avoir interrompu sa lecture pour contempler le paysage ; il tient dans sa main gauche l'un de ses ouvrages dont on peut deviner le titre grâce aux trois lettres visibles : Greco ou le Secret de Tolède.

Grand amateur de peinture, Barrès s'intéressait aux déracinés, à ceux qui, arrachés à leur province, transportaient leur héritage dans un milieu étranger. Pourtant, son ouvrage sur le Greco ignore totalement l'ascendance crétoise du peintre, ne voyant dans ses toiles que le reflet d'une Tolède « ardente et mystique ». En assimilant le peintre à la ville, Barrès subissait l'influence de la redécouverte du Greco au sein de son environnement artistique.

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Bainville et le Kosovo

Publié le par Christocentrix

La revanche de Kosovo par Jacques Bainville

Soulevant un instant les lourds soucis de l’heure présente, la méditation doit s’arrêter sur ces champs de bataille de l’Orient où les armes prennent leur revanche, de désastres séculaires. Honte aux esprits obtus et aux imaginations pauvres qui nient que « les vivants soient de plus en plus gouvernés par les morts » ! Honte aux intelligences mesquines pour qui est invisible la chaîne qui relie les générations d’un même peuple ! En pénétrant dans Uskub reconquise, le dernier soldat de l’armée serbe savait qu’il entrait dans la ville qui, voilà six cents ans, était la capitale de ses aïeux. En battant les Turcs au Champs-des-Merles (Kosovo, en langue slave), le plus humble des fantassins de Serbie savait qu’il prenait la revanche d’une bataille perdue par les siens cinq cent vingt-trois ans plus tôt.

C’est ainsi que l’Histoire et le passé règlent la vie du monde moderne.

Seulement, si la nation serbe s’est réveillée après des siècles d’oppression et de sommeil, si elle s’est mise tout entière au service de l’idée de revanche, si le nationalisme est devenu sa règle de vie, il ne faudrait pas se figurer tout de suite que ces choses-là se sont faites toutes seules et par création spontanée. Comme à tous les grands mouvements de même nature qu’enregistrent les annales de l’espèce humaine, il a fallu d’abord les gardiens de la flamme, et puis des excitateurs qui furent des philosophes, des savants, des intellectuels, avant que le constructeur politique, puis le soldat, apportassent les conditions du succès définitif.

Aux nations qui prennent leur revanche, il faut d’abord des esprits nobles et désintéressés, mainteneurs de la tradition, qui ne laissent pas succomber l’idée. Il faut ensuite que des poètes, des écrivains capables de susciter cette élite enthousiaste qui arrache les peuples à leur torpeur, recueillent l’idée conservée dans les sanctuaires et lui rendent la vigueur de la nouveauté et de la jeunesse. Ni l’un ni l’autre de ces deux éléments n’a fait défaut à la Serbie.

Si brave soit-elle, la race serbe eût peut-être oublié qu’elle avait un jour été libre, glorieuse et prospère, et que l’Empire de son tsar Douchan avait été comparé à l’Empire de Charlemagne. Vaincue par le Turc, elle risquait d’être à jamais absorbée par le vainqueur. Sa noblesse n’avait-elle pas donné en grand nombre le signal du ralliement et de l’apostasie en se convertissant à l’Islam pour garder ses biens ? Mais le prêtre, affranchi des intérêts matériels, veillait. Il fut, durant des siècles, le dépositaire du patriotisme et de la foi.

Comme l’a très bien dit un historien enthousiaste, M. Jaffre du Ponteray : « Au temps où les vieux rois serbes couvraient le pays de monastères, ils ne se doutaient guère qu’ils élevaient des refuges aux débris de leur nation et qu’en assurant à leur dépouille mortelle un abri contre le vandalisme des siècles, ils assuraient aussi la survivance de leur race. À côté de la lampe qui devait brûler nuit et jour au-dessus de leurs tombeaux, l’Église serbe a pieusement entretenu le foyer d’où a jailli l’étincelle patriotique : sous son toit, la vie nationale, à l’abri de la tourmente, a pu se sauvegarder proscrite, mais intacte. C’est elle qui, malgré la servitude et l’ignorance obligatoire, a préservé la patrie serbe de la mort politique et morale. »

Alimentée à cette source, la poésie populaire des gouslars empêcha que le souvenir de la patrie pérît au cœur de ce pauvre peuple de paysans et de porchers. Souvent, même, elle le poussa à la révolte contre l’oppresseur. Et voilà qu’un jour, l’idée nationale passe des monastères à l’Université, des bardes rustiques aux philologues et aux historiens. Le patriotisme serbe s’instruit, s’illumine, acquiert une puissance de propagande et de propulsion invincible en devenant principe de pensée et de vie pour les classes éclairées.

Déjà l’érudition, la philologie et l’archéologie avaient été, en Allemagne, à l’origine de la guerre d’indépendance contre Napoléon et devaient conduire un jour la monarchie prussienne à fonder, sur ses victoires, l’unité allemande. Les nationalismes slaves connurent les mêmes débuts et observèrent la même méthode. Leur réveil, selon le mot si juste de Pyphie, l’historien de la littérature slave, fut d’abord une « découverte archéologique ».

Oui, le slavisme n’était, pour commencer, que des doctrines, des livres, une idée. L’idée allemande n’était pas autre chose avec Fichte. Elle se réalisa, elle devint un fait à Waterloo d’abord, à Sadowa et à Sedan ensuite. Le sort réservé à l’idée serbe ne devait pas être différent. L’Allemand Bruckner étudiant le mouvement intellectuel d’où est sorti le nationalisme slave, écrivait avec raison, voilà déjà bien longtemps : « La science qui a servi de pont aux Russes avec les Serbes et les Slovènes, devient un moyen d’accomplir des destinées politiques et nationales. »

Ces destinées, conçues par des savants, des philosophes et des poètes, des rois les accomplissent en ce moment sous nos yeux, au son du canon et à la tête de leurs armées. N’oublions pas et sachons comprendre la leçon du Champ-des-Merles.

 

                       Jacques BAINVILLE. L’Action française du 31 octobre 1912.

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Corso/ Ricorso : Giambattista Vico (Principi di scienza nuova)

Publié le par Christocentrix

Giambattista Vico, dans ses Principi di scienza nuova (1725-1744), postule que l’Histoire (ou la temporalisation de la Providence) est cyclique, qu’elle advient sur le mode du corso et du ricorso, et qu’elle connaît dans ce déploiement trois âges, qui, à partir de la barbarie, conduisent à la civilisation, puis reconduisent à la barbarie : l’âge des dieux ; l’âge des héros ; l’âge des hommes. L’âge des hommes est bifrons : cependant qu’il fait venir le corso à son aboutissement, il amorce déjà le ricorso ; dès l’instant que les hommes ont tiré de leur soulèvement l’égalité à quoi ils prétendent, par ricorso delle cose umane la société se divise et progressivement se défait…Les nations suivent un cours qui les fait passer par les trois âges, divin, héroïque et humain. Lorsqu'une nation disparaît, par la conquête ou la décadence, les peuples de son sol la font renaître en passant de nouveau par ces trois âges.

"Quand les peuples sont devenus esclaves de leurs passions effrénées, du luxe, de la mollesse, de l’envie, de l’orgueil et du faste, quand ils sont restés longtemps livrés à l’anarchie [...], la Providence applique un remède extrême. Ces hommes se sont accoutumés à ne penser qu’à l’intérêt privé ; au milieu de la plus grande foule, ils vivent dans une profonde solitude d’âme et de volonté. Semblables aux bêtes sauvages, on peut à peine en trouver deux qui s’accordent, chacun suivant son plaisir ou son caprice. C’est pourquoi les factions les plus obstinées, les guerres civiles les plus acharnées changeront les cités en forêts et les forêts en repaires d’hommes, et les siècles couvriront de la rouille de la barbarie leur ingénieuse malice et leur subtilité perverse. En effet ils sont devenus plus féroces par la barbarie réfléchie, qu’ils ne l’avaient été par celle de la nature. La seconde montrait une férocité généreuse dont on pouvait se défendre ou par la force ou par la fuite ; l’autre barbarie est jointe à une lâche férocité, qui au milieu des caresses et des embrassements en veut aux biens et à la vie de l’ami le plus cher. Guéris par un si terrible remède, les peuples deviennent comme engourdis et stupides, ne connaissent plus les raffinements, les plaisirs ni le faste, mais seulement les choses les plus nécessaires à la vie. Le petit nombre d’hommes qui restent à la fin, se trouvant dans l’abondance des choses nécessaires, redeviennent naturellement sociables ; l’antique simplicité des premiers âges reparaissant parmi eux, ils connaissent de nouveau la religion, la véracité, la bonne foi, qui sont les bases naturelles de la justice, et qui font la beauté, la grâce éternelle de l’ordre établi par la Providence."

Giambattista Vico, La Science Nouvelle, Principes d'une science nouvelle relative à la nature commune des nations, 1744, traduit de l'italien et présenté par Alain Pons, Paris, Fayard, 2001.

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scandaleuse vérité (Cardinal Jean Daniélou)

Publié le par Christocentrix

"Etre chrétien, c'est donc croire qu'il y a au milieu de nous des œuvres divines et que ces œuvres divines sont ce qu'il y a de plus grand dans le monde. Être chrétien, c'est croire qu'une Thérèse de Lisieux dans son Carmel est plus importante dans la hiérarchie des valeurs que le plus grand politique ou le plus grand des savants. Parce que c'est d'un autre ordre, et qui est plus grand.

Et être chrétien, c'est croire que ces événements divins ne sont pas seulement passés, mais que nous vivons en pleine histoire sainte, que nous vivons dans un monde où Dieu continue d'agir et que, selon la très belle formule de l'exégète protestant Cullmann, les sacrements sont la continuation dans le temps de l'Église des grandes œuvres de Dieu dans l'Ancien et le Nouveau Testament. C'est la proclamation magnifique qui est la nôtre.

La seule chose que nous disons aux marxistes, aux humanistes athées, c'est qu'il leur manque de percevoir la dimension la plus profonde de l'existence humaine, et qui est ce que Dieu accomplit en l'homme ; et ce que finalement nous leur reprochons, c'est d'être superficiels, c'est-à-dire de n'atteindre de l'homme que la surface et de ne pas descendre dans les abîmes de l'existence.
[...]

Croire, c'est croire que le Verbe de Dieu s'est incarné dans le sein de Marie. Vous voyez l'insolence d'une telle affirmation. En présence d'un marxiste, d'un athée, d'un scientiste, nous voyons ce qu'elle engage. Nous imaginons ce qu'ils commencent à nous dire. Si nous n'osons pas assumer notre foi dans son paradoxe, si nous laissons entendre qu'elle pourrait n'être qu'une représentation plus ou moins mythologique de je ne sais quel événement intérieur, nous commençons à jeter du lest, et à partir de ce moment nous sommes déjà sur la voie des trahisons.

Être chrétien, c'est au contraire affirmer que cette irruption divine dans l'existence de l'homme est précisément la nouvelle joyeuse, magnifique, splendide que nous proposons. Mais encore faut-il que, cette affirmation, nous soyons capables de la justifier à nos propres yeux et à ceux des autres, que nous ayons le droit de la porter.

Je voudrais dire enfin, en ce qui concerne l'objet de la foi que, dès lors qu'elle porte sur un événement divin, elle ne saurait être qu'une et universelle. Elle n'est pas l'expression de la sensibilité religieuse d'un peuple ou d'une race. Il n'y a pas de pire trahison de l'Évangile que d'accepter d'en faire la religion de l'Occident.

Le christianisme n'est pas une certaine vision du monde. Il n'est pas un système que nous acceptons parce qu'il nous convient. L'unique problème est de savoir si quelque chose est arrivé. Il n'y a pas d'autre question. Est-ce que le Christ est ressuscité ou non? S'il est ressuscité, ceci intéresse absolument tous les hommes. Il ne s'agit pas d'une représentation, mais d'un événement réel. Et il s'agit de savoir si cet événement est réel. Si je ne suis pas persuadé que cet événement est réel, je n'ai pas la foi.

Je peux avoir une sensibilité chrétienne, je peux désirer que les valeurs spirituelles qui sont celles de l'Évangile restent celles du monde libre, que la civilisation s'inspire plutôt des principes libéraux que j'appelle mystique chrétienne que de la doctrine socialiste des démocraties populaires. Mais à partir de ce moment, ce que je défends, ce n'est pas la foi, c'est je ne sais quelle liberté qui ne vaut pas cher d'ailleurs, dont je sais qu'elle ne vaut pas cher et dont, comme beaucoup de mes contemporains, je profite avec le sentiment confus qu'elle ne vaut pas la peine d'être défendue. "

                      Extrait de "Scandaleuse vérité", Cardinal Jean Daniélou.

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